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Aborder les thématiques de l'immigration portugaise à l'école

 

 

(Document à destination des enseignants)

 

Irène Pereira

ESPE de Creteil

 

Introduction :

 

La question de l’histoire de l’empire coloniale portugais, de l’immigration portugaise en France et de sa sociologie actuelle est souvent méconnue. Le texte ci-dessous se propose de mettre en valeur certaines problématiques concernant l’immigration portugaise :

- Le Portugal comme pays de la semi-périphérie et la constante du phénomène de l’émigration portugaise : le Portugal est un pays dont le statut économique le situe entre les pays du centre et les pays de la périphérie ce qui explique la place qu’y occupe structurellement l’émigration.

- La trajectoire scolaire et sociale des descendants de l’immigration portugaise : il s’agit de montrer les continuités entre orientation scolaire et concentration dans certains secteurs du marché du travail dans l’immigration portugaise en France. Les élèves d’origine portugaise s’orientent fortement vers les filières professionnelles. Ils demeurent très concentrés dans le secteur du bâtiment et des services à la personne. On peut parler alors d’une ethnicisation de l’insertion professionnelle

- La question de l’intégration et du multiculturalisme : il s’agit de montrer comment les portugais immigrés en France continuent de garder des liens communautaires très forts avec leur culture et pays d’origine, sans que cela n’empêche de les percevoir comme bien intégrés.

- L’empire colonial portugais et le monde lusophone : travailler sur l’empire colonial portugais et le monde lusophone permet d’aborder comment les catégories raciales se sont construites et continuent de fonctionner encore actuellement. Sur ce point, l’histoire coloniale portugaise à eu recours à d’autres catégories qui celles qui étaient en application dans l’Empire Britannique.

- L’immigration portugaise et la question de l’extrême droite : après avoir rappelé des repères sur la dictature de Salazar, on s’intéresse ci-dessous à la manière dont l’État postcolonial français continue à construire une opposition entre des bons et des mauvais immigrés favorisant une division entre descendants d’immigrés.

 

I- Le Portugal : l’émigration d’un pays de la semi-périphérie

 

Il est tout d’abord important d’avoir en tête que le Portugal est structurellement un pays d’émigration. Le Portugal peut-être défini selon le sociologue Boaventura de Sousa Santos comme un pays de la semi-périphérie. Il s’agit d’un pays qui par ses indicateurs économique n’appartient ni aux centres économiques, ni à la périphérie du système monde

(http://www.boaventuradesousasantos.pt/media/pdfs/Estado_e_sociedade_Analise_Social.PDF )

 

Nous effectuerons tout d’abord quelques rappels sur l’histoire de l’immigration portugais en France, puis nous documenterons la question de la nouvelle vague d’immigration portugaise depuis la crise de 2008.

 

1- L’immigration portugaise en France en quelques dates et chiffres

 

1916 : « L'entrée en guerre du Portugal en 1916, aux côtés de la France et de la Grande Bretagne, entraîna un changement radical, puisque le gouvernement portugais envoya en France un corps expéditionnaire (dans les tranchées du Pas de Calais) et 20 000 travailleurs recrutés dans le cadre d'un accord de main d'œuvre. » (Marie Christine Volovitch-Tavarès - http://barthes.ens.fr/clio/revues/AHI/articles/volumes/volovitch.html )

 

A partir des années 1960 : « En 1961, les départs vers la France dépassent la barre des 10 000 par an et tout au long des années 1960, le volume des départs augmente. En 1969, ce sont 110 614 Portugais qui entrent en France ». (Victor Pereira. http://www.histoire-immigration.fr/dossiers-thematiques/caracteristiques-migratoires-selon-les-pays-d-origine/l-immigration-portugaise )

 

Jusqu’en 1999, les portugais restent la nationalité immigrée la plus nombreuse en France.

 

Les portugais constituent actuellement la troisième nationalité immigrée en France (avec près de 11 % d’immigrés d’origine portugaise parmi les immigrés en France).

 

Les immigrés portugais sont en particulier très concentrés dans l’Ile de France. Le département du Val de Marne (94) constitue le département qui accueille le plus de personnes d’origine portugaise.

 

 Quelques vidéos illustrant l’histoire de l’immigration portugaise en France :

1914-1918:  La participation du Portugal à la Première Guerre mondiale en France-

https://www.youtube.com/watch?v=8L3Gy_shRkM 

1969: Le bidonville de Franc Moisin - le traitement des portugais dans les années 60/70

https://www.youtube.com/watch?v=mRKEYewruH0 

1974: La révolution des œillets: la fin de 41 ans de dictature. 

https://www.youtube.com/watch?v=7cTqekwHSxE 

1979: Cours de portugais dans la cité de transit de Stein - 

https://www.youtube.com/watch?v=HAZgv7JaXEM 

1989: L'immigration clandestine dans une période de récession économique

https://www.youtube.com/watch?v=leBPY4AzqAg 

2007: Le Portugal devient un pays non plus d'émigration, mais d'immigration à partir des années 2000 https://www.youtube.com/watch?v=_RAF1XTTbOs 

2008: Cours communautaire de portugais en France - 

https://www.youtube.com/watch?v=lu0XPS3nlNI  

2011: Les portugais recommencent à émigrer massivement après la crise de 2008...

https://www.youtube.com/watch?v=y09jUqoBjUc

 

2- La nouvelle vague d'immigration portugaise en France et la division socio-ethnique du travail

 

Le sociologue Albano Cordeiro a écrit des portugais qu'ils étaient bien plus une communauté invisibilisée qu'une communauté intégrée en France (1). Si par non-intégré, on désigne un groupe migratoire qui se distingue sociologiquement de la population nationale de référence, les immigrés portugais en France et leurs descendants continuent à présenter ce profil.

 

a) Des trajectoires scolaires différentiées.

 

Plusieurs études sociologiques, comme l'étude TeO (2) ou encore le rapport du CNESCO (2016) sur les trajectoires scolaires en fonction de l'origine migratoire (3) continuent de souligner le décalage qu'il existe entre la trajectoire scolaire des garçons issus de l'immigration portugaise et celle de la population de référence d'origine française : « les garçons, les descendants d’immigrés (d’Afrique sahélienne, du Portugal, du Maroc et de Turquie notamment) sont plus souvent orientés que les Français d’origine dans les filières professionnelles » (CNESCO, 2016). « Les tendances de certaines origines à privilégier les diplômes professionnels, comme les pays d’Afrique sahélienne, la Turquie (les garçons) ou le Portugal, bien que la tendance soit moins nette pour ces deux dernières » persistent (CNESCO, 2016) .

 Cette différence de trajectoire est généralement mise en lien avec les aspirations des familles portugaises : « on constate des aspirations plus fortes pour les diplômes professionnels chez les familles portugaises (44 % contre 34 % pour les familles maghrébines) » (CNESCO, 2016).

 Cette situation a été attribuée par les sociologues français au "modèle traditionnelle de reproduction ouvrière" (Baudelot et Establet) (4). Cette analyse omet néanmoins de prendre en compte l'histoire spécifique de la société portugaise et de son système d'enseignement marqué durablement par la dictature salazariste (5).

 

b) Le devenir social des descendants de l'immigration portugaise en France

 

Dans un rapport de 2015, France Stratégie souligne les particularités qui distinguent la population d'origine portugaise de la population de référence française tant sur le plan de l'emploi que de la participation à la vie publique.

 Le rapport rappelle que les jeunes descendants d'immigrés n'occupent pas les mêmes métiers que les jeunes sans ascendance migratoire : « Tandis que les jeunes descendants d’immigrés du Maghreb exercent davantage les métiers du social, du transport, ou encore de l’hôtellerie-restauration pour les jeunes femmes, les jeunes hommes descendants d’immigrés d’Europe du Sud investissent nettement les métiers du bâtiment ou de l’électricité-électronique, suivant la spécialisation de leurs pères et bénéficiant ainsi de leurs réseaux de relations sociales. Cette orientation professionnelle concourt à leur meilleure insertion dans l’emploi » (France Stratégie, 2015).

 De ce fait, le rapport semble lié le plus faible taux de chômage des garçons descendants d'immigrés portugais par rapport à la population de référence française à leur stratégie de faire des études professionnelles courtes et de s’insérer dans les filières professionnelles où se trouvent déjà leur père*.

 De plus ce rapport précise : « Après contrôle d’une série de variables socioéconomiques, on constate que les descendants d’immigrés originaires du Maghreb, d’Asie du Sud-Est, de Turquie et du Portugal ont une probabilité plus faible d’adhérer à une association ». (France Stratégie, 2015)

 La plus faible participation des immigrés portugais en France à la vie publique avait déjà été soulignée par Albano Cordeiro dans les années 2000 (5). Dans les années 60/70, la rumeur court dans les bidonvilles que des agents de la PIDE (police politique de Salazar) sont infiltrés dans les bidonvilles où résident les portugais tendant ainsi à limiter la participation des immigrés portugais au militantisme.

 Ce qui d'une autre manière qui peut apparaître paradoxale n'empêche pas les portugais en France d'être très actifs dans des associations communautaires: cours de langue portugaise, de danse folklorique, processions de Notre Dame de Fatima, matchs de football, fête avec repas et musique portugaise....  

 Il existe comme l'avait déjà souligné Albano Cordeiro (1) une dimension communautaire au sein de l'immigration portugaise entretenu par son réseau associatif. Issu des années 1970, la culture qui l'oriente "Foot, fatima, folkore" reste marquée par la trinité salazariste. 

 

c) Une nouvelle vague migratoire

 

Depuis la crise de 2008, le Portugal connaît une nouvelle vague de immigration touchant à la fois les jeunes diplômés et les jeunes peu qualifiés. Les destinations privilégiées sont les pays de langue portugaise surtout pour les plus diplômés. Mais, une immigration en particulier peu qualifiée s'est constituée vers de pays tels que la Grande Bretagne, l'Allemagne, la Belgique ou la France.

 Plusieurs articles de presse dans les grands quotidiens français se sont faits l'écho depuis de cette nouvelle vague d'immigration portugaise en France (6).

 Néanmoins, la sociologie Irène Dos Santos souligne le caractère ambiguë du discours sur l'immigration à l'intérieur du Portugal qui reflète son statut de pays de la semi-périphérie. Les médias portugais insistent sur l'immigration qualifiée vers les pays des anciennes colonies portugaises. Mais en même temps est passé sous silence le fait qu'en réalité, l'émigration est sans doute une constante structurelle de ce pays comme « « soupape de sûreté » pour atténuer les tensions sociales » (7).

 L’INSEE dans une note de 2014 met en avant la montée des immigrants d'origine européenne en France provenant en particulier du sud de l'Europe à la suite de la crise économique de 2008. Parmi les 40 % de la part que constitue cette immigration, le groupe qui arrive en tête sont les portugais avec 8 % de l'effectif, dépassant le nombre d'algériens (7%) et de marocains (7%) qui étaient devenus auparavant les groupes nationaux les plus nombreux à émigrer en France.

 L'INSEE souligne en outre que la population immigrée est de plus en plus diplômée (63 % sont titulaires d'un baccalauréat) à l'exception de l'immigration portugaise : « Parmi les pays contribuant le plus à l’immigration, les moins diplômés sont les ressortissants du Portugal et de la Turquie (respectivement 56 % et 57 %) ». 56 % de portugais n'ont aucun diplômes contre 35 % en moyenne des algériens et des marocains. Seul entre 13 et 14 % d'émigrés portugais ont un diplôme équivalent au baccalauréat ou supérieur : le plus faible taux de l'immigration en France.

 L'insertion professionnelle des immigrants portugais non-qualifiés est favorisées par le fait que depuis 10 ans le besoin en emploi non-qualifiés en France a augmenté. Or dans le même temps, la France s'est donnée comme objectif d'amener 50% d'une classe d'âge en licence.

 De son côté, le Portugal a une des populations de l'OCDE avec le niveau de qualification le plus bas. Cela s'explique d'une part parce qu'au sortir de la dictature le Portugal avait le plus haut taux d'analphabétisme d'Europe, mais également parce qu'il a maintenu durablement un système élitiste et jugé peu performant. Dans un rapport de Février 2017, l'OCDE enjoint le Portugal a augmenter le niveau de qualification de sa population et à renforcer la formation professionnelle**.

 

Conclusion : La constante de l'invisibilisation de l'immigration portugaise en France

 

Dans la division socio-ethnique du travail au sein de l'espace européen, l'immigration portugaise occupe une place spécifique. Plusieurs pays, comme la Suisse ou le Luxembourg, privilégient cette immigration réputée facilement assimilable. De son côté, l’État portugais voit dans l'émigration une soupape de sûreté sociale.

 Population européenne, de religion catholique, peu revendicative dans l'espace public et laborieuse (caractérisé par son très fort taux d'activité professionnelle des femmes), avec peu d'aspiration à la mobilité sociale par les études, l'immigration portugaise semble être une candidate idéale pour jouer le rôle de prolétariat ouvrier du Nord-Ouest de l'Europe.

 Pourtant l'immigration portugaise en France illustre la différence entre assimilation et intégration. Réputée assimilable, elle constitue néanmoins un groupe qui reste principalement intégré à la société française qu'au titre de classe ouvrière et d'employée de service***. Elle continue à y développer depuis les années 1970 une subculture immigrée, religieuse et ouvrière au sein d'un réseau communautaire associatif favorisant la reproduction d'une endogamie sociale. 

 La nouvelle vague d'immigration portugaise dans l'Europe du Nord-Ouest depuis 2008 ne fait pas exception. Elle amène en France une nouvelle vague de portugais très peu qualifiés. Lorsque l'on sait que la structure socio-économique des familles constitue une variable importante de la trajectoire scolaire des enfants en France, on peut imaginer ce que devrait être le devenir de cette nouvelle vague de descendants d'immigrés en France.

 

Notes:

 (1) Cordeiro Albano. Le paradoxe de l'immigration portugaise. In: Hommes et Migrations, n°1123, Juin-juillet 1989. L'immigration portugaise en France. pp. 25-32.

 (2) IRESMO, « La trajectoire sociale des enfants d'immigrés portugais en France », 2012. URL:  https://iresmo.jimdo.com/2012/10/28/la-trajectoire-sociale-des-enfants-d-immigr%C3%A9s-portugais-en-france/  

 (3) CNESCO, « La trajectoire scolaire des élèves issus de l'immigration selon le genre et l'origine : quelles évolutions ? », 2016.

URL: http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/10/brinbaum.pdf

 (4) Brinbaum Yael et Primon Jean-Luc, "Parcours scolaires et sentiments d'injustice et de discrimination chez les descendants d'immigrés", Economie et statistiques, n°464-465-466, 2013.

 (5)Maria Filomena Monica, "Notas para a analise do ensino primario durante os primeiros anos do salazarismo". URL: http://analisesocial.ics.ul.pt/documentos/1223893193S7zFS6ak5Ee77TD7.pdf

 Traduction: Maria Filomena Monica, "Portugal: Quand la dictature fermait les écoles". URL: http://www.questionsdeclasses.org/?Portugal-Quand-la-dictature-fermait-les-ecoles 

 (6) France Stratégie, « Jeunes issus de l'immigration : quels obstacles à leur intégration économique ? », 2015. URL : http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/na26_27022015_bat12_0.pdf

 (7) Albano Cordeiro, « Comment interpréter la faible participation civique des Portugais de France ? Exception ou conformisme ambiant ? », Cahiers de l’Urmis [En ligne], 9 | février 2004, mis en ligne le 15 février 2005. URL : http://urmis.revues.org/34

 (8) Irène Dos Santos, « L’émigration au Portugal, avatar d’un pays “semi-périphérique”, métropole postcoloniale », Hommes et migrations [En ligne], 1302 | 2013, mis en ligne le 17 septembre 2013, consulté le 02 février 2017. URL : http://hommesmigrations.revues.org/2510

 (9) Voir par exemple : Libération, 2014 (http://www.liberation.fr/planete/2014/02/03/l-exode-portugais_977523); L'humanité, 2014 (http://www.humanite.fr/espagne-portugal-italie-les-nouveaux-migrants-de-la-crise-561307 ) …

  (10) Brutel Chantal, « Une immigration de plus en plus européenne », INSEE, 2014. URL :https://www.insee.fr/fr/statistiques/1281393

 

II- A l’école des ouvriers… portugais.


La question de la trajectoire scolaire des élèves d’origine portugaise à l’école ne fait pas l’objet d’un discours public spécifique. Néanmoins, il est important de rappeler que les élèves d’origine portugaise, en particulier les garçons, s’orientent de manière plus privilégiée vers les filières professionnelles. Ce point est à mettre en lien avec la très forte concentration des immigrés et descendants d’immigrés portugais dans certains secteurs professionnels : le bâtiment pour les hommes et les services à la personne pour les femmes.

1- La trajectoire scolaire et sociale des enfants d'immigrés portugais en France

Il s’agit de mettre en valeur certains points issus de l'Enquête INSEE 2010 concernant les immigrés et descendants d'immigrés en France, en se centrant sur le cas des enfants issus de l'immigration portugaise1.

 Si l'on regarde le taux de lusodescendants non-diplômés au-delà du brevet, il est de 18% pour les hommes et de 12% pour les femmes (contre 20% en moyenne pour les garçons issus de l'immigration et 16% pour les femmes issues de l'immigration. Pour les personnes ni immigrés, ni enfants d'immigrés, il est de 12% pour les hommes et 10% pour les femmes).

Donc on peut constater que par rapport au reste de la population immigrée, les enfants issus de l'immigration portugaise sont moins sans diplômes, mais que ce taux reste supérieur à la population non-issue de l'immigration.

 Néanmoins, on constate que les chiffres du taux de bachelier entre 20-35 ans est le suivant: 47%pour les garçons et 66% pour les femmes (si l'on compare à l'ensemble de la population immigrée pour la même tranche d'âge, on a 56% pour les garçons et 67% pour les filles).

Par conséquent, les enfants issus de l'immigration portugaise sont moins sans diplômes, mais le niveau de diplôme obtenu est plus bas que celui du reste de la population immigrés, en particulier pour les garçons (pour ces derniers, le plus faible taux avec les turcs).

 L'étude précise: « Si ces résultats témoignent de la moindre réussite des enfants de certaines origines migratoires, ils reflètent aussi des orientations plus nombreuses vers les filières professionnelles du second cycle du secondaire, qui se soldent par l’obtention d’un CAP ou BEP. C’est par exemple le cas de nombreux jeunes hommes originaires du Portugal. Ces jeunes et leurs familles continuent à valoriser les diplômes professionnels et les métiers auxquels ils mènent ». On constate ainsi que concernant les attentes des familles, les Portugais sont toujours ceux qui comptent le plus faiblement par rapport aux autres catégories d’immigrés sur une promotion de leurs enfants par les études: 30% espèrent que leur enfant aient un bac, 21% espèrent qu'il entre en apprentissage ou s'oriente vers la voie professionnelle, 50% veulent qu'il fasse des études jusqu'à au moins 20 ans, 19% pensent que les diplômes supérieures sont les plus utiles pour trouver un emploi.

 Cette orientation vers des filières courtes se traduit par une forte sous-représentation des garçons issus de l'immigration portugaise parmi les diplômés de l'enseignement supérieur long: 11% des hommes et 20% de femmes (contre 18% des hommes et 22% des femmes qui sont des enfants d'immigrés). Les garçons portugais ont le plus faible taux avec les turcs et les algériens, les autres groupes se situant plutôt à 18-19% pour les garçons.

 Si l'on regarde le niveau de diplôme des descendants d'immigrés âgés de 39-49 ans, on obtient pour les Portugais: 17% aucun diplôme, 39% CAP/BEP, 19% Bac, 17% Bac+2, 8% à Bac+3 ou plus. Les Portugais ont le taux le plus faible de toutes les populations immigrées de cette tranche d'âge en diplômés du supérieur long Bac+3 ou plus.

Si l'on regarde cette fois les catégories socio-professionnelles occupées selon l'origine migratoire (ce qui ne permet pas de distinguer spécifiquement les descendants d'immigrés), on constate que les Portugais occupent: pour 3% des emplois de cadre et profession intellectuelle (contre 9% de descendants d'immigrés, soit le plus faible taux avec les turcs), 17% professions intermédiaires, 36% sont employés, 24% ouvriers qualifiés et 13% ouvriers non-qualifiés. Cela fait, entre les employés et les ouvriers, 73% de la population.

