De la classification chez Proudhon (I)

 

Première partie: Les principes de la classification

 

Proudhon accorde une grande importance à l’opération de classification comme instrument de connaissance scientifique. La classification est non seulement un outil méthodologique, mais elle a une portée réaliste (les classes existent dans la nature). Cette place accordée à la classification rejoint l’épistémologie pragmatiste, à la différence que dans celle-ci, la classification à une portée uniquement instrumentale.

 

I- La classification dans Essai de grammaire générale:

 

L’importance heuristique accordée à la classification apparaît dès son premier ouvrage, Essai de grammaire générale.

 

La classification grammaticale a tout d’abord une portée gnoséologique. Elle permet de distinguer les langues entre elles de manière à établir leur identité par différence structurale, mais également les hybridations entre grammaires.

 

Si un philosophe, plein de sagacité et de discernement, disposait de tous les travaux qui ont été exécutés sur les langues, et qu’à l’aide de cette immense quantité de matériaux, il dressait des tableaux synoptiques [...] de toutes les langues, d’un coup d’oeil il pourrait juger de leurs ressemblances et de leurs contrastes, fixer ce qui appartient à l’une plus qu’à l’autre, déterminer les emprunts qu’elles se sont faits mutuellement; préciser enfin, avec toute l’exactitude dont la science est susceptible, les traits de leurs diverses physionomies.”

 

Proudhon compare la classification dans l’étude du langage à la taxinomie dans les sciences de la nature:

 

Et comme le naturaliste, à l’inspection d’un os, d’une fleur, d’une feuille, sait reconnaître à quelle famille d’animaux ou de plantes appartient le fragment qui lui est présenté, de même notre philosophe linguiste pourrait, à la vue d’un idiotisme, d’un auxiliaire, d’une simple terminaison, abstraction faite du matériel du mot et ne tenant compte que du procédé logique ou grammatical, pourrait, dis-je, sans se tromper, retrouver le système de langage auquel aurait appartenu l’échantillon soumis à son infaillible analyse”.

 

Mais la portée de la classification dans l’étude des langues n’est pas seulement scientifique, mais également philosophique: il s’agit d’apporter un élément de preuve à la thèse d’une unité du genre humain en montrant que les langues ont toutes évolué à partir d’une structure grammaticale commune:

 

Mais là ne se bornerait pas le fruit de son étude, et sa science, toute merveilleuse qu’elle serait, mériterait peu l’estime des hommes sages, s’il ne la faisait servir à des considérations plus élevées, et plus dignes d’une philosophie grave et profonde. [...] La parenté des langues prouve la fraternité universelle.”

 

II- La classification dans De la création de l’ordre dans l’humanité

 

C’est dans De la création de l’ordre dans l’humanité que Proudhon explicite l’importance primordiale qu’il accorde à la classification dans la recherche scientifique.

 

Chap.III- La métaphysique

 

Proudhon critique la démarche de la philosophie classique, qui repose sur un fondationnalisme, c’est-à-dire la mise en évidence d’une cause première à partir de laquelle elle déduit son système:

 

La philosophie, soit qu’elle affirme, soit qu’elle nie l’existence des dieux et la substantialité de l’âme, est, comme la religion, d’abord panthéiste. À la substance infinie, toute vivante, omniforme, au grand Pan, elle substitue, un moteur universel, une cause plastique qui informe la substance inerte, donne l’impulsion aux éléments, et allume la vie. Puis s’élevant rapidement à quelques formules générales, le plus souvent hypothétiques, auxquelles elle attribue une profondeur et une efficacité qu’elles n’ont pas, elle se flatte de réunir dans sa main les fils de ce vaste organisme. Enfin, son langage, sa grammaire, son analyse, se composant sur son point de départ, elle invente une machine à démonstrations, machine perfide qui, après avoir produit des myriades d’opinions contradictoires, abîme la philosophie dans le doute.”

 

Selon Proudhon, la science opère de manière toute autre. Elle part d’observations empiriques. Puis à partir de celles-ci, elle fait apparaître l’existence de régularités au-delà de la variété apparente des observations sensibles. Elle met en évidence l’existence d’un ordre rationnel:

 

Parmi tant d’imaginations et de fables, toujours quelque vérité naturelle se laisse prendre à l’esprit de l’homme, toujours quelques observations se recueillent, ne fût-ce que pour servir d’exemples aux aphorismes et de matière aux apologues. Peu à peu les observations se groupent ; des rapports sont constatés, des suites formées ; mais, comme si ces vérités profanes et triviales étaient indignes de leur haute pensée, le prêtre et le philosophe les abandonnent au vulgaire ignorant, comme une pratique brute et grossière. Semblable à l’auteur du christianisme, la science grandit dans l’obscurité et le dédain.”

 

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