 En revanche, le taux de chômage est très faible: 5% (contre 15% pour le reste de la population issue de l'immigration; inférieur même à celui des non-immigrés qui se situe à 7%).

 La trajectoire sociale de l'immigration portugaise est à l'inverse de celle, par exemple, des pays de l'ex-Indochine française et en général de l'Asie du Sud-Est: 65% d'hommes et 76% de femmes bacheliers, 29% et 34% font des études supérieures longues, 13% occupent des postes de cadres et de professions intellectuelles supérieures. Les attentes des familles en termes de poursuites d'études de leurs enfants sont à l’inverse de celles des familles portugaises puisqu'elles se situent parmi les plus élevées. En revanche, le taux de chômage des descendants de l’ex-Indochine est de 8% et pour les autres descendants d’origine asiatique, il se situe à plus de 13%.

 Conclusion:

Si on considère comme intégrée une population dont la trajectoire sociale ne diffère pas de la population non-immigrée, alors les descendants d’immigrés en France - quelles que soient leur origine - diffèrent de la population non-immigrés: un niveau d’étude plus faible, un taux de chômage plus élevé... Les Portugais se singularisent néanmoins dans ce tableau par un taux de chômage très faible, mais c’est au prix d’un manque d’ambition scolaire et d’une acceptation que la promotion sociale, en particulier pour un garçon, ne s’effectue pas par les études.

  Immigrés et descendants d’immigrés en France, INSEE, 2010 . Disponible sur: http://www.insee.fr/fr/publications-et-services/sommaire.asp?codesage=IMMFRA12

 

2- Segmentation du marché travail et orientation scolaire

 a) Les constats de l’intégration des portugais dans le marché du travail en France:

 “ Cette qualification reste encore faible chez les immigrés maliens, portugais et turcs, y compris chez les jeunes. L’influence de la diaspora déjà présente en France (peu diplômée) sur les nouveaux flux migratoires originaires de ces pays joue sans doute un rôle plus prépondérant que pour d’autres origines. (...)

Etant donné le poids numérique des personnes d’origine portugaise et maghrébine dans l’emploi immigré, leur part dans la concentration du travail immigré est prépondérante qu’il s’agisse des métiers de la construction (pour les hommes), de l’hôtellerie-restauration, des activités de nettoyage et de gardiennage-sécurité ou des services à la personne où les actives portugaises (17 % de l’emploi des femmes immigrées) occupent la première place. (...) Dans les services à la personne qui concentrent le personnel féminin immigré, les employées de maison se recrutent majoritairement chez les femmes portugaises (qui sont 18 % à exercer ce métier et représentent la moitié des immigrées dans cette famille professionnelle (...))

Au niveau agrégé néanmoins, les professions d’assistante maternelle et d’aides ménagères ou à domicile, dans l’emploi immigré, sont majoritairement assurées par les trois premières nationalités d’origine de l’immigration en France : les actives portugaises, algériennes et marocaines constituent la moitié (46 % pour les aides à domicile et 50 % pour les assistantes maternelles) des femmes actives immigrées dans ces métiers. (...)

Il en va de même pour les métiers du nettoyage (agent d’entretien) (...) Seule exception européenne à cette segmentation ethnique, les immigrées portugaises sont également nombreuses (15 %) (...)

Le métier d’agent de gardiennage et de sécurité est plutôt exercé par les hommes immigrés à l’exception des femmes portugaises qui représentent 63 % des femmes immigrées dans ce métier (qui sont essentiellement gardiennes d’immeubles, concierges) (...)

Les immigrés des premières vagues d’immigration, espagnole et italienne d’une part, algérienne, marocaine et tunisienne d’autre part sont les nationalités d’origine qui connaissent la plus faible concentration de l’emploi. En dehors d’une surreprésentation qui demeure dans les métiers de la construction, y compris chez les immigrés espagnols et italiens, ainsi que dans les activités de sécurité et de nettoyage et les services de transport pour les maghrébins, la répartition de leur emploi suit celle des Français de naissance. La spécialisation des premières vagues d’immigration s’estompe donc fortement, signe d’une meilleure insertion dans le marché du travail et d’un renouvellement des flux migratoires qui ne suit pas les schémas anciens. Seule exception à cette règle, les immigrés portugais, pourtant les mieux insérés dans l’emploi (avec des taux d’activité et des taux d’emploi supérieurs à ceux des autochtones), restent extrêmement concentrés sur les métiers du bâtiment pour les hommes et les services à la personne pour les femmes. L’ancienneté de la migration n’a pas modifié les ressorts de leur insertion sur le marché du travail français.

(2012 – URL: http://archives.strategie.gouv.fr/cas/system/files/2012-03-13-emploietimmigration-dt.pdf )

 On peut donc constater qu’en dépit de l’ancienneté de l’immigration, les portugais à la différence des autres immigrations européennes, mais également extra-européennes, restent très concentrés dans les secteurs d’activités qui étaient ceux occupés par les immigrés de la première génération.

 Mais cette concentration des descendants d’immigrés portugais dans certains métiers relève-t-elle uniquement de logiques internes et du choix des familles d’origine portugaise ?

b-  L’ethnicisation des métiers et le poids des stéréotypes

 Comme l’a analysé Weden dans une étude de 2001 sur la segmentation du marché du travail, l’ethnicisation des métiers seraient liés au poids de stéréotypes historiques: "les portugais maçons… cette vision ethnicisée des métiers viendrait de stéréotypes historiques qui enfermerait les immigrés dans un rôle prédéfini" (cité in Francis Danvers, Dictionnaire de Sciences humaines).

 On retrouve ces stéréotypes dans le rapport des enseignants aux élèves issus de l’immigration portugaise:

 "Ève, enseignante de mathématiques au collège, ajoute à propos de ses élèves portugais : « Ils savent qu’ils veulent travailler dans le bâtiment, etc. On va essayer de les pousser dans cette voie[professionnelle] plutôt que de les envoyer dans le général, où ils risquent de se trouver en difficulté ». Au sujet d’un collégien qui hésite entre un bep comptabilité et la plomberie, la conseillère d’orientation nous précise qu’« il sera mieux dans un chantier, parce qu’il aime trop bouger. Je le vois mal assis dans un bureau toute la journée. Et comme ça il suit les traces de son père, ce sera plus facile pour lui ». Les enfants d’origine portugaise « ne sont pas faits pour les études : ce sont surtout des bons manuels », comme leurs parents".(de Amorim Alves Sylvie, « Jeunes d’origine portugaise et maghrébine. Étude comparée des positions scolaires et des mobilisations identitaires », Migrations Société, 2010/3 (N° 129-130), p. 13-30. URL :https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2010-3-page-13.htm)

Il est ainsi possible d'avancer que l'’ethnicisation constitue un processus d’altérisation de certains groupes sociaux qui ne les excluent pas nécessairement du système de privilèges blancs, mais qui les conduit néanmoins à les essentialiser en leur attribuant des caractéristiques culturelles qui les définirait. L’ethnicisation permet d’identifier un groupe par rapport à la population nationale de manière à construire un discours stéréotypé par rapport à ce groupe.

 Ce discours culturaliste essentialisant peut par exemple avoir pour conséquence de réifier la place sociale que ces groupes occupent au sein du système de privilèges blancs. Au XIXe, les bretons qui viennent travailler à Paris dans des emplois non qualifiés sont ethnicisés. Par exemple, aujourd’hui les portugais sont vus comme des maçons et des femmes de ménage. Cela traduit une réalité sociale de l’immigration portugaise, mais en même temps cela réifie cette réalité sociale et participe de sa pérennisation.

 Il semble donc que l’ethnicisation est un mécanisme qui vise plutôt les groupes sociaux de la semi-périphérie, la racisation plutôt les groupes de la périphérie de l’économie monde.


Conclusion: Comment les enseignants peuvent-ils se positionner sur le poids des stéréotypes à l'égard des élèves d'origine portugaise ?

Les familles sont souvent favorables à l'orientation vers les filières professionnelles courtes et les élèves portugais y rencontre une bonne insertion professionnelle.

Néanmoins cette trajectoire sociale ne va pas sans poser problème. Cela rappelle les choix des filles qui ne s'orientent pas vers les filières socialement plus ambitieuses car elles ont intériorisés les stéréotypes qui les détournent de ces filières.  Cette trajectoire sociale n'est pas de ce fait conforme aux valeurs d'égalité sociale proclamée par la République française.

Sans forcer les familles et les élèves à faire des choix différents, il est pour autant sans doute important de sensibiliser les enseignants afin qu'ils ne renforcent pas les stéréotypes dans ce sens, mais au contraire favorisent leur déconstruction comme on le fait avec les stéréotypes de genre.

III- Penser l’intégration et le multiculturalisme à partir de l’exemple Portugais

La relation que les personne d’origine portugaise entretiennent avec leur culture d’origine en France nous permet de poser une réflexion plus générale sur les notions d’intégration, de communautarisme et de multiculturalisme.

1) La diaspora portugaise comme construction politique

La notion de “diaspora portugaise” fait l’objet d’une construction politique par l’Etat portugais. Alors que les portugais sont vus souvent comme un groupe bien intégrés en France, pour autant paradoxalement plus qu’aucun autre groupe immigrés sans doute, ils font l’objet d’une construction politique par leur Etat d’origine.

 

a) Les critères de la notion de diaspora

 

La notion de diaspora est appliquée à un groupe ethnique ou national qui est dispersé à travers le monde.

 

Michel Bruneau indique trois critères qui caractérisent une diaspora:

- la conscience et le fait de revendiquer une identité ethnique ou nationale.

- l'existence d'une organisation politique, religieuse ou culturelle du groupe dispersé (vie associative).

- l'existence de contacts sous diverses formes, réelles ou imaginaire, avec le territoire ou le pays d'origine (l'intégration d'un groupe diasporé ne signifie pas l'assimilation dans le pays d'accueil).


b)La construction politique de la diaspora portugaise

La construction politique de l’immigration portugaise comme une diaspora remonte au moins à l’époque du salazarisme. Afin de contrôler les populations immigrées par exemple en France sont mis en place des cours de portugais à destination des enfants dans les bidonvilles où l’on continue d’apprendre l’histoire et la géographie portugaise sous l’angle de l’Estado Novo.

Dès cette époque, se met en place une vie associative communautaire qui repose sur les éléments qui sont à la base de l’idéologie de contrôle du régime fasciste: le football, le folklore et Fatima (la religion). Le sociologue Albano Cordeiro a souligné l’importance de la vie associative portugaise en France.

Aujourd’hui par différents moyens, le gouvernement portugais continue d’organiser ce lien entre les personnes issues de l’immigration portugaise et leur pays d’origine. Cela passe en particulier par la télévision internationale comme RTPI. Celle-ci consacre une bonne partie de ces programmes à assurer la visibilité des activités associatives des portugais à travers le monde.

On ne peut que remarquer la grande uniformité des pratiques associatives organisées en particulier autour d’activités liées à la danse et à la musique folklorique. Il ne faut pas oublier qu’en réalité cette culture folklorique a été une tradition réinventée par l’Estado Novo qui a par exemple codifié les différents costumes régionaux.

Le discours des autorités portugaise autour de l’émigration vise à construire et entretenir le sentiment d’appartenir à une communauté internationale, à une diaspora. Pour ce faire, l’Etat portugais s’est doté d’un observatoire de l’émigration qui lui permet d’avoir une bonne connaissance sociologique des émigrés portugais de par le monde, appelé dans le discours politique “les communautés portugaises” (http://observatorioemigracao.pt/np4/home )

Ainsi, en mai 2017, une loi a été votée de manière à reconnaître la nationalité portugaise aux petits enfants d’immigrés portugais (le 3e génération issue de l’immigration). De même, des décisions ont été prises pour faciliter les actes administratifs des portugais à l’étranger auprès de leurs consulats.

c) Les raisons de cette construction

Depuis le XVIe siècle, l’Etat portugais se vit comme un empire répandu à travers le monde. La Communauté des pays de langue portugaise, ainsi que l’existence d’une construction d’une diaspora portugaise, permet au Portugal de pouvoir continuer à se vivre de manière imaginaire comme un pays dont l’influence déborde les frontières.

Si l’Etat portugais ne souhaite pas le retour des émigrés et si durant la crise économique, il peut encourager l’émigration, pour autant la construction d’une diaspora lui permet de maintenir une réserve économique: nombre de personnes issues de la diaspora continuent de placer de l’argent dans les banques portugaises ou d’investir dans l’immobilier, d’aller en vacances au Portugal.

 

Références:

 

Bruneau Michel. Espaces et territoires de diasporas. In: Espace géographique, tome 23, n°1, 1994. pp. 5-18.

 

Cordeiro Albano. Le paradoxe de l'immigration portugaise. In: Hommes et Migrations, n°1123, Juin-juillet 1989. L'immigration portugaise en France. pp. 25-32.

 

Eric Hobsbawm, « Inventer des traditions », Enquête [En ligne], 2 | 1995, mis en ligne le 10 juillet 2013. URL : http://enquete.revues.org/319

 

Chivallon Christine, « Retour sur la « communauté imaginée » d'Anderson. Essai de clarification théorique d'une notion restée floue », Raisons politiques, 2007/3 (n° 27), p. 131-172. URL :http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2007-3-page-131.htm

 

 2) Le mythe du repli communautaire: l’exemple portugais

 

En France, les manifestations communautaires sont généralement jugées sévèrement. L’objectif de cet article est de mettre en lumière certains points aveugles du discours de critique du “communautarisme”.

 

a) La critique du “communautarisme” et du multiculturalisme

 

Après les attentats de Londres au Printemps 2017, les déclarations de la Première ministre britannique Theresa May ont été interprétées comme une remise en question du modèle “multiculturaliste” anglais. De son côté, début juin, le journal Causer titre “Le multiculturalisme contre les femmes”, imputant ainsi au multiculturalisme des attitudes sexistes dans l’espace public à l’égard des femmes.

 

Derrière cette critique du communautarisme et du multiculturalisme se cachent des confusions. On impute ainsi aux pratiques communautaires des conséquences qui ne portent en réalité aucun lien de cause à effet.

 

b) Un contre-exemple: la “communauté” portugaise en France

 

Il est possible de montrer qu’un certain nombre de caractéristiques qui sont associées habituellement au communautarisme se retrouvent dans la “communauté” portugaise sans que cela soit interprété comme la marque d’un communautarisme.

 

* L’existence de commerces ethniques: Il existe dans de nombreuses villes de banlieue parisienne ou sur les marchés des étales vendant des produits portugais, des restaurants portugais ou des bars portugais. D’ailleurs les leaders du Front national ont fait d’un restaurant portugais leur cantine.

 

* Des médias portugais: Nombre d’immigrés portugais reçoivent la télévision portugaise chez eux. Ils écoutent également des radios communautaire, comme en Ile de France, Radio Alfa. Il existe également un journal hébdomadaire à destination des communautés lusophones en France.

 

* L’existence d’une vie associative culturelle et religieuse: Les portugais ont créé le plus vaste réseau associatif en France issu de l’immigration. De nombreuses activités sont en lien en outre avec des pratiques religieuses, comme l’organisation de fêtes telles que des processions dans l’espace public.

 

* Une concentration de population de la même origine nationale: Certaines villes et certains quartiers sont marqués par une forte présence portugaise. Dans certaines villes de banlieue, plusieurs pavillons dans un même quartier sont rachetés par des portugais ou des descendants de l’immigration portugaise.

 

* Le port de vêtements distinctifs: De nombreux hommes portugais portent des tee-shirts aux couleurs de la Seleçao, l’équipe de football nationale portugaise.

 

* Le drapeau portugais: Lors des compétitions de football européennes ou mondiales, les supporters portugais arborent les drapeaux portugais dans l’espace public.

 

* Une radicalisation religieuse: Les témoins de Jéhovah, qui sont classés comme secte en France depuis 1995, augmentent leur implantation au sein de la communauté portugaise. Ils diffusent des vidéos à l’intention des enfants appelant à aller contre la laïcité (1).

 

Il faut remarquer cependant que le classement comme secte des témoins de Jéhovah a fait l’objet d’une condamnation par la Cour européenne des droits de l’homme (2). Néanmoins, il faut souligner que les Témoins de Jéhovah prêchent un pacifisme intégral refusant de porter les armes et se déclarant objecteurs de conscience. On trouve également dans la “communauté portugaise” une sensibilité aux formes de religiosité des catholiques charismatiques.

 

- L’enseignement de la langue d’origine: L’enseignement des langues et des cultures d’origine comprend neuf langues, mais ce sont principalement les langues arabe, turque et portugaise qui sont l’objet de ces enseignements. Accusées de favoriser le communautarisme dans la communauté maghrébine par le Haut Conseil à l’Intégration, les ELCO ont été remises en cause.

Lorsque la Ministre Najat Vallaud-Belkacem annonce que cet enseignement sera désormais pris en charge par les écoles primaires elles-mêmes, elle fait l’objet d’une campagne dans les réseaux sociaux l’accusant de vouloir rendre l’arabe obligatoire dès le CP.

Ce qui est intéressant, outre le caractère mensonger de cette affirmation, c’est que ces mêmes réseaux ne précisaient pas que cela concernait également le portugais.

 

A cet effet, la Ministre avait annoncé en avril 2016: “À cette fin, il faut donc réviser les conventions une à une. J’arriverai, pour la rentrée 2016, à revoir celles qui ont été conclues avec le Maroc et le Portugal, ce qui permettra déjà une belle expérimentation. Il s’agit de faire en sorte que les professeurs qui enseigneront les langues en question fassent partie intégrante de l’équipe pédagogique des établissements scolaires, que le programme de leurs cours soit contrôlé, qu’ils fassent même l’objet d’inspections, et que les élèves obtiennent une évaluation, une certification de leurs compétences dans ces langues qui leur permette de les approfondir au collège.”

 

Conclusion:

 

A travers l’exemple des Portugais en France, il est possible de voir que ce ne sont pas en soi les manifestations ou les pratiques communautaires qui posent problèmes.

 

Alors qu’est-ce qui génère les difficultés ? Où se trouve la différence entre les portugais et les maghrébins par exemple ?

 

Peut-on y voir une différence phénotypique ? Il n’est pas facile, sur le strict plan phénotypique de distinguer de nombreux maghrébins de portugais. Les fichiers de police (STIC-Canonge) distingue entre les blancs-caucasien (français d’origine), les personnes de type méditerranéen (ex : les portugais) et les personnes de type maghrébin. A l’inverse les personnes d’origine asiatique jouissent dans la population française d’un préjugé positif, alors que ce n’est pas le cas des personnes noires. De même, les Roms sont l’objet d’un préjugé très négatif, alors qu’il s’agit de personnes ayant un phénotype qui peut être perçu comme blanc. Donc la question du phénotype ne semble pas être le critère explicatif.

 

Un autre critère qui est souvent évoqué pour différencier l’immigration portugaise de l’immigration maghrébine, c’est la religion. Les Portugais sont majoritairement catholiques, alors que l’immigration d’Afrique du Nord serait majoritairement musulmane. Il est vrai que, dans l’histoire, l’intolérance vis-à-vis des minorités religieuses est une constante: les protestants et les juifs par exemple en ont été les victimes. Mais la religion constitue-t-elle un critère objectif d’éloignement culturel ? Les Roms sont pour l’essentiel catholiques ou protestants.

 

On pourrait au contraire considérer que les Français partagent plus de points communs avec les immigrés de leurs ex-colonies qu’avec les Portugais: une langue, une histoire coloniale longue d’un siècle…C’est en effet bien cette histoire coloniale commune qui oriente les flux migratoires post-coloniaux. Mais, c’est également cette histoire conflictuelle qui a construit des représentations négatives.

 

En définitive, derrière les craintes mises dans l’expression “replis communautaires”, se confondent des phénomènes qui peuvent être dissociés: manifestations communautaires, nouvelles formes de religiosité, histoire coloniale et post-coloniale, enjeux géopolitiques au Moyen-Orient.

 

Les phénomènes racistes semblent consister à hypostasier une caractéristique arbitraire perçue comme centrale: couleur de peau (négrophobie), religion (islamophobie, judéophobie), mode de vie (nomadisme de certains roms)... Mais au-delà de cet arbitraire du signe, il existe des raisons historiques et sociales qui expliquent que certains groupes soient l’objet de cette stigmatisation. Dans le cas de l’immigration africaine, cela est probablement en lien avec l’histoire coloniale et ses conséquences géopolitiques actuelles. 


VI- Aborder l’histoire coloniale portugaise pour comprendre la construction du racisme

L’histoire de l’empire colonial portugais constitue un exemple intéressant pour comprendre la manière dont les catégories raciales se sont construites à l’époque moderne et comment elles continuent d’influencer les sociétés post-coloniales.

1- Une approche décoloniale de l’histoire juive et musulmane à partir de l’Empire portugais

La pensée décoloniale a produit une théorie du racisme. Pourtant, dans cette histoire du racisme, les juifs, les musulmans, mais également les tziganes sont absents. C’est à cette lacune que nous souhaitons remédier.

 

a) La politique de pureté du sang

 

On appelle politique de la “pureté du sang” (limpieza del sangre ou limpeza do sangue) une politique discriminatoire qui a été menée dans la péninsule ibérique durant l'Epoque moderne.

 

Les juifs de la péninsule ibérique afin d’échapper aux persécutions se convertirent en masse au christianisme au moment de la “Reconquête”. Au Portugal, les musulmans également se convertissent plutôt que de quitter le pays. Mais ce faisant, en se convertissant les “nouveaux chrétiens” bénéficiaient des mêmes droits que les anciens chrétiens.

 

Afin de maintenir les privilèges des anciens chrétiens fut établi à partir du XVe un statut de pureté du sang. Ce statut régissait les règles pour parvenir à des postes les plus importants de la société. Il fallait pour cela établir un arbre généalogique prouvant sur plusieurs générations l’absence d’autres religions à savoir juives et musulmanes.

 

Les convertis dans le Royaume espagnol n’avaient pas le droit d’immigrer vers les colonies de l’Empire. Osvaldo Francisco Allione dans un article critique le penseur décolonial Anibal Quijano (1). Il lui reproche de faire comme si le concept de race surgissait ex-nihilo dans l’Empire colonial. Or explique Allione il trouverait ses sources dans la politique de pureté du sang.

 

Cela dit cette hypothèse reste difficilement vérifiable dans le contexte de l’empire Espagnol vu que les nouveaux convertis n’avaient pas le droit d’y immigrer. Cependant, tel n’est pas le cas de l’Empire Portugais.

 

b) Politique de la pureté du sang et politique raciale au Brésil

 

Les autorités portugaises n’empêchèrent pas systématiquement l’immigration des convertis vers le Brésil. Elle y envoyèrent également des membres d’un autre groupe dont elles voulaient se débarrasser, les tziganes.

 

Outre les convertis, un autre groupe avait des liens avec la religion musulmane, à savoir les berbères, appelés aussi "esclaves blancs". Car même si le Brésil privilégia l’esclavage des noirs, l’Empire portugais eu aussi parfois recours à des esclaves berbères.

 

Ce faisant fasse à ces groupes, il s’agissait de pouvoir établir là encore un système de privilèges qui favorise les anciens chrétiens blancs. Pour cela, on eu recours à l’utilisation de la généalogie en recherchant sur trois générations avant la migration (2).

 

Ces recherches sur la pureté de la race ne s’appliquent pas seulement dans l’Empire portugais aux juifs et aux musulmans convertis, mais également aux noirs, aux indiens et aux tziganes (3).

 

Conclusion:

 

Cet aspect de l’histoire coloniale ibérique montre qu’au moment de la constitution du système racial dans les Amériques, les situations des juifs et des musulmans sont profondément liés.

 

En outre, que la question de la couleur de la peau pour déterminer les catégories raciales doit être relativisée. Les juifs convertis et les esclaves berbères par exemple ne se distinguent guère sur le plan du phénotype des portugais. C'est ce qui explique le recours à l’arbre généalogique.

 

Références:

 

1) Osvaldo Francisco Allione,Los estatuos de limpieza de sangre y el patron colonial de poder. URL: http://www.idaes.edu.ar/pdf_papeles/27.%20Los%20Estatutos%20de%20limpieza%20de%20sangre%20y%20el%20patr%C3%B3n%20de%20poder%20colonial%20Trabajo%20Final.pdf

 

2) De Figueira Rego, “Os Estatuos de limpeza de sangue nos espaços de expressao iberica”, Thèse université du Minho (Portugal), 2009 p.558 (https://repositorium.sdum.uminho.pt/bitstream/1822/9820/1/tese.pdf )

 

3) Grayce Mayre Bomfin Souza, Uma trajectoria racista: o ideal de pureza de sangue na sociedade iberica e na america portuguesa. (2008) URL: http://periodicos.uesb.br/index.php/politeia/article/viewFile/270/303

 

2- Colorisme, auto-catégorisation et quotas au Brésil

Les statistiques ethniques et l’auto-catégorisation au Brésil soulèvent des débats en lien avec les quotas raciaux dans les Universités.

a) L’auto-catégorisation comme “pardo”

 La perception de ce qu’est une personne métis au Brésil pose la question des limites de cette catégorie.

 Ainsi par exemple l’ex-président Henrique Cardoso s’auto-catégorise comme “pardo” (métis) alors que 70 % de la population le catégorise comme blanc (1). L’ancien président Lula Da Silva se catégorise comme “pardo” lui aussi et 42% le perçoive comme tel. Certains commentateurs estiment que ces chiffres seraient différents si ces deux hommes n’avaient pas occupés des fonctions présidentiels: ils auraient été davantage racialisés (1).

 Dans la langue de tous les jours, les brésiliens n’utilisent pas la catégorie “pardo” proposé par le recensement. Mais une grande partie de la population du Brésil se catégorise comme “morena”. Le terme “moreno” que l’on traduit par “brun de peau” vient étymologiquement de “maure” qui désignait les “arabes”. Il faut ajouter à cela que “moreno” désigne à la fois la couleur des cheveux et la couleur de peau. Il y a donc une tendance chez certains à réserver le terme “blanc” à des personnes qui ont les cheveux clairs et la peau claire. Ainsi, on trouve l’idée dans le sud du Brésil, où ont immigrés beaucoup de personnes d’ascendance germanique ou italienne, que les portugais ne sont pas « blancs » (2)

 Même si dans les recensements au Brésil, les européens du sud et les arabes, par exemple, sont classés comme blancs, la perception de la blancheur dans la vie de tous les jours peut inclure des nuances plus fines. Une étude a établit que les brésiliens tendent à se classifier dans six catégories principales de couleur de peau: “branca (41%), clara, morena-clara, morena (34%), parda, preta (5%)”. Lorsque l’on agrège les catégories intermédiaires - clara, morena-clara et parda - se sont près de 47% de la population qui s’identifient à ces catégories. Lorsqu’on utilise uniquement trois catégories (blanc, pardo et noir): le terme “pardo” ne regroupe plus alors que 28%, blanc montant alors à 54% et noir à 8% (3).

 Lors du recensement de 2010, les personnes s’identifient à: 48% comme blancs, 43% comme pardo et 8% comme noirs. Le nombre de personnes qui s’identifient comme pardo est ainsi en augmentation tendant à s’identifier à l’usage du terme “moreno” utilisé dans la vie quotidienne (4).

b) Usages idéologiques de la pureté du sang et du métissage

 A l’inverse, il peut exister dans l’extrême-droite portugaise, une tendance à ne revendiquer que des origines celtes, via l’idée de “race lusitanienne”. Il s’agit alors de lutter contre l’idée que les portugais seraient mélangés avec des africains - noirs ou arabes - et des personnes d’origines juives.

 Par ailleurs, on trouve au Portugal tout un mouvement qui vise à visibiliser les origines noires, arabes et juives des Portugais. Par exemple, en rappelant que Cristiano Ronaldo avait une arrière grand-mère Cap Verdienne (5). Les études de génétique des populations ont montré ainsi que les habitants de l’île de Madère (d’où vient Cristiano Ronaldo) sont le produit d’une construction coloniale par le métissage en particulier avec des populations européennes, des populations d’Afrique Sub-saharienne, mais également avec des personnes d’origine juive séfarades ou morisques.

Ainsi cette tendance à mettre en avant le métissage des populations peut être rapprochée du luso-tropicalisme qui fut une idéologie utilisée aussi bien au Brésil qu’au Portugal pour affirmer que les populations portugaises et brésiliennes étaient le produit d’un métissage d’européens et d’africains.

 Néanmoins, cette idéologie du métissage peut également conduire à l’invisibilisation du racisme. Historiquement, le pouvoir au Brésil a été détenu par des blancs et des métis clairs de peau (des blancs-métis) et non par les métis foncés et les noirs. Le luso-tropicalisme a servi également à justifier le maintien de la colonisation portugaise en Afrique.

 b) Les quotas à l’Université et l’hétéro-catégorisation

 Les statistiques ethniques au Brésil ont fait apparaître d’importantes inégalités en défaveur des personnes catégorisées comme noires, plus encore pour pour les personnes d’origine indiennes ou asiatiques.

 Afin de lutter contre ces inégalités, les universités ont mis en place des quotas en faveur des personnes afro-descendantes (noires ou métis foncées).

 Néanmoins, la tendance d’une partie significative de la population à s’auto-catégoriser comme “métis”, voir à se catégoriser ainsi pour tirer bénéficier des quotas, pose certaines difficultés. En effet, nombreux sont les brésiliens à avoir génétiquement des ascendances noires, mais sans en avoir les caractéristiques phénotypiques.

 Ainsi, des Universités ont mis en place des commissions chargées de vérifier le bien-fondé des auto-catégorisations à l’entrée aux universités. Il s’agit de vérifier que les individus présentent bien des caractéristiques phénotypiques “noires” (et non une ascendance “noire”). Il s’agit de distinguer ainsi entre trois sous-groupes: “pardo-branco”, “pardo-pardo”, “pardo-preto” (6). La commission est composée de plusieurs personnes pour essayer de diminuer les différences subjectives d'appréciation des caractéristiques phénotypiques.

Conclusion:

Le cas brésilien et les catégories de la langue portugaise mettent en valeur trois difficultés:

  • les variations individuelles ou non qui peuvent exister entre l'appréciation phénotypique de la personne et la manière dont elle même se perçoit (7).

  • la variation de la perception raciale en fonction de la position sociale économique (8)

  • l’usage qui peut être fait des notions de “pureté de la race” ou au contraire de “métissage” pour justifier ou invisibiliser les discriminations raciales.

  • l’insuffisance du simple recours à l’auto-catégorisation, mais également les difficultés posés par les termes utilisés, pour objectiver les discriminations raciales.

 Annexe: Article sur les “Blancs, les métis et les afro-descendants” sur le site de l’Institut des femmes noires: https://www.geledes.org.br/sobre-brancos-mesticos-e-afroconvenientes/

Image illustrant les conceptions raciales aux USA et au Brésil -

https://me.me/i/us-classification-vs-ean-khi-traditional-brazilian-classification-black-dr-11268657

Références:

 (1) “11 points que seulement une personne qui n’est pas noire ou blanche va comprendre” - (point 6)https://www.buzzfeed.com/irangiusti/coisas-que-so-quem-nao-e-branco-nem-negro-vai-entender?utm_term=.vcVKNqvpP#.drv3gb0qx

 La couleur des célébrités révèlent les critères raciaux au Brésil:

http://www1.folha.uol.com.br/fsp/especial/fj2311200827.htm

 (2) “Les portugais sont-ils blancs ?” -

https://br.answers.yahoo.com/question/index?qid=20090430112421AAdVWDo

 (3) Etude sur les perceptions subjectives des catégories raciales - https://www.rebep.org.br/revista/article/view/478/pdf_453

 (4) La video suivante souligne comment le nombre de personnes qui s’identifient comme “pardos” augmente. L’entretien montre le cas de personnes qui s’identifient comme “pardos”: https://www.youtube.com/watch?v=uJHfU14msXI

 (5) Les créoles fameux - du Marquis de Pombal à Cristiano Ronaldo - http://www.expressodasilhas.sapo.cv/opiniao/item/41480-crioulos-europeus-famosos-%E2%80%93-do-marques-de-pombal-a-cr7

 Le Madérien Cristiano Ronaldo illustre le type physique de la personne de peau “morena” ou “oliva” en portugais: https://pt.wikipedia.org/wiki/Pele_bronzeada

 (6) Les candidats noirs devront se présenter pour prouver leur couleur - http://agenciabrasil.ebc.com.br/geral/noticia/2016-08/governo-define-regras-para-candidatos-negros-em-concursos-publicos

ou encore:

https://marcosalmeidalocutor.wordpress.com/2016/08/03/governo-define-regras-para-candidatos-negros-em-concursos-publicos/

 (7) Etude sur les catégories de perceptions phénotypique au Brésil: Etude sur sur la concordance entre auto-catégorisation et hétéro-catégorisation (2009)

http://www.scielo.br/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S0102-79722009000200013

 (8) Des études montrent ainsi que l’appréciation phénotypique d’une personne peut varier selon la manière dont elle est habillée: costume trois pièces ou bleu de travail -

https://hypescience.com/roupas-influenciam-nossa-percepcao-de-raca/

 V- La figure du bon immigré ou la tentation Front National

L’immigration portugaise en France se trouve confrontée à une tension. Au Portugal, le souvenir récent de la dictature de Salazar maintient l’extrême-droite à des niveaux faibles. Mais en France, même si les descendants d’immigrés portugais restent assez fortement abstentionnistes, on perçoit une séduction du Front National qui s’exerce auprès d’immigrés qui se perçoivent comme européens, se distinguant ainsi d’une immigration d’origine africaine.

 

1- Le Portugal et la question de l’extrême-droite : le salazarisme

 

Retour sur une controverse historiographique.

 

Il existe de nombreux travaux dans l’historiographie, en particulier portugaise, visant à déterminer si le régime salazariste était un régime fasciste. En effet, la controverse vient du fait qu’il existe des éléments fascistes et d’autres qui semblent moins caractéristiques d’un tel régime.

 

Les dimensions fascistes du régime salazariste

 

Il existe des éléments dans le régime salazariste, l’Estado novo, qui sont d’inspiration fasciste ou que l’on retrouve également dans le fascisme:

 

  • La mise en avant du corporatisme et l’union des classes contre le syndicalisme et la lutte des classes

  • Une propagande de type fasciste: défilés et saluts fascistes

  • A mocidad portuguesa: un mouvement d’encadrement de la jeunesse

  • A legiäo portuguesa: une milice paramilitaire anti-communiste

  • Une police politique: la PVDE, puis la PIDE

  • L’ouverture de camps de concentration pour les opposants, comme le camp de Tarrafal.

 

Les tenants de la thèse du fascisme de l’Estado Novo mettent également en avant le rôle, au sein du régime, de l’idéologue Antonio Ferro, admirateur des régimes fascistes.

 

Un régime autoritaire traditionaliste ?

 

Certains auteurs voient plutôt dans le salazarisme un régime autoritaire traditionaliste, proche du pétainisme en France, mais qui n’était pas de nature fasciste.

 

Pour cela, ils mettent en avant:

  • Le fait que Salazar, contrairement à Franco, Mussolini ou Hitler, ne porte pas l’habit militaire

  • Le peu de goût de Salazar pour les masses et sa faible capacité à se comporter en tribun oratoire

  • Sa volonté de construire non pas un “homme nouveau”, mais de laisser vivre un “homme habituel”

  • Le recours limité du régime autoritaire portugais à la violence, qui n’est utilisée qu’en cas de “nécessité”.

  • L’encadrement de la population, non pas par des structures créées ad hoc, mais par des structures traditionnelles, en particulier l’Eglise

  • Le caractère non-expansionniste du régime autoritaire portugais qui s’explique également par le vaste Empire colonial que possèdent les portugais.

 

Par ailleurs, Salazar se montre très méfiant vis-à-vis des “chemises bleues” du mouvement des Nationaux-syndicalistes.

 

Qu’en conclure ?

 

Il est possible de souligner que l’influence du fascisme, en particulier du modèle mussolinien, est surtout présente durant les années 1930. Après la Seconde Guerre mondiale, et la défaite de l’Italie et de l’Allemagne, il devient plus embarrassant pour un régime autoritaire qui prétend se maintenir et qui plus est, adhère à l’OTAN, de se réclamer ouvertement du fascisme.

 

On peut peut être dire que l’Estado Novo a été un régime autoritaire comportant un mélange de tendances traditionalistes et fascistes. C’est peut être plutôt la greffe d’influences fascistes sur une dictature autoritaire traditionaliste qui constitue l’originalité du régime salazariste.

 

Documents:

 

Vidéo montrant l’inspiration fasciste de la propagande salazariste:

https://www.youtube.com/watch?v=JYKEKwWYmJE&t=369s

 

Le décalogue de l'Etat Nouveau:

http://historianove.webnode.pt/news/o-decalogo-do-estado-novo/ 

 

Bibliographie en français:

 

Guya Accornero, « La répression politique sous l’Estado Novo au Portugal et ses effets sur l’opposition estudiantine, des années 1960 à la fin du régime », Cultures & Conflits [En ligne], 89 | printemps 2013, mis en ligne le 15 juin 2014.

 

Léonard Yves, Salazarisme et Fascisme, Edition Chandeigne, 1996.

 

Pinto Antonio Costa. "Le salazarisme et le fascisme européen". In: Vingtième Siècle, revue d'histoire, n°62, avril-juin 1999. Dossier : Le salazarisme. pp. 15-25.

 

Reis Torgal Luís, « L'État Nouveau portugais. Esquisse d'interprétation », Pôle Sud, 2005/1 (n° 22), p. 39-48. URL : http://www.cairn.info/revue-pole-sud-2005-1-page-39.htm

 

 

2- Usage politique des “bons” et des “mauvais” immigrés :L’exemple des portugais -

 En mai 2016, une note du CEVIPOF, signée Anne Muxel, indiquait : « L’attrait de Marine Le Pen est particulièrement visible au sein des primo-votants issus de l’immigration européenne (Espagne, Italie et Portugal) et crée en cela une fracture politique et électorale au sein même de la population issue de l’immigration ».

 

a) Persistance de la construction de la figure du bon travailleur portugais

 

Voici pour commencer une citation du rapport du commissaire du travail et de l'industrie à Hawaï: 1902 : « Les Portugais étaient largement employés dans les professions semi-qualifiées des plantations, bien que 1183 des 2663 sur les listes de paie soient répertoriés comme travailleurs dans les champs. Ces personnes sont des bons éléments pour la population. Ils sont à la fois laborieux et frugaux, et leurs vices ne sont pas de sorte à nuire à leur efficacité en tant que travailleurs. Ils font de bons citoyens, et bien que ceux de la première génération soient généralement analphabètes et opposés à envoyer leurs enfants dans les écoles publiques, ils s'américanisent rapidement ».

(URL:https://iresmo.jimdo.com/2017/04/13/caucasien-mais-pas-blanc-la-race-et-les-portugais-%C3%A0-hawaii/ )

 

A Hawaii, les Portugais (considérés comme des « caucasiens non-blancs ») n’étaient pas autorisés à occuper les postes de direction, à la différence des autres immigrés d’origine européenne, mais ils pouvaient, contrairement aux immigrés asiatiques, prétendre aux postes de contremaîtres.

 

Il est possible de mettre ce texte en parallèle avec un extrait d’un rapport de 2010 sur l’immigration portugaise en Suisse, intitulé “Les Portugais en Suisse” : “On en vient ainsi au point crucial de la valorisation de la formation par rapport à l’insertion directe dans le monde du travail. La centralité de la valeur du travail dans la culture portugaise, aussi bien pour les femmes que pour les hommes, amènerait les parents à privilégier celui-ci au détriment de la formation. Certains de nos interlocuteurs argumentent dans ce sens. Plusieurs études montrent, chez les Portugais, une préférence pour des études courtes, plutôt professionnelles ou techniques, privilégiant ainsi une recherche d’emploi rapide avec, à la clé, un accès plus aisé au monde du travail”. (URL:

http://www.swissinfo.ch/media/cms/files/swissinfo/2010/12/diasporastudie_portugal_f-29092438.pdf )

 

Le rapport suisse fait également un comparatif de l’immigration portugaise en France, Canada et Allemagne, soulignant que des constats similaires sont effectués par les chercheurs de ces différents pays.

 

On constate qu’à un siècle de différence, les Portugais sont présentés par les rapports officiels comme une bonne main d’oeuvre pour les emplois semi-qualifiés ou non-qualifiés. On peut également souligner la manière dont ces rapports mettent en valeur une relation particulière de l’immigration portugaise à l’école.

 

La reproduction sociale au sein de l’immigration portugaise, n’est pas analysée comme un effet de l’inégalité sociale au sein du système scolaire, mais comme un effet des familles portugaises qui, étant peu qualifiées et valorisant avant tout le travail, seraient rétives à la poursuite des études de leurs enfants. Ainsi, la responsabilité n’est pas portée sur le système scolaire, mais sur les familles immigrées faiblement instruites et peu qualifiées.

 

b) La représentation de l’ouvrier portugais en France

 

L’historien Xavier Vigna, dans son ouvrage L’espoir et l’effroi (La Découverte, 2016), cite une classification de 1919 reposant sur le Tableau du rendement des travailleurs étrangers: “3. Portugais. Bonne main d’oeuvre. Dociles. Aptes aux travaux de force. (...) 6.Kabyles. Assez bonne main d’oeuvre (au moins depuis 1916 car le recrutement antérieur laissait à désirer)”.

 

Xavier Vigna cite également un texte de 1926: Concernant la main d’oeuvre étrangère de Race blanche, les portugais sont présentés comme des travailleurs “sobres à l’excès par esprit d’économie” qui se sont révélés comme “manœuvres adroits, capables de s’adapter aux machines, ou parfois, des hommes d’une vigueur exceptionnelle pour les travaux de fonderie. (...) Mais c’est surtout dans les travaux de plein air que les travailleurs portugais allaient pouvoir donner leur mesure”.

 

Nicolas Jounin, dans ses travaux sur le secteur du bâtiment, rappelle la persistance de la hiérarchisation ethnico-raciale des ouvriers:

 

* Les conducteurs de travaux sont des ingénieurs ou des titulaires de BTS, embauchés dans l’entreprise générale, Français nés en France.

* Les chefs de chantier, issus du rang ouvrier, embauchés dans l’entreprise générale (ou dans l’entreprise sous-traitante, mais en réalité dans ce cas ils sont en dessous du chef de chantier de l’entreprise générale ; ex. ferraillage) ; sont nés en France ou bien dans un pays européen (Italie, Espagne et surtout Portugal).

* Les chefs d’équipe de l’entreprise générale, dont certains sont intérimaires ; généralement immigrés d’Europe communautaire (principalement portugais), quelques Maghrébins. Les chefs d’équipe des entreprises sous-traitantes de ferraillage sont plus souvent intérimaires, et plus souvent maghrébins.

* Les coffreurs dépendent de l’entreprise générale. Suivant les chantiers, entre 40 et 80% d’entre eux sont embauchés par l’entreprise générale, les autres étant intérimaires. La plupart sont portugais ; surtout les embauchés.

* Les ferrailleurs dépendent le plus souvent d’une entreprise sous-traitante. Les responsables de chantier sont embauchés, portugais, les ferrailleurs sont quasi-exclusivement des immigrés maghrébins, et quasi-exclusivement intérimaires. (Les ¾ des effectifs des entreprises de ferraillage sont intérimaires). Lorsque le ferraillage n’est pas sous-traité, il y a moins d’intérimaires, et le profil de l’effectif est plus diversifié.

* Les manœuvres dépendent de l’entreprise générale ou d’une entreprise de démolition mais, sauf exception, sont tous intérimaires. Principalement des Africains de l’ouest (Mali, Sénégal)”.

(Le racisme en chantier (2006) -

URL: http://www.gref-bretagne.com/Public/publications_2006/le_racisme_en_chanti )

 

Voir également: Nicolas Jounin, « L’ethnicisation en chantiers. Reconstructions des statuts par l’ethnique en milieu de travail », Revue européenne des migrations internationales. URL : http://remi.revues.org/2025

 

c) La Figure du bon et du mauvais immigrés

 

Dans le discours public en France, comme l’ont souligné plusieurs auteurs (voir infra), le portugais est construit comme la figure du bon travailleur que l’on instrumentalise comme versant positif de l’image de l'immigré en France contre d’autres immigrations: maghrébine, sub-saharienne en particulier.

 

Cette dichotomie a été plus particulièrement instrumentalisée en France par le Front national. Cela lui permet de paraître moins comme un parti anti-immigré que comme un parti contre les “immigrés qui foutent la merde”. Elle est utilisée afin de renforcer la stigmatisation de certaines populations immigrées en construisant à l’inverse une autre figure de l’immigration qui sert à renforcer l’effet repoussoir.

 

Ce faisant, ce discours a également un impact au sein des immigrés et descendants d’immigrés. Ainsi, les Franco-portugais peuvent avoir tendance à s’identifier à cette image du “bon immigré”, travailleur et qui ne pose pas de problème.

 

Références:

 

Albano Cordeiro, “Portrait des “bons immigrés”, Le Monde diplomatique, 1985. URL: https://www.monde-diplomatique.fr/1985/12/CORDEIRO/38927

 

Dos Santos Hugo, “Les bons et les mauvais” (2015). URL: http://www.memoria-viva.fr/les-bons-et-les-mauvais-par-hugo-dos-santos/

 

Espirito Santo Ines, A construção da imagem do “bom trabalhador portugûes em França” (2016). URL:http://www.memoria-viva.fr/a-construcao-da-imagem-do-bom-trabalhador-portugues-em-franca-par-ines-espirito-santo/

 

Georges Da Costa, “Des bons et des mauvais immigrés: la communauté portugaise et le FN” . avril 2017.

URL:https://blogs.mediapart.fr/georges-da-costa/blog/240417/des-bons-et-des-mauvais-immigres-la-communaute-portugaise-et-le-fn

 

 Conclusion :

 

Visibiliser pour les descendants de l’immigration portugaise les problématiques liées à leur existence en France, c’est lutter contre la tentation que cette « communauté » pourrait avoir de s’identifier à un prolétariat blanc dont le Front National se prétend le défenseur.

Or une telle vision portée par l’extrême-droite, aussi bien en France qu’au Portugal, invisibilise les caractéristiques d’une immigration portugaise issue de la semi-périphérie. Considérée dans les fichiers de police, non pas comme « blanc-caucasien », mais comme de type méditerranéen, les portugais semblent destinés dans la société française à incarner la fonction d’un prolétariat du secteur de bâtiment et du service à la personne. L’immigration portugaise incarne un cas où se mélange étroitement ethnicisation et classe sociale.

Souvent inconscient de ces problématiques, les enseignants risquent au contraire de les renforcer. Prendre en compte l’immigration portugaise dans le cadre scolaire, cela consiste au contraire à aborder une approche décoloniale de l’immigration portugaise en France qui relativise l’intégration Pays du sud de l’Europe au concept d’Europe comme Centre et qui visibilise les problématiques coloniales et post-coloniales propre au monde lusophone.

 

Pour comprendre ce qu’est une méthodologie décoloniale, voir : Conférence de Françoise Verges :

https://www.youtube.com/watch?v=o6kvnHMIDVs&t=512s

 

 

 

Colorisme, auto-catégorisation et quotas au Brésil

 

 

Les statistiques ethniques et l’auto-catégorisation au Brésil soulèvent des débats en lien avec les quotas raciaux dans les Universités.

 

L’auto-catégorisation comme “pardo”

 

La perception de ce qu’est une personne métis au Brésil pose la question des limites de cette catégorie.

 

Ainsi par exemple l’ex-président Henrique Cardoso s’auto-catégorise comme “pardo” (métis) alors que 70 % de la population le catégorise comme blanc (1). L’ancien président Lula Da Silva se catégorise comme “pardo” lui aussi et 42% le perçoivent comme tels. Certains commentateurs estiment que ces chiffres seraient différents si ces deux hommes n’avaient pas occupés des fonctions présidentiels: ils auraient été davantage racialisés (1).

 

Dans la langue de tous les jours, les brésiliens n’utilisent pas la catégorie “pardo” proposé par le recensement. Mais une grande partie de la population du Brésil se catégorise comme “morena”. Le terme “moreno” que l’on traduit par “brun de peau” vient étymologiquement de “maure” qui désignait les “arabes”. Il faut ajouter à cela que “moreno” désigne à la fois la couleur des cheveux et la couleur de peau. Il y a donc une tendance chez certains à réserver le terme “blanc” à des personnes qui ont les cheveux clairs et la peau claire. Ainsi, on trouve l’idée dans le sud du Brésil, où ont immigrés beaucoup de personnes d’ascendance germanique ou italienne, que les portugais ne sont pas blancs (2)

 

Même si dans les recensements au Brésil, les européens du sud et les arabes, par exemple, sont classés comme blancs, la perception de la blancheur dans la vie de tous les jours peut inclure des nuances plus fines. Une étude a établit que les brésiliens tendent à se classifier dans six catégories principales de couleur de peau: “branca (41%), clara, morena-clara, morena (34%), parda, preta (5%)”. Lorsque l’on agrège les catégories intermédiaires - clara, morena-clara et parda - se sont près de 47% de la population qui s’identifient à ces catégories. Lorsqu’on utilise uniquement trois catégories (blanc, pardo et blanc): le terme “pardo” ne regroupe plus alors que 28%, blanc montant alors à 54% et noir à 8% (3).

 

Lors du recensement de 2010, les personnes s’identifient à: 48% comme blancs, 43% comme pardo et 8% comme noirs. Le nombre de personnes qui s’identifient comme pardo est ainsi en augmentation tendant à s’identifier à l’usage du terme “moreno” utilisé dans la vie quotidienne (4).

 

A l’inverse, il peut exister dans l’extrême-droite portugaise, une tendance à ne revendiquer que des origines celtes, via l’idée de “race lusitanienne”. Il s’agit alors de lutter contre l’idée que les portugais seraient mélangés avec des africains - noirs ou arabes - et des personnes d’origines juives.

 

Par ailleurs, on trouve au Portugal tout un mouvement qui vise à visibiliser les origines noires, arabes et juives des Portugais. Par exemple, en rappelant que Cristiano Ronaldo avait un grand-mère Cap Verdienne (5).

 

Ainsi cette tendance peut être rapprochée du luso-tropicalisme qui fut une idéologie utilisée aussi bien au Brésil qu’au Portugal pour affirmer que la population portugaise et brésilienne est un métissage d’européens et d’africains.

 

Néanmoins, cette idéologie du métissage peut également conduire à l’invisibilisation du racisme. Historiquement, le pouvoir au Brésil a été détenu par des blancs et des métis clairs de peau (des blancs-métis). Le luso-tropicalisme a servi entre autres justifier le maintien de la colonisation portugaise en Afrique.

 

 

Les quotas à l’Université et l’hétéro-catégorisation

 

Les statistiques ethniques au Brésil ont fait apparaître d’importantes inégalités en défaveur des personnes catégorisées comme noires, plus encore pour pour les personnes d’origine indiennes ou asiatiques.

 

Afin de lutter contre ces inégalités, les universités ont mis en place des quotas en faveur des personnes afro-descendantes (noires ou métis foncées).

 

Néanmoins, la tendance d’une partie significative de la population à s’auto-catégoriser comme “métis”, voir à se catégoriser ainsi pour tirer bénéficier des quotas, pose certaines difficultés. En effet, nombreux sont les brésiliens à avoir génétiquement des ascendances noires, mais sans en avoir les caractéristiques phénotypiques.

 

Ainsi, des Universités ont mis en place des commissions chargées de vérifier le bien-fondé des auto-catégorisations à l’entrée aux universités. Il s’agit de vérifier que les individus présentent bien des caractéristiques phénotypiques “noires” (et non une ascendance “noire”). Il s’agit de distinguer ainsi entre trois sous-groupes: “pardo-branco”, “pardo-pardo”, “pardo-preto” (6). La commission est composée de plusieurs personnes pour essayer de diminuer les différences subjectives d'appréciation des caractéristiques phénotypiques.

 

Conclusion:

Le cas brésilien et les catégories de la langue portugaise mettent en valeur trois difficultés:

  • les variations individuelles ou non qui peuvent exister entre l'appréciation phénotypique de la personne et la manière dont elle même se perçoit (7).

  • la variation de la perception raciale en fonction de la position sociale économique (8)

  • l’usage qui peut être fait des notions de “pureté de la race” ou au contraire de “métissage” pour justifier ou invisibiliser les discriminations raciales.

  • l’insuffisance du simple recours à l’auto-catégorisation, mais également les difficultés posés par les termes utilisés, pour objectiver les discriminations raciales.

 

Article Sur les “Blancs, les métis et les afro-descendants” sur le site de l’Institut des femmes noires: https://www.geledes.org.br/sobre-brancos-mesticos-e-afroconvenientes/

 

Image illustrant les conceptions raciales aux USA et au Brésil -

https://me.me/i/us-classification-vs-ean-khi-traditional-brazilian-classification-black-dr-11268657

 

Références:

 

(1) “11 points que seulement une personne qui n’est pas noire ou blanche va comprendre” - (point 6)

https://www.buzzfeed.com/irangiusti/coisas-que-so-quem-nao-e-branco-nem-negro-vai-entender?utm_term=.vcVKNqvpP#.drv3gb0qx

 

La couleur des célébrités révèlent les critères raciaux au Brésil:

http://www1.folha.uol.com.br/fsp/especial/fj2311200827.htm

 

(2) “Les portugais sont-ils blancs ?” -

https://br.answers.yahoo.com/question/index?qid=20090430112421AAdVWDo

 

(3) Etude sur les perceptions subjectives des catégories raciales - https://www.rebep.org.br/revista/article/view/478/pdf_453

 

(4) La video suivante souligne comment le nombre de personnes qui s’identifient comme “pardos” augmente. L’entretien montre le cas de personnes qui s’identifient comme “pardos”:

https://www.youtube.com/watch?v=uJHfU14msXI

 

(5) Les créoles fameux - du Marquis de Pombal à Cristiano Ronaldo - http://www.expressodasilhas.sapo.cv/opiniao/item/41480-crioulos-europeus-famosos-%E2%80%93-do-marques-de-pombal-a-cr7

 

Le Madérien Cristiano Ronaldo illustre le type physique de la personne de peau “morena” ou “oliva” en portugais: https://pt.wikipedia.org/wiki/Pele_bronzeada

 

(6) Les candidats noirs devront se présenter pour prouver leur couleur - http://agenciabrasil.ebc.com.br/geral/noticia/2016-08/governo-define-regras-para-candidatos-negros-em-concursos-publicos

ou encore:

https://marcosalmeidalocutor.wordpress.com/2016/08/03/governo-define-regras-para-candidatos-negros-em-concursos-publicos/

 

(7) Etude sur les catégories de perceptions phénotypique au Brésil: Etude sur sur la concordance entre auto-catégorisation et hétéro-catégorisation (2009)

http://www.scielo.br/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S0102-79722009000200013

 

(8) Des études montrent ainsi que l’appréciation phénotypique d’une personne peut varier selon la manière dont elle est habillée: costume trois pièces ou bleu de travail -

https://hypescience.com/roupas-influenciam-nossa-percepcao-de-raca/

 

 

Ethnicisation de l’immigration portugaise et orientation scolaire et professionnelle

 

Cet article a pour objectif de montrer le lien qu’il existe entre l’orientation professionnelle des descendants de l’immigration portugaise et les stéréotypes ethnicisant dans l’orientation scolaire des élèves.

 

Concentration de l’emploi ou ségrégation sur le marché du travail ?

 

Les constats de l’intégration des portugais dans le marché du travail en France:

 

Cette qualification reste encore faible chez les immigrés maliens, portugais et turcs, y compris chez les jeunes. L’influence de la diaspora déjà présente en France (peu diplômée) sur les nouveaux flux migratoires originaires de ces pays joue sans doute un rôle plus prépondérant que pour d’autres origines. (...)

Etant donné le poids numérique des personnes d’origine portugaise et maghrébine dans l’emploi immigré, leur part dans la concentration du travail immigré est prépondérante qu’il s’agisse des métiers de la construction (pour les hommes), de l’hôtellerie-restauration, des activités de nettoyage et de gardiennage-sécurité ou des services à la personne où les actives portugaises (17 % de l’emploi des femmes immigrées) occupent la première place. (...) Dans les services à la personne qui concentrent le personnel féminin immigré, les employées de maison se recrutent majoritairement chez les femmes portugaises (qui sont 18 % à exercer ce métier et représentent la moitié des immigrées dans cette famille professionnelle (...)

Au niveau agrégé néanmoins, les professions d’assistante maternelle et d’aides ménagères ou à domicile, dans l’emploi immigré, sont majoritairement assurées par les trois premières nationalités d’origine de l’immigration en France : les actives portugaises, algériennes et marocaines constituent la moitié (46 % pour les aides à domicile et 50 % pour les assistantes maternelles) des femmes actives immigrées dans ces métiers. (...)

Il en va de même pour les métiers du nettoyage (agent d’entretien) (...) Seule exception européenne à cette segmentation ethnique, les immigrées portugaises sont également nombreuses (15 %) (...)

Le métier d’agent de gardiennage et de sécurité est plutôt exercé par les hommes immigrés à l’exception des femmes portugaises qui représentent 63 % des femmes immigrées dans ce métier (qui sont essentiellement gardiennes d’immeubles, concierges) (...)

Les immigrés des premières vagues d’immigration, espagnole et italienne d’une part, algérienne, marocaine et tunisienne d’autre part sont les nationalités d’origine qui connaissent la plus faible concentration de l’emploi. En dehors d’une surreprésentation qui demeure dans les métiers de la construction, y compris chez les immigrés espagnols et italiens, ainsi que dans les activités de sécurité et de nettoyage et les services de transport pour les maghrébins, la répartition de leur emploi suit celle des Français de naissance. La spécialisation des premières vagues d’immigration s’estompe donc fortement, signe d’une meilleure insertion dans le marché du travail et d’un renouvellement des flux migratoires qui ne suit pas les schémas anciens. Seule exception à cette règle, les immigrés portugais, pourtant les mieux insérés dans l’emploi (avec des taux d’activité et des taux d’emploi supérieurs à ceux des autochtones), restent extrêmement concentrés sur les métiers du bâtiment pour les hommes et les services à la personne pour les femmes. L’ancienneté de la migration n’a pas modifié les ressorts de leur insertion sur le marché du travail français. “

(2012 - URL:

http://archives.strategie.gouv.fr/cas/system/files/2012-03-13-emploietimmigration-dt.pdf )

 

On peut donc constater qu’en dépit de l’ancienneté de l’immigration, les portugais à la différence des autres immigrations européennes, mais également extra-européennes, restent très concentrés dans les secteurs d’activités qui étaient ceux occupés par les immigrés de la première génération.

 

Mais cette concentration des descendants d’immigrés portugais dans certains métiers relève-t-elle uniquement de logiques internes et du choix des familles d’origine portugaise ?

 

L’ethnicisation des métiers et le poids des stéréotypes

 

Comme l’a analysé Weden dans une étude de 2001 sur la segmentation du marché du travail, l’ethnicisation des métiers seraient liés au poids de stéréotypes historiques: "les portugais maçons… cette vision ethnicisée des métiers viendrait de stéréotypes historiques qui enfermerait les immigrés dans un rôle prédéfini" (cité in Francis Danvers, Dictionnaire de Sciences humaines).

 

On retrouve ces stéréotypes dans le rapport des enseignants aux élèves issus de l’immigration portugaise:

 

“"Ève, enseignante de mathématiques au collège, ajoute à propos de ses élèves portugais : « Ils savent qu’ils veulent travailler dans le bâtiment, etc. On va essayer de les pousser dans cette voie [professionnelle] plutôt que de les envoyer dans le général, où ils risquent de se trouver en difficulté ». Au sujet d’un collégien qui hésite entre un bep comptabilité et la plomberie, la conseillère d’orientation nous précise qu’« il sera mieux dans un chantier, parce qu’il aime trop bouger. Je le vois mal assis dans un bureau toute la journée. Et comme ça il suit les traces de son père, ce sera plus facile pour lui ». Les enfants d’origine portugaise « ne sont pas faits pour les études : ce sont surtout des bons manuels », comme leurs parents".(de Amorim Alves Sylvie, « Jeunes d’origine portugaise et maghrébine. Étude comparée des positions scolaires et des mobilisations identitaires », Migrations Société, 2010/3 (N° 129-130), p. 13-30. URL :https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2010-3-page-13.htm)

 

 

Conclusion: Comment les enseignants peuvent-ils se positionner sur le poids des stéréotypes à l'égard des élèves d'origine portugaise ?

Les familles sont souvent favorables à l'orientation vers les filières professionnelles courtes et les élèves portugais y rencontre une bonne insertion professionnelle.

Néanmoins cette trajectoire sociale ne va pas sans poser problème. Cela rappelle les choix des filles qui ne s'orientent pas vers les filières socialement plus ambitieuses car elles ont intériorisés les stéréotypes qui les détournent de ces filières.  Cette trajectoire sociale n'est pas conformer aux valeurs d'égalité sociale.

Sans forcer les familles et les élèves à faire des choix différents, il est pour autant sans doute important de sensibiliser les enseignants afin qu'ils ne renforcent pas les stéréotypes dans ce sens, mais au contraire favorisent leur déconstruction comme on le fait avec les stéréotypes à l'égard des filles. 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conscience mestiza et alliances des minorisé-e-s

 

 

L’intellectuelle chicana Gloria Anzaldua à travers les notions de conscience mestiza et de pensée frontalière a donné les éléments pour penser les notions d’alliances et de coalitions des opprimé-e-s.

 

Citations extraites de: Gloria Anzaldúa, « La conscience de la Mestiza. Vers une nouvelle conscience », Les cahiers du CEDREF [En ligne], 18 | 2011. URL : http://cedref.revues.org/679

 

La position sociale anomale de la mestiza

 

Bien que présentant des points communs avec la pensée de la créolité (Glissant), la notion de new mestiza et de frontière telle que développée par Gloria Anzaldua déborde la question du métissage entre les cultures.

 

En particulier car elle inclut non pas seulement une perspective décoloniale, mais également féministe: “ La réponse au problème entre le peuple blanc et les peuples de couleur, entre les mâles et les femelles, passe par guérir la déchirure qui est au fondement même de nos vies, de notre culture, de nos langues, de nos pensées.”

 

La notion de frontière permet de penser des positions sociales anomales. La mestiza de Anzaldua habite les Etats-Unis, mais elle est originaire du mexique, elle vit sur la frontière. Elle est chicana. Elle se trouve à la frontière entre le Sud et le Nord.

 

La mestiza est une femme, mais elle est lesbienne: “Il y a une raison pour laquelle le mestizo [métis] et le queer existent à ce moment de l’histoire et à cet endroit du continuum de l’évolution.”

 

La mestiza est une écrivaine et intellectuelle, mais elle vient d’une famille de paysans: « Ça a été une mauvaise année pour le maïs », dit mon frère Nune. Pendant qu’il parle, je me souviens de mon père scrutant le ciel à la recherche de la pluie qui mettrait fin à la sécheresse, levant le regard vers le ciel, jour après jour, pendant que le maïs se dessèche sur sa tige. Mon père est mort depuis vingt-neuf ans, mort d’avoir tant travaillé. L’espérance de vie d’un travailleur mexicain est de cinquante-six ans —il a vécu jusqu’à l’âge de trente-huit. Ca me choque d’être plus vieille que lui.”

 

La mestiza refuse l’invisibilisation de son origine liée à une communauté culturelle, mais en même temps, le fait d'être lesbienne la met à distance de cette communauté: “En tant que mestiza, je n’ai pas de pays, mon pays m’a expulsée ; pourtant tous les pays sont miens parce que je suis la sœur ou l’amante potentielle de chaque femme. (En tant que lesbienne, je n’ai pas de peuple, mon propre peuple m’a renié ; mais j’appartiens à tous les peuples car ce qu’il y a de queer en moi existe dans tous les peuples)”

 

Cette position de la mestiza conduit à adopter une conscience et des stratégies qui ne sont pas celles des personnes se situant dans une position sociale moins ambivalente: “La nouvelle mestiza s’en sort en développant une tolérance pour les contradictions, une tolérance pour l’ambigüité. Elle apprend à être une Indienne dans la culture mexicaine, à être Mexicaine d’un point de vue Anglo. Elle apprend à jongler avec les cultures. Elle a une personnalité plurielle, elle opère selon un mode pluraliste —rien n’est expulsé, le bon le mauvais et le laid, rien n’est rejeté, rien n’est abandonné. Non seulement elle nourrit des contradictions, mais elle transforme l’ambivalence en quelque chose d’autre”.

 

Position de la mestiza, alliances et coalitions.

 

Comme l’écrit Gloria Anzaldua: “La mestiza doit constamment sortir des formations habituelles ; passer de la pensée convergente et du raisonnement analytique qui tendent à utiliser la rationalité pour atteindre un but unique (un mode occidental), à une pensée divergente, caractérisée par un mouvement qui s’éloigne des schémas et des buts préétablis pour aller vers une perspective plus entière, qui inclue au lieu d’exclure.”

 

La mestiza ne peut se contenter des oppositions binaires et excluantes pour tracer ses stratégies politiques: choix excluant par exemple entre la communauté culturelle d’origine et l’identité lesbienne par exemple.

 

La position sociale de la mestiza lui permet au contraire de favoriser des alliances: “Suprêmes franchisseur-e-s de cultures, les homosexuel-le-s ont des liens forts avec les queers blanc-he-s, Noir-e-s, Asiatiques, Native American (Indien-ne-s de l’Amérique du Nord), Latinas et Latinos, ainsi qu’avec les queers en Italie, en Australie et sur le reste de la planète. Nous sommes de toutes les couleurs, de toutes les classes, de tous les peuples et de toutes les époques. Notre rôle est de relier les personnes les unes avec les autres —les Noir-e-s avec les Juives et les Juifs, avec les Indien-ne-s, avec les Asiatiques, avec les blanc-he-s, avec les extraterrestres. Il s’agit de transférer des idées et des informations d’une culture à l’autre. Les homosexuel-le-s de couleur ont plus de connaissance des autres cultures ; ont toujours été en première ligne (bien que quelques fois dans le placard) de toutes les luttes de libération dans ce pays ; ont souffert plus d’injustices et leur ont survécu contre toute attente”

 

La politique de la mestiza constitue les bases d’un nouvel internationalisme des prolétaires, des femmes, des racisées et des homosexuel-le-s.

 

Mais elle montre également comment le partage de la mémoire de l’histoire des luttes constitue une base intéressante pour favoriser le dialogue et la construction de coalitions: “Avant que le Chicano et le travailleur sans-papiers et le Mexicain de l’autre côté puissent se rassembler, avant que le Chicano puisse s’unir avec les Native Americans et d’autre groupes, il nous faut connaître l’histoire de leur lutte et qu’ils et elles connaissent la nôtre.”

 

Conclusion:

 

Intellectuelle issue d’une famille de paysans, chicana et lesbienne, Gloria Anzaldua théorise la mestiza comme une politique à partir des positions anomales au sein des rapports sociaux.

La politique de la mestiza montre comment la conscience mestiza est au coeur d’une politique des coalitions: “En ce qui me concerne, très personnellement, je choisis d’utiliser une partie de mon énergie pour servir de médiatrice. Je pense qu’il est nécessaire de permettre à des blanc-he-s d’être nos allié-e-s. “.

 

La position sociale de la mestiza constitue un espace privilégié pour penser les alliances entre racisé-e-s, queer, femmes et prolétaires.

 

Autres références:

 

 

Walter Mignolo , « Géopolitique de la sensibilité et du savoir. (Dé)colonialité, pensée frontalière et désobéissance épistémologique », Mouvements, 2013/1 (n° 73), p. 181-190. https://www.cairn.info/revue-mouvements-2013-1-page-181.htm

Classes sociales et perceptions ethno-raciales

 

L’une des questions les plus intéressantes des approches “intersectionnelles” consiste à s'intéresser à l’effet du croisement des oppressions. Il s’agit ici plus exactement de s'intéresser à l’intersection des catégories ethno-raciales et de la classe sociale. Si l’articulation entre sexe et race (aux USA) et l’articulation entre classe et sexe (en France) ont été relativement bien étudiées, en revanche les liens entre la classe sociale et la racisation sont moins thématisées.

 

Classe sociale et immigration

 

Il existe un lien étroit en France entre l’immigration et la classe sociale. Si la majorité des classes populaires ne sont pas d’origine immigrée, la majorité des immigrés sont de classes populaires. C’est le cas en particulier pour les groupes les plus présents en France: les maghrébins, l’Afrique sub-saharienne et les portugais. Cela se traduit dans le langage car on utilise “immigrés” pour l’immigration économique de classe populaire. A l’inverse, on va plutôt parler d’expatriés lorsqu’ils s’agit de cadres supérieurs provenant de pays occidentaux du Nord-Ouest.

 

Pour ces trois groupes cités précedemment, être d’origine immigré en France, c’est être perçu comme de classe populaire. Mais à l’inverse, l’ascension sociale conduit dans une certaine mesure à invisibiliser l’origine ethno-raciale. Il existe un blanchiment par la classe sociale.

 

Dans les classes moyennes supérieures, il est de bon ton de ne pas parler des origines ethno-raciales des personnes et d’afficher une attitude apparemment neutre à ce propos. Il existe un “racial color blindness” à la française (un aveuglement à la couleur).

 

Pourtant les perceptions ne disparaissent pas totalement et l’on peut supposer que les préjugés peuvent continuer à rester présents, au moins dans une certaine mesure de manière inconsciente et dénié. C’est par exemple ce qu’illustre une blague sur les portugais: “Que fait une portugaise à l’Université ? Réponse: Le ménage”. Le lien entre origine ethnique et origine sociale continue à être imbriqué en dépit de l’ascension sociale.

 

Racialisation de l’immigration

 

La racialisation de l’immigration de classe populaire a été mis en valeur par Boaventura de Sousa Santos dans son analyse des pays de la semi-périphérie de l’Europe:

 

“Le sens du terme Sud est particulièrement complexe dans le cas de l’Europe. Le Sud qui s’oppose à l’Europe comme autre existe au sein comme à l’extérieur de l’Europe. [...] Le Sud à l’intérieur de l’Europe est constitué, par exemple, par les tziganes/roms, par les migrants et par les enfants d’immigrés - certains d’eux sont nés en Europe depuis plusieurs générations, détenteurs de passeports européens, sans pour autant être des “européens comme les autres”. Il existe, surtout, un autre sud à l’intérieur de l’Europe. C’est un Sud géographique, mais également appartenant au Sud métaphorique. Je me réfère aux pays du Sud de l’Europe, en particulier la Grèce, l’Espagne et le Portugal. Le mépris à l’égard des pays du Sud est historique et se trouve également documenté. Par exemple, entre le XVe siècle et le XVIIe siècle, on trouve d’innombrables narrations de voyageurs et de commerçants du nord de l’Europe qui souligne les conditions de vie précaires dans l’Europe du Sud. Ces histoires attribuent aux portugais et aux espagnols les mêmes caractéristiques que les colonisateurs portugais et espagnols attribuaient aux peuples sauvages et primitifs dans leurs colonies: les conditions de vie précaires, la paresse et la lascivité, la violence, l’affabilité, la négligence hygiénique, l’ignorance, la superstition, l’irrationalité…” (Source: http://www.boaventuradesousasantos.pt/media/Nova%20Visão%20da%20Europa_Sociologias_2016.pdf )

 

Cette analyse est partagée par Françoise Vergès qui souligne que l’Europe à partir du XVIIe siècle a surtout désigné l’Europe du Nord-Ouest. L’Europe du Sud et de l’Est ayant été exclu de ce qui définit l’Europe comme centre.

 

Cette analyse de Boaventura de Sousa Santos est illustrée aujourd’hui par la production d’un imaginaire racialisant autour de la figure du maçon portugais. Celui-ci se trouve doté de traits physiques spécifiques: petite taille, brun, moustachu, monosourcil, et d’une pilosité qui le rapproche du singe…(voir les caricatures qui circulent en ligne sur le sujet).

 

Il existe donc une racialisation différentielle en fonction que l’on appartient aux pays du Centre, de la semi-périphérie et de la périphérie. Ainsi, la trajectoire scolaire et sociale des enfants de l’immigration du sud est-asiatique pourrait être la marque de la reconnaissance sociale de leur appartenance au Centre économique.

 

Conclusion:

La combinaison des rapports sociaux de sexe et de race semble conduire à une inversion des stéréotypes de genre entre les racisants et les racisés. Le rapport social de sexe semble venir alourdir les tendances de la classe sociale: les notions de plancher collant et de plafond de verre illustrent bien ces tendances.

La relation entre rapport social de racisation et de classe sociale semble fonctionner d’une manière proche de celle qui lie classe sociale et sexe. Il existe un traitement différentié des personnes racisées en fonction de leur classe sociale. La racisation accentue les effets de la classe sociale populaire et elle limite les privilèges d’une mobilité sociale ascendante. Corrélativement, le fait d’être immigrés du pays du sud, issus des classes populaires, accentuent les effets de la racisation comme l’illustre les pays de la semi-périphérie.

 

 

 

Classe sociale et intersectionnalité anti-oppressive

 

L’approche intersectionnelle met en lumière l’existence de plusieurs rapports sociaux qui sont traités au même niveau. Pourtant les pratiques militantes laissent apparaître une autre forme d’intersectionnalité.

 

Rapport sociaux de racisation et anti-oppression

 

Il est possible de constater que plusieurs organisations militantes pratiquent une intersectionnalité au sein d’une organisation spécifique en s’appuyant sur l’approche anti-oppressive.

 

Cela est constatable pour des organisations comme Mwasi ou comme dans le visuel du festival Nyansapo (http://www.bbc.co.uk/programmes/p054b5nh). On peut également constater la mise en oeuvre d’une intersectionnalité anti-oppressive dans le cadre du mouvement Black Live Matter (http://blacklivesmatter.com/guiding-principles/).

 

Ainsi ces organisations spécifiques semblent articuler de manière particulière l’existence d’un rapport social prédominant (de racisation) et une intersectionnalité anti-oppressive.

 

Au sein de ces organisations spécifiques de lutte afro-féministe ou noire, il s’agit de ne pas reproduire d’autres rapports sociaux d’oppression entre femmes noires ou entre personnes noires.

 

Politique de coalition et anti-oppression

 

L’intersectionnalité et l’anti-oppression semble venir interroger la stratégie d’existence d’organisations spécifiques fondées sur un principe d’autonomie (par exemple en pratiquant la non-mixité).

 

Ainsi, elle semble redoubler et mettre en abîme la question. L’organisation spécifique qui était censée être “safe” devient également un espace oppressif.

 

Il s’agit alors dans l’organisation spécifique de mettre en oeuvre une approche anti-oppressive intersectionnelle.

 

Mais cette approche anti-oppressive est également nécessaire lorsqu’il s’agit de coaliser des groupes spécifiques à un rapport social.

 

Il y a donc un double niveau de l’approche anti-oppressive: intra-organisations spécifiques et inter-organisations spécifiques.

 

Classe sociale économique et anti-oppression

 

Il devient alors possible de considérer d’une manière particulière la question de la centralité de la classe sociale.

 

Un mouvement social qui n’est pas inter-classiste ne regroupe que des personnes prolétaires et exclut les membres de la bourgeoisie que ce soit des femmes bourgeoise ou des bourgeois-e racisé-e.

 

Mais il ne peut pas faire abstraction de reposer en son sein la question de l’anti-oppression relativement aux femmes et aux personnes racisées. L’intersectionnalité anti-oppressive intra-organisationnelle se pratique donc au sein des organisations militantes du mouvement ouvrier de manière à les rendre plus inclusives à l’ensemble des personnes des classes populaires indépendamment de leur sexe ou de leur origine ethno-raciale .

 

 

Colonialité du pouvoir et colonisation du monde vecu

Colonialité du pouvoir et colonisation du monde vécu

 

La “colonialité du pouvoir” est une notion issue de la pensée décoloniale, tandis que la “colonisation du monde vécu” provient de la théorie critique de l’école de Francfort. Pour autant est-il possible d’effectuer un rapprochement entre ces deux notions ?

 

Présentation des deux notions

 

La colonialité du pouvoir est une notion introduite par le philosophe péruvien Anibal Quijano. Elle désigne une forme d’organisation du pouvoir qui émerge avec la modernité occidentale. Cette forme d’organisation introduit une structuration raciste, capitaliste, eurocentrique, épistémique et étatique du pouvoir. La colonialité du pouvoir désigne donc l'enchâssement de l’ensemble de ces rapports de pouvoir au sein d’une même structure.

 

La colonisation du monde vécu est une notion présente chez le philosophe Jurgen Habermas. Elle désigne le fait que la vie quotidienne se trouve colonisée par la rationalité instrumentale issue de l’agir stratégique qui domine le système qui se décompose en sous-système de l’argent (le marché) et le sous-système de l’organisation (l’administration).

 

Le colonialité de la raison instrumentale

 

Il est possible de percevoir un point de jonction à partir de la réflexion entre l’épistémologie de la modernité, présente dans la pensée décoloniale, et la domination de la raison instrumentale présente dans la théorie critique.

 

L’épistémè moderne se caractérise en effet par la domination de la raison instrumentale. Cette rationalité colonise les formes d’agir qui sont extra-européennes par l’intermédiaire de l’universalisation de la forme étatique et du marché capitaliste. Les technologies issues des sciences modernes et les nouvelles technologies de l’information et de la communication constituent également un axe de cette colonisation du monde vécu.

 

De fait, la pensée décoloniale a intégré dans son approche la critique de la rationalité des Lumières telle qu’elle a été produite par l’école de Francfort. Il n’est donc pas étonnant de pouvoir mettre en valeur ce rapprochement.

 

La décolonisation du monde vécu

 

Mais l’on peut également se demander ce que la colonialité du pouvoir peut apporter à la notion de colonisation du monde vécu. Est-elle possible de la décoloniser ?

 

Le monde vécu chez Habermas fait référence à l’universalité de l’agir régulé qui caractérisait la rationalité du quotidien. Cet agir régulé repose sur l’agir communicationnel.

 

La pensée décoloniale oppose à l’universalisme un pluriversalisme. Cette notion reprend l’idéal d’émancipation des Lumières que met en valeur Habermas. Mais, elle fait valoir que cet idéal d’émancipation n’est pas propre aux Lumières occidentales. Le dialogue interculturel, par l’herméneutique diatopique (De Sousa Santos), montre que l’on peut le retrouver dans d’autres cultures. En revanche, le pluriversalisme met en avant la pluralité des voies pour parvenir à réaliser l’émancipation produite par la réification opérée par l’agir stratégique.

 

Conclusion:

 

 

 L’application de la colonialité du pouvoir à la colonisation du monde vécu conduit à devoir décoloniser la notion de monde vécu, qui reste tributaire d’une vision eurocentrique qui identifie la rationalité du quotidien à l’agir communicationnel. De ce fait, la notion féministe de “care” constitue un exemple opérant de la nécessité de cette décolonisation du savoir. En effet, elle met en avant la légitimité possible d’une autre forme d’agir moral que celui de l’agir communicationnel.

Ressources en ligne sur les inégalités sociales et les discriminations dans l’école Française

Discriminations et inégalités (général) :

 

 

 

Discriminations et inégalités à l’école, IFE, 2014. URL :

http://ife.ens-lyon.fr/vst/DA-Veille/90-fevrier-2014.pdf

 

Réseau national de lutte contre les discriminations, IFE, 2014. URL :

http://reseau-lcd-ecole.ens-lyon.fr/IMG/pdf/livret_reseau_lcd_ecole_v2.pdf

 

« Inégalités sociales et migratoires : comment l’école les amplifie ? », CNESCO, 2016. URL :

https://www.cnesco.fr/fr/inegalites-sociales-et-migratoires-comment-lecole-les-amplifie/

 

Penser les discriminations à l'école (conférence de consensus 2016)

http://reseau-lcd-ecole.ens-lyon.fr/IMG/pdf/rapport_du_jury_complet-v2.pdf

 

PISA 2015 – France – URL : https://www.oecd.org/pisa/PISA-2015-Brochure-France.pdf

 

Inégalités de classe sociale :

 

Bautier Elisabeth, « Pratiques scolaires dominantes et inégalités sociales à l’école », CNESCO, 2016. URL :

http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/09/bauthier_solo1.pdf

 

Grande pauvreté et réussite scolaire, Rapport, 2015. URL :

http://cache.media.education.gouv.fr/file/2015/52/7/Rapport_IGEN-mai2015-grande_pauvrete_reussite_scolaire_421527.pdf

 

Rayou Patrick, « Le travail hors l’école et l’accompagnement éducatif », 2010. URL :

https://plone.unige.ch/aref2010/symposiums-courts/coordinateurs-en-r/laccompagnement-entre-prescription-et-engagement/Le%20travail%20hors%20la%20classe.pdf

 

Perier Pierre, Ecole et familles populaires, PUR, 2005. URL : http://books.openedition.org/pur/24249?lang=fr

 

Bourdieu Pierre. L'école conservatrice. Les inégalités devant l'école et devant la culture. In: Revue française de sociologie, 1966, 7-3. Les changements en France. pp. 325-347. URL: http://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1966_num_7_3_2934

 

Inégalités de genre :

 

L’éducation des filles et des garçons, IFE, 2016.

URL : http://ife.ens-lyon.fr/vst/DA-Veille/112-octobre-2016.pdf

 

Dossier « Enseigner le genre », Travail, genre et société, n°31, 2014. URL :

https://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2014-1.htm

 

Dossier: Perspectives féministes en éducation, NQF, 2010. URL : https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2010-2.htm

 

Discriminations ethno-raciales :

 

Dossier : « Les descendants d’immigrés à l’école », RFP, 2015. URL : https://rfp.revues.org/4735

 

Enquête TeO, trajectoires et origines, INED et INSEE, 2010. URL : https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/19558/dt168_teo.fr.pdf

 

Dhume, F. (2010). L’école face à la discrimination ethnoraciale : les logiques d’une inaction publique. Migrations Société, 131,(5), 171-184. http://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2010-5-page-171.htm

 

Homophobie :

 

Discriminations LGBT-phobes à l’école, Rapport 2013. URL :

http://cache.media.education.gouv.fr/file/07_Juillet/62/7/rapport_teychenne_juin_2013_261627.pdf

 

Ecole inclusive et handicap :

 

La scolarisation des enfants en situation de handicap, Rapport 2011. URL :

http://www.ciep.fr/sites/default/files/atoms/files/inclusion-des-eleves-en-situation-de-handicap-revue-documentaire.pdf

 

Inclusion des élèves en situation de handicap, CNESCO, 2016. URL :

http://www.ciep.fr/sites/default/files/atoms/files/inclusion-des-eleves-en-situation-de-handicap-revue-documentaire.pdf

 

 

 

Education anti-raciste et interculturelle

 

Education anti-raciste :

 

Carr et Potvin, "La valeur ajoutée d'une éducation anti-raciste". URL: https://www.erudit.org/fr/revues/ef/2008-v36-n1-ef2292/018097ar.pdf

 

DiAngelo Robin: plusieurs articles traduit sur le site : Etat d'exception - https://www.etatdexception.net/author/robin-diangelo/

 

Eckmann- Différence et complémentarité entre éducation interculturelle et anti-raciste. URL:

http://www.unifr.ch/ipg/aric/assets/files/ARICBulletin/2003No38/08ECKMANN.pdf

 

Potvin Maryse, L'éducation anti-raciste au Quebec (2006). URL: http://ofde.ca/wp-content/uploads/2015/06/EducationAntiraciste_2006.pdf

 

Potvin, "L'éducation anti-raciste, inclusive et aux droits....". URL: https://gree.uqam.ca/upload/files/Articles/Potvin_LDG_3.2017.pdf

 

Thésée et Carr, "Apport de la pédagogie critique en contexte de racialisation", (2014). URL: http://journals.sfu.ca/cje/index.php/cje-rce/article/viewFile/1528/1680

 

  

Education interculturelle et multiculturelle :

 

Akkari A-J., « Les approches multiculturelles dans la formation des enseignants : entre recherche et pédagogie critique ». URL : http://www.revuedeshep.ch/pdf/vol-4/2006-2-Akkari.pdf

 

Compétences interculturelles. Eduscol. URL : http://eduscol.education.fr/cid46537/les-competences-interculturelles%C2%A0-definition-place-dans-les-curriculums.html

 

Kerzil Jennifer, « L'éducation interculturelle en France : un ensemble de pratiques évolutives au service d'enjeux complexes. », Carrefours de l'éducation 2/2002 (n° 14) , p. 120-159 

 

IFE, Les approches interculturelles en éducation, Dossier de Veille et d'analyse, 2007.

L'éducation interculturelle (Que sais-je?)

 

Education interculturelle et formation interculturelle

URL : F Ouellet - Canadian Ethnic Studies= Etudes Ethniques au …, 1997 - search.proquest.com

 

L'éducation interculturelle et l'éducation à la citoyenneté. URL : F Ouellet - VEI enjeux, 2002 - documentation.reseau-enfance.com

 

Olivier Meunier, « Les approches interculturelles dans le système scolaire français: vers une ouverture de la forme scolaire à la pluralité culturelle ? », Socio-logos. Revue de l'association française de sociologie [En ligne], 3 |  2008, . URL : http://socio-logos.revues.org/1962

 

Potvin Maryse, « Diversité ethnique et éducation inclusive : fondements et perspectives », Education et sociétés, 2014/1 (n° 33), p. 185-202. URL : http://www.cairn.info/revue-education-et-societes-2014-1-page-185.htm

 

Preticielle M., La pédagogie interculturelle : entre multiculturalisme et universalisme. URL : ler.letras.up.pt/uploads/ficheiros/9835.pdf

 

Programme d'éducation à la Paix – URL : http://fr.iofc.org/projets/education

 

UNESCO, Investir dans le dialogue interculturel et la diversité culturelle. URL : unesdoc.unesco.org/images/0018/001878/187827f.pdf

 

Droits, identités et minorités : à l'arrière plan de l'éducation interculturelle.

URL : JJ Simard - Plutiethnicité, éducation et société. Construire un …, 1991 - classiques.uqac.ca

 

 

 

Pédagogie interculturelle :

 

Enseigner dans une classe interculturelle. URL: https://www.teachers.ab.ca/SiteCollectionDocuments/ATA/Publications/Human-Rights-Issues/MON-3F%20%20Ici,%20tout%20le%20monde%20est%20le%20bienvenu.pdf

 

CCFD, La rencontre interculturelle - http://ccfd-terresolidaire.org/mob/nos-outils-d-animation/visa-pour-le-voyage/la-rencontre/

 

Kit Pédagogie interculturelle - Conseil de l'Europe. URL: http://www.coe.int/t/dghl/monitoring/ecri/archives/educational_resources/education_pack/Kit%20pedagogique.pdf

 

Kit d'apprentissage interculturel – Conseil de l'Europe

https://www.servicevolontaire.org/livres/interculturel/Tykit_4_L_apprentissage_interculturel.pdf

 

Propositions de pistes pédagogiques URL:http://gerflint.fr/Base/Italie8/patricia_kottelat.pdf

 

Pour une formation des enseigants et des enseignantes en pédagogie intercuturelle -

 

URL: http://edudoc.ch/record/17371/files/D60.pdf

 

 

Agir contre le racisme. Exemples pédagogiques. URL : http://eduscol.education.fr/cid46679/quelques-exemples-academiques.html

 

 

 

 

Ressources interculturelles :

 

Ressources interculturelles - http://www.lacase.org/spip.php?article548

 

 

UNESCO, Centre de ressources d'apprentissage interculturel - http://www.ecoles-unesco.fr/centre-de-ressource/apprentissage-interculturel.htm

Racisme d’Etat: fémonationalisme et homonationalisme

 

Plusieurs analyses actuelles visent à montrer comment un racisme d’Etat continue d’être à l’oeuvre dans les sociétés contemporaines et comment le féminisme et les luttes LGBT peuvent être instrumentalisées dans la construction du nationalisme et de l’Etat.

 

La persistance du racisme d’Etat

 

Le racisme d’Etat est une catégorie qui devrait intéresser la pensée libertaire. Il offre un angle de critique de l’Etat qui ne se limite pas à l’époque colonial ou aux régimes ségrégationnistes.

 

Le racisme d’Etat désigne un ensemble de politiques des Etats-nations qui visent à maintenir leur unité sur la base d’une opposition entre eux et nous. Ainsi les politiques de racisme d’Etat se manifestent par les mesures concernant la nationalité et le contrôle des frontières.

 

Homonationalisme et fémonationalisme dans le racisme d’Etat

 

L’homonationalisme et le fémonationalisme constituent un ensemble de discours et de pratiques qui visent à instrumentaliser les droits des LGBTI et des femmes pour en faire un instrument de légitimation d’un discours national de distinction entre eux et nous.

 

Le pro-féminisme et le gayfriendly comme instrument de distinction sociale

 

Dans la bourgeoisie intellectuelle, le fait d’être pro-féministe et la gay friendly attitude sont des marqueurs sociaux de distinction. Elle font de celui qui s’en prévaut quelqu’un de “cool”, d’ouvert, de tolérant et de progressiste.

 

Il s’agit d’un marqueur social qui distingue: a) de la bourgeoisie conservatrice b) des classes populaires “des ploucs” et des “beaufs”, c) des étrangers appartenant à des cultures “passéistes” et “obscurantistes”.

 

Ainsi, certaines personnes qui ne semblent avoir que peu d’intérêt pour les droits des femmes et qui peuvent pratiquer un sexisme passif n’accepterait pas qu’on les présentent comme sexiste et n’hésitent pas à critiquer les marques les plus outrées de sexisme chez d’autres. Cela s’explique par le fait d'apparaître comme un macho vous identifie d’emblé à des catégories sociales stigmatisées.

 

Il en va de même de l’attitude “gay friendly”. Il devient alors du meilleurs effet d’avoir, même si l’on ne l’est pas soi même, des personnes LGBTI dans son entourage. Cela permet de donner de soi une image d’une personne ouverte et tolérante.

 

Luttes féministes et LGBTI intersectionnelles

 

Avoir une approche intersectionnelle des luttes féministes et LGBTI c’est éviter d’instrumentaliser ces causes à d’autres fins qu’elles mêmes: à savoir la construction d’une unité nationale ou la distinction sociale.

 

Le féminisme et les luttes LGBT n’ont pas pour fonction de servir à se construire une image “cool” par opposition aux classes populaires ou aux immigrés post-coloniaux.

 

Le féminisme et les luttes LGBTI sont des causes qui ont leur finalités en elles-mêmes et qui sont liées aux discriminations et inégalités que subissent au quotidien les personnes qui en sont l’objet.

 

Elles n’ont pas pour fonction de se construire une bonne conscience sur le dos d’autres groupes sociaux stigmatisés et une image positive de soi en stigmatisant encore davantage d’autres groupes sociaux déjà socialement minorés.

 

Conclusion:

 

Par conséquent qu’est-ce qu’une attitude véritablement pro-féministe et LGBTI friendly ? Cela consiste avant tout à se conscientiser soi-même et à conscientiser les autres personnes de son groupe d’appartenance concernant ses privilèges sociaux et les micro-agressions que l’on fait subir à des personnes socialement minorées.

 

Références:

 

Farris Sarah, “Les fondements politico-économiques du fémonationalisme” (2013). URL:

https://www.contretemps.eu/les-fondements-politico-economiques-du-femonationalisme/

 

Le Cour Grandmaison Olivier, La République impériale, politique et racisme d’Etat (2009)

URL: http://www.fayard.fr/la-republique-imperiale-politique-et-racisme-detat-9782213625157

 

Jasbir Puar, Rethinking homonationalisme. (2013) URL: http://sites.middlebury.edu/sexandsociety/files/2015/01/Puar_Rethinking-Homonationalism.pdf

 

 

Quijano Anibal, “Estado-nacion, ciudadania y democracia” (1997). URL: http://biblioteca.clacso.edu.ar/clacso/se/20140506053935/eje2-9.pdf

Pour une pédagogie critique féministe

Bourse du Travail de Paris

3 rue du Château d’eau

75010 PARIS

 

23 septembre 14H à 17h.

La Fondation Copernic a accueilli, le samedi 30 avril, plus de 80 personnes pour parler de la pédagogie critique, en s'inspirant des travaux de Paulo Freire. On a discuté avec des enseignant-es, des militant-es de l'éducation populaire, des activistes du community organizing et des travailleurs sociaux.
Petite vidéo illustrative : https://www.youtube.com/watch?v=hRNnHfZtHuI&feature=youtu.be

Le samedi 23 septembre, on passe à la vitesse supérieure (14h-17h) via quatre ateliers qui se dérouleront en même temps.

ANIMATRICE DE L'ATELIER N°1 :
- Irène PEREIRA sur la pédagogie critique.

ANIMATRICE DE L'ATELIER N°2 :
- Fatima BENOMAR des effronté-e-s, sur l'expérience non aboutie des ABCD de l'égalité et son traitement politique et médiatique.

ANIMATRICE DE L'ATELIER N°3 :
- La Scop "l'engrenage" sur les rapports domination hommes/femmes dans le cadre du travail et des organisations collectives et militantes. L'atelier permettra un partage d'expériences des femmes et s'appuiera sur l'arpentage d'extraits du livre "Éducation populaire et féminisme. Un combat top ordinaire. Analyse et stratégies pour l'égalité"

ANIMATRICE DE L'ATELIER N°4 :
- Audrey CHENU sur les pratiques de classe en pédagogie féministe.

 

Salle : Commission 2e Etage
samedi 23 septembre 2017
BOURSE CENTRALE De 14H00 à 17H00
Salle : Commission 3e Etage
samedi 23 septembre 2017
BOURSE CENTRALE De 14H00 à 17H00
Salle : Commission 4e Etage

L’omniscience blanche et masculine


Pourquoi les homme militants et intellectuels blancs se sentent dispensés de s’informer et de lire les auteurs femmes et racisé-e-s qu’ils critiquent ?

A l’heure de l’hyper-accessibilité en ligne de l’information sur Internet, je ne cesse de m’étonner qu’un certain nombre de personnes - généralement des hommes blancs - critiquent des thèses de militant-e-s et d’auteur-e-s sans semble-t-il prendre la peine de faire des recherches sur le sujet ou de lire les auteur-e-s concernées ?

J’ai été confronté à cette attitude à plusieurs reprises ces derniers temps d’une manière qui ne me cesse de m’étonner lorsqu’elle vient de personnes faisant profession d’universitaires rigoureux ou de militants se considérant comme de gauche.

Quelques exemples:

Un universitaire écrit un article pour critiquer la non-mixité afro-féministe et il met cela en lien avec des questions épistémologiques. A aucun moment au cours de sa critique, cet auteur ne cite les épistémologues femmes noires américaines, comme Patricia Hill Collins qui ont travaillé sur le sujet. Cet auteur écrit un article sur non-mixité féministe et épistémologie et semble-t-il à aucun moment il ne se renseigne sur le fait qu’il existe une très vaste littérature d’épistémologie féministe.

Un autre intellectuel écrit sur l’appropriation culturelle. Là encore, il ne cite que quelques anecdotes parmi les plus ridiculement controversées sur le sujet. En revanche, rien n’est dit de la campagne contre l’appropriation culturelle qui a été menée par exemple une organisation de peuples autochtones au Canada. De même, aucune des distinctions conceptuelles faites entre échange culturel et appropriation culturelle ou encore avec l’appropriation culturelle n’est mis en évidence. La littérature universitaire qui peut exister - en pour ou en contre sur le sujet - n’est pas citée.

Un autre exemple m’a été fourni par le comportement d’un militant. Constatant la mauvaise réception en France du décolonial, je décidais d’écrire un petit article de vulgarisation sur le féminisme décolonial. Sans même l’avoir lu, une personne fit un commentaire selon lequel il s’agissait d’un féminisme sexoséparatiste au service des intégrismes religieux. Or l’article ne portait absolument pas sur les polémiques qu’ils pensaient y trouver sur l’islam.

J’ai aussi assisté à une attitude similaire alors que je présentais des travaux étrangers qui n’étaient pas connus en France. Au lieu de me poser des questions pour comprendre les thèses, les auditeurs se mirent à immédiatement à prendre la parole pour juger du sujet à l’aune de leurs positions antérieures sur la question.

Quelques remarques:

J’ai pu remarquer que la plupart des cas où j’ai été confronté à ces situations c’était de la part d’hommes blancs.

 


J’ai pu également constater que lorsque je proposais à certains de lire des textes écrits par des militant-e-s ou des auteur-e-s sur le sujet ils les jugeaient très rapidement là également sans approfondissement par des lectures complémentaires. Parfois, ces jugements sont produits à partir de références d’ailleurs assez vagues qui leurs permettaient néanmoins de savoir selon eux de quoi il en retourne.

Il me semble néanmoins que la rigueur intellectuelle de l’universitaire et la position que devrait adopter un militant à l’égard des groupes socialement minorés consiste d’abord à s’informer et à lire. Cette injonction à s’informer est très bien mise en avant par les tutoriels “Comment être un bon allié-e ?”, il est souvent rappelé qu’un allié s’éduque et lit sur le sujet. Cela d’autant plus qu’Internet fournit un accès rapide et facile à une large information sur le sujet.

Racialisation et ethnicisation du travail

 

Une approche matérialiste de la question raciale (1) suppose de voir en quoi les rapports sociaux de travail construisent la racialisation des groupes sociaux, sans pour autant réduire la question raciale aux rapports sociaux de classe économique. Il s’agit plutôt de mettre en valeur la co-construction des deux phénomènes.

 

Constructions de l’alterisation et racisme moderne

 

Le racisme en France et de manière générale en Europe n’est pas réductible dans sa construction historique au racisme moderne. C’est en cela que le paradigme décolonial latino-américain ne peut s’appliquer que partiellement en Europe. En effet, il existe des formes de racialisation actuelles qui plongent leur racine au Moyen-Age, avant même la colonisation.

 

Les formes d’exclusion et discrimination dont ont été victimes les juifs en Europe commencent au Moyen-Age et prennent à partir de cette époque plusieurs manifestations. Le statut de Robi (forme de servage) auxquels ont été assignés les roms pendant cinq siècles débute également au Moyen-Age, plus précisément au XIVe siècle.

 

Ces deux groupes continuent de subir actuellement le racisme. Dans le cas des juifs, les représentations continuent d’associer les juifs et l’argent. Dans le cas des roms, ils continuent d’être socialement marginalisés sur le marché du travail.

 

Colonisation, impérialisme et construction du racisme moderne

 

La colonisation avec l’esclavage liée en particulier à l’économie de la culture de la canne à sucre débute plus particulièrement dans l’Empire portugais avec Madère, puis le Brésil. Un dicton portugais dit “Dieu a créé les blancs et les noirs, les portugais ont créé les mulâtres”.

 

L’immigration de l’archipel de Madère peut donner une idée de la construction de la racialisation par le travail. Selon l’endroit où ils ont immigrés les madériens ont été ou non qualifiés de blancs. Leur proximité géographique avec l’Afrique et leur activité dans la culture de la canne à Sucre les a fait qualifiés de non-blancs à Hawaii. Il était ainsi possible de les payer moins que les blancs européens.

 

En revanche, en Afrique du Sud, bien qu’illégaux, ils sont considérés comme blancs car assimilés aux colons blancs portugais du Mozambique et de l’Angola. Ils bénéficient donc des privilèges blancs et occupent principalement des fonctions de commerçants.

 

Immigration post-coloniale et flux migratoires

 

Les flux de l’immigration sont particulièrement orientés par les attaches coloniales. En effet, les migrants tendent à s’orienter en priorité vers les pays de leur ancienne métropole. A cette division entre centre et périphérie, il faut ajouter une seconde division entre centre et semi-périphérie qui oriente les migrations du sud et de l’est de l’Europe vers le nord-ouest de l’Europe et l’Amérique du Nord.

 

Dans les années 1960, l’immigration industrielle, comme l’a montré entre autres Xavier Vigna, reproduit dans les usines la hiérarchie coloniale et raciale dans l’organisation du travail.

 

Cette hiérarchie se maintient encore actuellement dans l’organisation du travail par exemple dans le secteur du BTP comme l’a montré de son côté Nicolas Jounin.

 

(Voir: Nicolas Jounin, « L’ethnicisation en chantiers. Reconstructions des statuts par l’ethnique en milieu de travail », Revue européenne des migrations internationales[En línea], vol. 20 - n°3 | 2004, Publicado el 25 septiembre 2008, consultado el 22 julio 2017. URL : http://remi.revues.org/2025 )

 

Dans la division international du travail, le Portugal occupe une place de fournisseur de main d’oeuvre de la semi-périphérie. Cela peut expliquer pourquoi on retrouve des stéréotypes très proches sur les contre-maîtres portugais dans les plantations à Hawaii au XIXe siècle ou sur les chantiers en France au début du XXIe siècle.

 

Division raciale du travail dans la société française

 

Il est intéressant de combiner pour comprendre l’organisation raciale du travail en France actuellement les trajectoires scolaires et professionnelles des nationaux et des descendants d’immigrés en s’appuyant sur l’étude TeO, trajectoires et origines (https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/19558/dt168_teo.fr.pdf ) .

 

La sociologie de Pierre Bourdieu a mis en lumière dans la reproduction les rôles des capitaux économiques, sociaux et culturels dans la réussite scolaire et l’insertion professionnelle.

 

Les descendants d’origine asiatique sont décrits dans les études sociologiques comme ayant un fort investissement dans les études. Les enseignants ont un préjugé positif sur ses élèves perçus en particulier comme forts en mathématiques. De même, les travaux sociologiques mettent en valeur des réseaux communautaires d’insertion professionnelle. Les immigrés d’origine asiatique connaissent une ascension sociale par les études, mais ils peuvent être confrontés à des difficultés pour s’insérer dans des secteurs professionnels dans lesquels ils manquent de capital social.Dans la représentation actuelle de la division internationale du travail, les salariés asiatiques sont considérés comme spécialistes des hard skill, des compétences techniques.

 

Les familles d’origine portugaise ne comptent pas nécessairement sur l’école pour assurer l’insertion professionnelle de leurs enfants. Elles bénéficient de réseaux communautaires d’insertion professionnelle surtout dans le secteur du BTP. De fait, on constate au fur et à mesure des générations une concentration forte des descendants d’immigrés portugais dans le secteur du bâtiment et des services à la personne. En revanche, les descendants de l’immigration d’origine portugaise ont un taux de chômage très bas.

 

Les familles des descendants originaire de l’Afrique du Nord et Sub-saharienne accordent une forte confiance dans l’école. Mais leur position sociale de classe populaire et les représentations sociales négatives dont ils sont l’objet rendent difficile la réussite scolaire des enfants. Ils possèdent de faibles réseaux communautaires d’insertion professionnelle. Le manque de capital scolaire et social font que ces descendants d’immigrés sont fortement touchés par le chômage et la précarité.

 

Un exemple: Trajectoires scolaires et ségrégation du travail chez les filles et les garçons de l’immigration portugaise

 

L’étude TeO fait apparaître que l’écart dans la poursuite d’études dans le supérieur entre les filles et les garçons d’origine immigré est important. Il est maximal chez les descendants de l’immigration portugaise: “Parmi les descendants d’immigrés venus du Portugal, les filles sont beaucoup plus nombreuses que les garçons à poursuivre des études dans le supérieur (60% contre 30%)” (TeO, p.51).

 

Néanmoins, comme le souligne plusieurs travaux comme par exemple la thèse d’Ines Esperitu Santo, la concentration dans le secteur de l’emploi reste forte. Deux tiers des immigrés et descendants d’immigrés portugais hommes sont dans le secteur du bâtiment et un tiers des femmes sont dans le secteur du service à la personne. La ségrégation sur le marché du travail liée à l’origine migratoire et au sexe est très importante chez les descendant-e-s de l’immigration portugaise.

 

Néanmoins l’étude TeO fait apparaître que l’écart de poursuite d’étude chez les filles descendantes de l’immigration portugaise semble se traduire par une mobilité sociale plus faible paradoxalement chez les filles. Les femmes d’origine portugaise ont un taux d’activité élevé et un taux de chômage plus bas y compris que la population majoritaire ( TeO, p.56). On remarque cependant qu’il s’agit du groupe de femmes d’origine immigrés qui déclare le plus fort pourcentage de travail à temps partiel, mais avec le plus bas taux de temps partiel contraint (TeO, p.72).

 

Lorsqu’on compare la structure d’emploi des descendant d’immigrés femmes (F) et hommes (G) portugais sur les emplois de classes populaires (ouvriers, employés), de professions intermédiaires et de cadres:

  • Classes populaires: 61% (H) et 68% (F) (avec bien évidement les hommes plutôt ouvriers et les femmes très nettement employée

  • Professions intermédiaires: 24% (H) et 18% (F)

  • Cadres: 10% (hommes) et 9% (femmes)

 

On constate donc que l’écart très important dans la poursuite d’études supérieures entre femmes et homme d’origine portugaise ne se traduit pas par un écart très important dans la structure des emplois de professions intermédiaires et de cadre, voire même que les hommes atteignent plus facilement le statut de Profession intermédiaire.

 

Conclusion:

 

On peut donc remarquer si l’on compare l’immigration portugaise et africaine qu’outre les préjugés discriminatoires dont souffrent les immigrés d’origine africaine, il existe des différences paradoxales de stratégies migratoires. Les portugais font peu confiance à l’insertion professionnelle par les études et davantage à leurs réseaux communautaires pour trouver un emploi. Sur le plan du chômage, cette stratégie est payante, mais au prix d’une ségrégation sur le marché du travail dans des emplois de classes populaires. A l’inverse, les immigrés d’origine africaine croient davantage en la méritocratie scolaire et sociale, mais en réalité paradoxalement, cela les conduit à payer un prix plus fort dans l’insertion professionnelle sur le marché du travail, auquel s’ajoutent des discriminations dont ne sont pas victimes les portugais considérés comme de bons travailleurs manuels.

Il est possible que les stratégies communautaires mises en place par les portugais ou d’autres groupes migratoires d’origine asiatiques contribuent paradoxalement à les protéger relativement du racisme en favorisant leur intégration professionnelle et sociale.

Néanmoins, on peut se demander si les formes de racisme dont sont victimes les personnes issues de l’immigration africaine et les personnes asiatiques ne dessinent pas les contours de la figure de la place de l’immigrés en France. Immigration de travail, leur exclusion du marché du travail par le chômage délégitime leur présence en France. A l’inverse, la réussite sociale des personnes issues de l’immigration asiatique leur vaut de subir des agressions. Entre les deux, l’invisibilité médiatique de l’immigration portugaise définirait la place légitime attendue pour les immigrés, celle d’une ségrégation de l’emploi pérennisée sur des emplois faiblement qualifiés d’ouvriers et d’employés.

 

 

(1) Amaouche et alli, “Pour une approche matérialiste de la question raciale”, Vacarme, 2015. URL: http://www.vacarme.org/article2778.html

 

 

 

Micro-physique des oppressions et privilèges sociaux

 

La notion de privilège social peut aider à mieux comprendre comment fonctionne la micro-physique du pouvoir.

 

La notion de privilège social

 

La notion de privilège est utilisée par exemple par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron pour parler du “privilège culturel” dont bénéficient les enfants de milieux favorisés lorsqu’ils arrivent à l’école car la culture scolaire entretient une proximité avec la culture des classes moyennes supérieures.

 

Cette notion apparaît également dans Asiles de Goffman. Ce dernier parle d’un “système de privilèges”. “Sous cette expression générale, l’auteur désigne par privilège l’ensemble des droits, devoirs, etc., découlant de l’application d’un règlement particulier, strict. Mais il utilise également ce terme isolément et de façon plus restrictive pour désigner les seuls avantages ou faveurs dont peut bénéficier le reclus en certaines circonstances particulières” (comme le précise les traducteurs de l’ouvrage).

 

Peggy McIntosh a utilisé cette notion pour parler du sexisme et du racisme: “j’ai souvent remarqué le refus des hommes de reconnaître qu’ils étaient sur-privilégiés même s’ils pouvaient reconnaître que les femmes étaient désavantagées”. Elle s’est intéressée aux effets quotidiens des privilèges sociaux.

 

Dans la littérature intersectionnelle, à la suite de Peggy McIntosh, le “privilège social” se trouve défini comme une ressource ou un avantage auquel a accès une personne du seul fait de sa position sociale même si ce n’est pas intentionnel et qu’elle n’en a pas conscience.

 

Les caractéristiques de la notion de privilège social

 

Il s’agit d’un concept sociologique: le “privilège social” ne doit pas être confondu avec la notion juridique de “privilège”. Dans l’Ancien régime, la notion de privilège (loi privée) constituait un avantage juridique, souvent coutumier, qui était attaché à un groupe particulier. Le privilège social n’est pas inscrit dans le droit, mais il se manifeste dans le fonctionnement social.

 

L’usage que fait Bourdieu de la notion de “privilège culturel” met en lumière un aspect du privilège. Il renvoie à une approche structurelle de la société. Les individus occupent des positions sociales relativement fixes, et c’est ces positions auxquels ils sont assignés qui leurs confèrent des privilèges.

 

Si les positions sociales sont fixes, les individus peuvent connaître, en luttant contre des contraintes fortes cependant, une certaine mobilité au sein du système de privilège. Par exemple, la mobilité sociale économique permet d’acquérir des privilèges de classe sociale. Le “changement de sexe” permet de participer du “privilège mâle”.

 

L’approche de Goffman de la notion de privilège met en lumière le fait que les privilèges sont saisissables dans un ensemble de micro-interactions.

 

L’étude micro-sociologique du privilège social

 

Ce que la micro-sociologie donne à voir c’est comment les privilèges sociaux se manifestent dans une infinité de dispositifs et d’interactions sociales quotidiennes.

 

Ces micro-événements quotidiens viennent constamment rappeler à l’individu sa place sociale dans le système de privilège. Ils construisent sa subjectivité à travers une infinité de micro-expériences sociales qui façonnent sa subjectivité de femme, de personnes racisées, en situation de handicap ou encore de personnes LGBTIQ+.

 

Mais le système de privilège construit également la subjectivité de ceux qui bénéficient du système de privilège en invisibilisant pour eux la grande partie de ce système qui leur apparaît comme une évidence sociale.

 

C’est parce que ceux et celles qui sont socialement minorés ne bénéficient pas de certains privilèges que ceux-ci ne leurs apparaissent pas comme des évidences sociales, mais comme un ensemble de micro-oppressions (micro-inégalités, micro-agressions…).

 

Celles-ci leur renvoient constamment le message que l’ordre social n’est pas constitué en leur faveur, mais à leur désavantage.

 

Complément:

 

Intervention du sociologue Michael Kimmel à propos de la notion de "privilège social":

https://www.ted.com/talks/michael_kimmel_why_gender_equality_is_good_for_everyone_men_included/transcript?language=fr#t-144097

Fanon, Freire et les possibilités concrètes d'une pédagogie décoloniale

 

 

Extrait d'un entretien avec Inés Fernandez Moujan (2014)

 

Inés Fernández Mouján. Dra en Ciencias de la Educación, Facultad de Filosofía y Letras Universidad de Buenos Aires. Su área de docencia e investigación están centradas en el campo de las teorías de la Educación con foco en la obra de Paulo Freire. Profesora Asociada Regular de la Universidad Nacional de Río Negro.

 

 

« Comme je le soutiens dans mes recherches, il existe un lien étroit entre la proposition politique de Fanon et la position que Freire prend Pédagogie de l'opprimée. Il n'y a pas de doute que Freire est interpelé par les écrits de Fanon, Peau Noir, masques blancs et Les damnés de la Terre. Ce dernier a eu une énorme influence sur Pédagogie des opprimés. Les idées de libération et de décolonisation sont celles que je crois cléfs pour comprendre la relation Freire-Fanon. C'est là que ce situe le noyau central idéologique qui a des conséquences politiques concrètes. Ce qui les interpelle est l'urgence politique. Fanon à partir du registre du politique (dans son apport pour penser les marques de la colonisation dans la subjectivité de l'opprimé et pour une autre part son engagement politique avec le FLN en Algérie) et Freire également dans un registre politique, mais dans l'intervention directe dans un des piliers qui est l'éducation. Les deux fournissent au début des années 1960 un changement de paradigme, un paradigme « autre » pour le dire dans les termes de Walter Mignolo. Je pense qu'ils observent la tension qui existe au XIXe siècle entre colonialisme et émancipation, domination et liberté, sous des formes simplement juridiques et politiques, mais non pas significativement effective pour un processus certain de libération. Ils se sentent choqués face à la dévastation que provoque la colonisation, de là ils sont conduit à proposer une posture ethico-politique et une théorie qui défie la modernité rationnelle des Lumières. Ils vont non seulement assumer dans la pratique directe cette posture, mais ils assoient les bases fermes pour une autre connaissance, c'est-à-dire, une raison décoloniale. Ils comprennent comme tant d'autres la nécessité d'amener plus avant une résistance à l'imposition coloniale/néo-coloniale. Le but est d'assumer l'expérience de la décolonisation pour donner une place à une pensée et à des pratiques qui défient les modèles culturels et politiques imposés c'est-à-dire penser et agir dans les termes d'une identité culturelle qui se meut depuis les bords, dans la contingence, et qui défie toute idée d'essentialisme.

 

Comme je le disais, ils proposent de se différentier du modèle eurocentré par conséquent les idées centrales sont libération et décolonisation. Le mot libération, comme on peut l'observer dans les écrits de deux auteurs, récupère l'héritage moderne européen de l'émancipation, mais il est étroitement associé à une radicalisée avec une rationalité autre qui prétend questionner les modèles universalistes et qui assume l'urgence politique de l'altérité niée. Je comprends que cette conception va plus loin que le mot émancipation, parce qu'il dévoile l'eurocentrisme de la raison des Lumières et ainsi démontre la dignité (de l'autre culture, de l'Autre). Elle contient en elle même une idée critique de la critique (européenne). Cela héberge de manière centrale une préoccupation pour la déshumanisation et cela revient à prendre une position intellectuelle et pratique à partir des bords et des frontières. Dans ce sens, c'est profondément performatif et cela est étroitement lié à la contingence, à l'historicité et à l'incertitude. Et cela défie de manière dialectiquement antagonique les opprimés et les oppresseurs.

 

De cette manière, les sens politiques sont constitutifs de la trame éducative, l’assujettissement et la libération prévalent en tension dans tous les liens pédagogiques et culturels. La libération pour les deux est une obligation éthique et politique en plus de la restitution politique de l'humanisation, une transformation totale. La décolonisation est une exigence minimale comme le soutient Fanon dans Les damnés de la Terre. Il est intéressant de s'arrêter sur ce point. Parce que c'est là que l'on peut identifier l'urgence de l'action politique et le défi de la rationalité qui l'organise, l'ordonne, le commande et impose une morale, une pratique et une culture comme unique voie de possibilité pour être des sujets. De sorte que nous allons proposer d'être des hommes et des femmes, mais en assumant la déshumanisation en première instance (le lieu assigné par le colonialisme à l'opprimé) et de là traverser le chemin de la déshumanisation/libération. Leurs propositions inversent le paradigme jusqu'alors accepté, selon lequel l'Europe avait donné à ses colonies la modernité et affirmant qu'en réalité la richesse, le pouvoir, le bien-être et le progrès de l'Europe s'est rassasié dans l'agonie des noirs, des arabes, des indiens. L'Europe est littéralement la création d'un Tiers Monde. Les deux identifient l'émergence d'un sujet doublement exceptionnel : l'opprimé. Leurs propositions se trouvent étroitement liées à l'interrogation sur la différence coloniale. L'extériorité constitue le lieu privilégié épistémiquement et politiquement pour réaliser un type de critique qui est impossible depuis le centre.

 

Une autre voie que l'on pourrait tracée est la suivante : les deux comprennent que l'unité de la communauté politique ne s'atteint pas par les accords à partir de raisons, mais que le champs politique est un espace où se déploient des actions stratégiques, qui sont conflictuelles et de résistance, que cela organise également les institutions à la poursuite de l'augmentation de la vie. Les actions qui confrontent, sur le terrain politique, les impositions de discours hégémoniques. Ils se situent dans la plus grande négativité possible et ils comprennent l'identité culturelle comme une catégorie éthique, politique et culturelle ».

 

 

 

 

Checklist pour une école inclusive (approche anti-oppression)

 

 

Une école inclusive au sens de l'approche anti-oppression est une école qui lutte contre les discriminations et les violences, en particulier à l'égard des groupes socialement minorés.

 

(Groupes socialement minorés : élèves de milieux populaires, personne de sexe féminin, personnes perçues comme LGBT+, personnes en situation de handicap, personnes appartenant à des minorités ethno-raciales)

 

Formation :

 

- Le personnel scolaire bénéficie-t-il d'une connaissance sociologique des inégalités sociales et psychologique des publics qu'il accueille ?

 

- Le personnel scolaire est-il formé afin de ne pas véhiculer des préjugés à l'égard des groupes socialement minorés ?

 

- Le personnel scolaire est-il formé aux risques de micro-discriminations ou micro-inégalités dans leurs pratiques pédagogiques ?

 

- Le personnel scolaire est-il formé à développer l'empowerment des groupes socialement minorés et à déconstruire les pratiques virilistes de la masculinité hégémonique ?

 

- Le personnel scolaire est-il formé à prendre en compte la diversité des besoins cognitifs en particulier des élèves ayant des troubles neuro-développmentaux ?

 

- Le personnel scolaire est-il formé aux problématiques harcèlement scolaire ?

 

- Le personnel scolaire est-il formé à une communication non-violente et à la gestion de conflits ?

 

L'environnement scolaire :

 

- L'école est-elle accessible aux personnes en situation de handicap ?

 

- Le personnel scolaire est-il attentif à ce que les espaces scolaires, entre autres les couloirs et les cours de récréation, ne soient pas des espaces de micro-violences, en particulier à l'égard des élèves socialement minorés ?

 

- Le personnel scolaire est-il attentif à lutter contre l'occupation sexuée de la cour de récréation ?

 

- Le personnel scolaire est-il attentif à ce que les affichages reflètent la diversité de la société et ne véhiculent pas de préjugés ?

 

- L'établissement dispose-t-il d'un espace « safe » pour des élèves socialement minorés qui en auraient besoin ?

 

Matériel scolaire (support de cours, jeux…) :

 

- Les jeux mis à disposition reflètent-ils la diversité des rôles sociaux sans véhiculer de préjugés ?

 

- Le personnel scolaire est-il attentif à ce que l'ensemble de ce matériel soit accessible aux différentes catégories d'élèves ?

 

- Les supports de cours véhiculent-ils des stéréotypes sur les groupes socialement minorés ?

 

- Les supports de cours reflètent-ils la diversité de la société ?

 

Projets d'école :

 

- L'école propose-t-elle un projet de co-éducation en particulier à destination des familles les plus socialement éloignées de l'école ?

 

- Le personnel scolaire développe-t-il auprès des élèves une éducation anti-préjugés ?

 

- Le personnel scolaire développe-t-il avec les élèves des projets orientés vers la justice sociale et environnementale ?

 

Relations professionnelles :

 

- Le direction de l'établissement est-elle attentive aux risques psycho-sociaux en particulier pour les enseignants appartenant à des groupes socialement minorés ?

 

- Les enseignants sont-ils attentifs à mettre entre eux en place une communication « safe » en particulier qui ne véhicule pas de micro-aggressions (préjugés) à l'égard de groupes socialement minorés ?

 

Enquêtes :

 

- Des enquêtes régulières sont-elles menées dans l'établissement scolaire pour étudier le ressenti des élèves en matière de bien-être à l'école, en particulier celui des élèves socialement minorés ?

 

- L'établissement est-il attentif à analyser les résultats des élèves en les mettant en relation avec les catégories sociales en particulier en ce qui concerne les élèves appartenant à des groupes socialement minorés ?

 

- L'établissement mène-t-il des enquêtes sur la qualité de vie au travail du personnel scolaire ?

 

 

- Un effort est-il fait de la part de l'établissement pour prendre en compte les résultats de ces enquêtes dans les pratiques scolaires ?

Checklist pour un environnement de travail inclusif et sécure

 

(approche anti-oppressive)

 

Un environnement de travail qui adopte une approche anti-oppressive vise à lutter contre les discriminations et les violences à l'égard des salariés, en particulier ceux issus de groupes socialement minorés.

 

(Groupe socialement minorés : femmes, personnes issues de la diversité, personnes en situation de handicap, salariés LGBT, salariés non- ou peu- qualifiés...)

 

Formation :

 

- Les personnes chargées des recrutements sont-elles formées à des pratiques de recrutement non-discriminatoires ?

 

- Le personnel d'encadrement est-il formé aux risques psychosociaux ?

 

- Le personnel d'encadrement est-il formé sur les risques de discriminations directes et indirectes ?

 

- Le personnel est-il formé sur les pratiques de micro-inégalités et leur impact sur le déroulement professionnel des salariés, en particulier ceux issus de groupes socialement minorés ?

 

- Le personnel est-il formé à ne pas véhiculer des préjugés sur les groupes socialement minorés ?

 

Environnement de travail :

 

- L'environnement de travail est-il adapté aux personnes en situation de handicap ?

 

- Les dispositifs de travail sont-ils pensés de manière à ne pas avoir d'impact négatif sur la santé physique et psychique des salariés ?

 

- Les affichages au sein de l'environnement de travail véhiculent-ils des préjugés à l'égard des groupes socialement minorés (ex : sexisme) ?

 

Communication :

 

- La communication interne est-elle inclusive pour l'ensemble des personnes appartenant à des groupes socialement minorisés ?

 

- Les règles de communication sont-elles non-sexiste ?

 

- Les communications en réunion respectent-elles des règles qui favorisent l'expression de chacun, en particulier des personnes socialement minorées ?

 

Etudes internes :

 

- Existe-t-il des études sur la qualité de vie au travail en fonction des différentes catégories sociales de personnels, en particulier des groupes socialement minorés ?

 

- Existe-il des études sur le déroulement de carrière des salariés en particulier ceux appartenant à des groupes socialement minorés ?

 

 

- Des efforts sont-ils mis en œuvre pour tenir compte des résultats de ces études ?

Les micro-oppressions et les pathologies du social

 

 

L'anti-oppression peut-être analysé à travers une philosophie des pathologie du social dans la société capitaliste.

 

Les oppressions constituent un ensemble de violences qui ont une origine dans l'organisation systémique de la société. Ces violences s'expriment à travers un ensemble de micro-interactions qui conduisent à des pathologies du social.

 

La harcèlement au travail ou à l'école constituent un paradigme pour penser ces micro-violences. Prises isolément, elles semblent anodines. Mais c'est leur répétition qui provoquent les pathologies individuelles : dépression, voire suicide. Ces micro-violences ne sont pas qu'un problème individuel. Elles sont l'effet d'une organisation structurelle de la société. L'ampleur pris par les risques psycho-sociaux au travail est la marque du caractère structurel de ces pathologies du sociale.

 

Mais ces pathologies ne sont pas que l'effet de l'organisation du système capitaliste. D'autres rapports sociaux peuvent engendrer des pathologies du social. C'est le cas par exemple du harcèlement scolaire dont sont victimes des élèves LGBTI.

 

 

Les formes de la pathologie sociale :

 

Il est possible de distinguer plusieurs formes de cette psychologie des oppressions sociales :

 

- Le mépris de classe : Il s'agit d'une forme d'oppression liée à la classe sociale. Cette forme d'oppression se trouve en particulier dans les relations entre les classes sociales dominantes et les classes populaires en marquant sous la forme d'un sentiment la distance de classe.

 

- L'invisibilisation : Elle consiste à faire comme si l'autre n'existait pas, à nier la présence d'un groupe dans le discours ou les représentations publiques. Un groupe se trouve alors privé de reconnaissance sociale.

 

- Le harcèlement au travail, le burn out…(les risques psycho-sociaux) : apparaissent comme des pathologies liées à l'intensification des oppressions capitalistes sur le psychisme des salariés.

 

- Le harcèlement scolaire : peut apparaître comme une pathologie du social dans la mesure où il touche de manière plus privilégié les élèves en situation de handicap ou les élèves LGBT.

 

- La phobie scolaire : Elle constitue une pathologie sociale dans la mesure où plutôt que l'émancipation de la personne, l'école se propose avant tout son adaptation au système concurrentiel.

 

- Le harcèlement sexuel, ou encore le harcèlement de rue: Constitue la répétition de micro-violences sexistes qui peuvent avoir une incidence psychologique sur la victime.

 

La résistance aux micro-violences :

 

- La conscientisation : la formation vise à faire prendre conscience aux privilégiés que leur attitude (propos, actes ou même parfois omissions...) provoque des micro-violences (ex : management par le stress, propos sexistes, LGBTI-phobes…)

 

- Construire des coalitions : Une coalition est constituée par un groupe de personnes qui luttent de manière intersectionnelle pour obtenir des revendications qui améliore la situation des différentes personnes qui la constitue. Cela peut consister à mener des luttes pour des environnements de travail plus « secure ».

 

- Un environnement « secure » : Le dispositif de travail peuvent favoriser les oppressions ou être porteurs d'oppressions: manque d'accessibilité des locaux aux personnes en situation de handicap, affichages sexistes, des dispositifs de travail qui ne nuisent pas à la santé psychique et physique des salarié-e-s …

 

Références :

 

Déjours Christophe, « Coopération et construction de l'identité en situation de travail » (1993). URL : http://1libertaire.free.fr/Dejours19.html

 

Guide pour des espaces inclusifs LGBT en milieu scolaire -

http://www.edu.gov.mb.ca/m12/ecole_sure/monagh/docs/document_complet.pdf

 

Fanon Frantz , Peau noire, masques blancs (1952).

 

Frazer Nancy, Qu'est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et Redistribution, 2011.

 

Honneth Axel, La société du mépris, Paris, La Découverte (2006).

 

Lemoine Simon, Les micro-violences : le régime du pouvoir au quotidien, CNRS, 2017.

 

Voirol Olivier, « Les luttes pour la visibilité. Esquisse d'une problématique », Réseaux, 2005/1 (n° 129-130), p. 89-121. URL : http://www.cairn.info/revue-reseaux1-2005-1-page-89.htm

Renault Emmanuel, « Reconnaissance et travail », Travailler, 2007/2 (n° 18), p. 119-135. URL : http://www.cairn.info/revue-travailler-2007-2-page-119.htm

 

 

 

 

L'anti-oppression: genèse et extension d'un nouveau courant de l'anarchisme

 

Plusieurs travaux ont été consacrés ces dernières années au Canada a présenter un courant actuel de l'anarchisme : l'anti-oppression.

 

1. Filiations historiques et théoriques

 

Les articles qui ont été consacrés au Canada à l'anarchisme comme anti-oppression font remonter celui-ci au renouveau militant des années 1990 en lien avec l'altermondialisme. Néanmoins, il est possible de déceler plusieurs filiations plus anciennes à l'anti-oppression dans les années 1970.

 

L'éducation populaire anti-oppressive : Tout d'abord ce terme d'oppression n'est pas sans rappeler la notion d'oppression chez le pédagogue brésilien Paulo Freire (auteur de La pédagogie des opprimés, Maspero, 1974). Les pratiques de conscientisation des cercles de culture ont gardé une certaine popularité au Canada (voir par exemple : Collectif Quebecois de Conscientisation - http://www.cqc.qc.ca/ )

 

Le mouvement féministe : Le mouvement féministe a mis en place des pratiques qui ont été proche de celle de l'éducation populaire de Paulo Freire avec les groupes non-mixte de parole ou groupe de conscientisation. La non-mixité, qui est un outil militant, ne doit pas être confondue avec une stratégie politique du mouvement lesbien politique dans les années 1980, appelé « séparatisme ». La non-mixité n'est pas un projet de société, elle consiste juste en un outil facilitant la réflexion et la prise de décision autonome de certains groupes socialement minorés. Mais le mouvement féministe ne se montre pas aveugle aux rapports sociaux qui peuvent se rejouer dans les groupes non-mixtes comme l'a mis en avant Jo Freeman.

 

Voir : Jo Freeman, « La tyrannie de l'absence de structure » (1970). URL : https://infokiosques.net/article.php3?id_article=2

 

La psychologie sociale libertaire : On trouve en France dans les années 1970 un intérêt, chez des auteurs que l'on peut qualifier de libertaires, pour la question des relations de pouvoir dans la dynamique des groupes restreints (Pagès). Cet intérêt pour le niveau micro-social est également présent chez par exemple Guattari avec les révolutions moléculaires ou encore par exemple chez Georges Lapassade et René Lourau.

 

Voir :

Lourau René. L'Éducation libertaire. In: L'Homme et la société, N. 123-124, 1997. Actualité de l'anarchisme. pp. 45-55. DOI : 10.3406/homso.1997.2878

Pagès Robert, « Marxisme, Anarchisme et psychologie sociale ». URL : http://www.fondation-besnard.org/IMG/pdf/Robert_Pages_Marxisme_anarchisme_psychologie_sociale.pdf

Guattari, « Le capitalisme mondial intégré et la Révolution moléculaire » (1981). URL : http://1libertaire.free.fr/Guattari4.html

 

Le Black feminism :

La pensée féministe noire américaine propose non pas de hiérarchiser les fronts de luttes, mais de les articuler : sexe, race, classe. C'est ce que propose en 1979 le Combahee River Manifesto. La « race » désigne ici une construction sociale et non une réalité biologique. Cette articulation est souvent connue aujourd'hui sous le nom d'intersectionnalité.

Mais la pensée Black feminist ne se limite pas à cela. En effet, le mouvement noir américain depuis les années 1970 (parallèlement en France au mouvement régionaliste) a développé toute une réflexion autour de la notion de « colonialisme interne » (Blauner).

Enfin, il faut souligner que les auteures féministes noires américaines comme Patricia Hill Collins développent la thèse selon laquelle la matrice des dominations ne recouvre pas seulement plusieurs axes (tels que la classe, le sexe ou la race), mais également plusieurs niveaux qui sont : interpersonnel, disciplinaire, hégémonique et structurel. La distinction entre l'existence de différents niveaux dans la matrice des dominations explique la nécessité d'articuler en même temps des luttes au niveau interpersonnel et au niveau structurel.

L'épistémologie black feminist essaie d'articuler l'idée que les sujets de production de savoirs sont socialement situés et production d'un savoir scientifique objectif.

La pensée Black feminist ne trouve pas sa filiation dans la pensée post-moderne des années 1980, elle est antérieure à cela. Elle est plutôt à l'origine influencée par le cadre matérialiste du marxisme. Elle accorde une grande importance aux questions d'inégalités sociales de classe. Ces figures majeures, comme bell hooks, sont elles-mêmes issues de milieux sociaux modestes.

Voir :

Collectif, « Regards sur l'intersectionnalité » (2012). URL : https://www.criviff.qc.ca/sites/criviff.qc.ca/files/publications/pub_06112012_83352.pdf

Blauner, Robert. “Internal Colonialism and Ghetto Revolt.” Social Problems, vol. 16, no. 4, 1969, pp. 393–408. www.jstor.org/stable/799949.

Bell Hooks, De la marge au centre, Cambourakis, 2017.

Hill Collins Patricia, « Black Feminist Though » (2000). URL : https://uniteyouthdublin.files.wordpress.com/2015/01/black-feminist-though-by-patricia-hill-collins.pdf

 

2. Mouvances actuelles de l'anti-oppression

 

Au Canada :

 

Le CRAC (Collectif de recherche pour l'autonomie collective) a publié une série d'article pour présenter la mouvance anti-autoritaire quebecoise qui se situe dans l'approche anti-oppressive. Les auteures distingue trois sous-mouvances :

 

- La mouvance féministe radicale et profeministe: influencée par le féminisme matérialisme et l'anarcha-féminisme. Elles n'hésitent pas à rappeler que les Mujeres Libres en Espagne était également une organisation non-mixte. (Voir : « L'anarcha-féminisme », Revue des Possibles, 2014. URL : http://redtac.org/possibles/2014/12/06/lanarcha-feminisme/ )

 

- La mouvance queer radicale : influencée par l'anarcho-queer et le queer of color (voir sur l'anarcho-queer :

Fray Baroque et Tegan Eanalli, Vers la plus queer des insurrections ? Libertalia, 2016)

 

- La mouvance people of color : influencé par l'anti-colonialisme anarchiste, l'anti-fascisme, la théorie critique de la race et la pensée décoloniale. (Voir par exemple : http://theanarchistlibrary.org/category/topic/anarchist-people-of-color )

 

Ailleurs dans le monde, quelques exemples :

 

- En Irlande, l'organisation communiste libertaire Workers Solidarity Movement - (https://www.wsm.ie/) se revendique de l'approche anti-oppression.

 

- En France, l'anti-oppression se développe plutôt dans la mouvance féministe autonome et LBGTIQ ou encore dans la mouvance communiste libertaire plus organisée, comme avec le Front Anti-Patriarcal de la CGA-RP ( https://frontantipatriarcal.wordpress.com/a-propos/)

 

- L'Assemblée des femmes de la Fédération Anarchiste anglaise – (Voir : https://afed.org.uk/a-class-struggle-anarchist-analysis-of-privilege-theory-from-the-womens-caucus/ )

 

3. Quelques controverses actuelles : éclairages

 

- Alliances et coalitions : Parfois l'anti-oppression est perçue par ceux qui ne connaissent pas bien cette approche comme une conception qui conduit à un repli identitaire sur des groupes d'appartenances (ex : femme, LGBT+, racisé-e-s). En réalité, une grande partie de la littérature anti-oppression est consacrée à la question des alliés et des coalitions : comment prendre conscience de ses privilèges ?, comment être un-e allié-e (ou complice) ?, comment construire du consensus pour parvenir à la mise en place de coalitions ?

 

Voir : « Des complices, pas des alliés : abolir le complexe industriel de l'Allié » (traduction). URL : https://antidev.wordpress.com/2015/01/25/des-complices-pas-des-allies/

 

- La notion de micro-agressions : La question de la psychologie sociale apparaît, par exemple, présente autour de la question des « micro-agressions » notion issue du psychologue social noir américain Chester Pierce dans les années 1970.

Elle pose l'intérêt d'établir un lien entre les niveaux micro-, méso et macro-sociologique. Pour cela, il est possible de prendre l'exemple du harcèlement scolaire. Le harcèlement est provoqué par l'accumulation de remarques qui prises individuellement peuvent paraître anodines. C'est leur répétition qui peut provoquer des situations plus graves comme la phobie scolaire, voire le suicide. A un niveau macrosocial, on peut constater que le décrochage scolaire touche (10 % des 18-24 ans) et une partie est imputable au harcèlement. Or certaines catégories sociales sont plus spécifiquement à risque : personnes perçues comme LGBT, élèves en situation de handicap.

C'est cette continuité entre niveau micro- (interpersonnel) et niveau macro (structurel) qui explique la nécessité de prendre en compte les pratiques anti-oppression.

 

Voir au sujet de la notion de Micro-agression :

« Discussion sur les micro-agressions » (2017). URL :

https://naopsite.wordpress.com/2017/03/17/discussion-sur-les-micro-agressions/

 

- Les débats sur les groupes non-mixtes (non-mixité de sexe et de race) et les safe spaces : Il est possible de constater que les universités canadiennes connaissent des débats assez similaires à ceux que connaît la France autour de la non-mixité (Festival Afro-féministe, Camp d'été décolonial ou encore « Paroles non-blanches à Paris 8). Mais au Canada, ces débats sont plutôt provoqués par les « safe space ». A l'origine, il s'agissait dans les années 1970 d'espaces où les personnes LGBT pouvaient se réunir sans risquer d'être confrontées à des agressions physiques ou verbales.

 

 Voir au sujet des « Safe spaces » dans l'Université canadienne :

Baillargeon Normand, « Un musellement de l'Université ? » (mars 2016). URL : https://voir.ca/chroniques/prise-de-tete/2016/03/23/un-musellement-de-luniversite/

Turcotte-Summers Jonathan, « En défense des pratiques anti-oppression à l'Université » (avril 2016). URL : https://ricochet.media/fr/1072/en-defense-des-pratiques-antioppressives-a-luniversite

 

- L'anti-racisme politique et l'intersectionnalité des luttes :

Il existe une autre controverse dans les milieux anti-racistes politiques qui déborde souvent en France sur le milieu anarchiste. En effet, certains groupes anti-racistes politiques défendent la priorité de l'anti-racisme sur les autres fronts de lutte. Ce n'est pas le cas de tous les groupes anti-raciste politique. Par exemple, le collectif Mwasi défend une approche intersectionnelle (https://mwasicollectif.com/). On trouve également cette intersectionnalité aux Etats-Unis par exemple dans le mouvement Black Lives Matter (http://blacklivesmatter.com/) : lutte contre le racisme, féminisme, lutte contre les LGBT-phobie ou encore contre le « validisme » (discrimination structurelle à l'égard des personnes en situation de handicap).

Parfois la stratégie qui consiste à prioriser l'anti-racisme est qualifiée de « décoloniale ». Il faut néanmoins remarquer que les auteurs féministes décoloniales Abya Yala (Amériques) récusent cette thèse  considérant qu'il s'agit d'articuler pensée Black feminism et pensée décoloniale latino-américaine (issue de Anibal Quijano en particulier).

 

Voir :

Falquet J., Les racines féministes et lesbiennes autonomes de la proposition décoloniale d’Abaya Yala, Contretemps (2017). URL: https://www.contretemps.eu/racines-feministes-lesbiennes-autonomes-dabya-yala/

Curiel Ochy, “Décoloniser le féminisme: une perspective d’Amérique latine et des Caraïbes”.URL: http://verrederegles.tumblr.com/post/74838163536

 

Conclusion:

 

Au début du XXe siècle, certains anarchistes se considéraient comme des en-dehors décidant de vivre dans des milieux libres. Dans les années 90, Murray Bookchin a opposé l'anarchisme "style de vie" et l'anarchisme social. Il y a dans l'anarchisme anti-oppression des éléments qui peuvent faire penser à un anarchisme style de vie.  Entre autres, lorsque les pratiques anti-oppressives sont utilisées dans le cadre d'une vie communautaire. Mais l'anarchiste anti-oppression ne prétend pas s'enfermer dans des communautés, mais également mener une micro-politique anti-oppression dans la vie quotidienne. Mais, il/elle ne se contente pas de cette micropolitique de la vie quotidienne. Il/elle prétend en faire un axe pour construire des alliances et des coalitions qui visent à agir en vue d'une transformation structurelle de la société.   

 

Exemples de pratiques anti-oppression :

 

« 1) une activité des lignes de pouvoir où les personnes se déplacent vers l’avant ou l’arrière selon une liste d’axes de pouvoir pour qu’elles puissent constater leur pouvoir et leurs privilèges relativement aux autres;

 

2) des ateliers antiracistes pour établir une meilleure compréhension de la suprématie blanche et du privilège blanc;

 

3) des ateliers « transgenre 101 » pour approfondir la compréhension des identités et des luttes queers et transgenres;

 

4) des ateliers sur le langage de la domination visant le développement d’aptitudes de communication plus respectueuses et inclusives;

 

5) des périodes de réflexion au début et à la fin des réunions pour nommer et respecter les états et les processus affectifs des autres;

 

6) la désignation d’une personne dont la responsabilité est de reconnaître les tensions et de jouer un rôle de médiation, le cas échéant;

 

7) des stratégies de listes de tour de parole pour s’assurer que chaque personne qui veut parler a l’occasion de le faire;

 

8) le partage des tâches pour promouvoir le partage des compétences et réduire la spécialisation qui peut mener au « pouvoir sur » »

 

(Cité de : « Breton, Émilie, et al. "Les féminismes au coeur de l’anarchisme contemporain au Québec : des pratiques intersectionnelles sur le terrain1 »." Recherches féministes, volume 28, numéro 2, 2015, p. 199–222. doi:10.7202/1034182ar)

 

Sur quelques ressources anti-oppressives en Français, voir le CRAC : http://www.crac-kebec.org/outils

 

Bibliographie :

 

En Français :

 

- Quebec : voir :

 

 

L'anti-opppression: en principes et en partiques - http://ucl-saguenay.blogspot.fr/2011/07/lanti-oppression-en-principes-et-en.html

 

Collectif de recherche sur l'autonomie collective - http://www.crac-kebec.org/

 

Breton, Émilie, et al. "Les féminismes au coeur de l’anarchisme contemporain au Québec : des pratiques intersectionnelles sur le terrain1." Recherches féministes, volume 28, numéro 2, 2015, p. 199–222. doi:10.7202/1034182ar

 

Rachel Sarrasin, Anna Kruzynski, Sandra Jeppesen et Émilie Breton "Radicaliser l’action collective : portrait de l’option libertaire au Québec." Lien social et Politiques 68 (2012): 141– 166. DOI : 10.7202/1014809ar

 

Collectif de recherche sur l'autonomie collective , « Pensées et pratiques féministes antiautoritaires au Québec : de la recherche à l’action Émilie Breton, Sandra Jeppesen et Anna Kruzynski », Université Concordia, Montréal Communication présentée au colloque Intersectionnalité, Université de Montréal, dans le contexte de l’ACFAS, 13 mai 2010 . URL : http://www.crac-kebec.org/files/ACFAS_12mai2010.pdf

 

Ashley Fortier, Anna Kruzynski, Jacinthe Leblanc, Leah Newbold, Magaly Pirotte et Coco Riot Questionnements sur la compréhension de militantEs libertaires Queer et féministes au Québec à l’égard du Nous femmes et de la non-mixité : recoupements et divergences, 2009, (p.23 -33). URL : http://bv.cdeacf.ca/CF_PDF/56673.pdf#page=25

 

En France, voir par exemple, anarcha-féminisme et anti-racisme politique :

 

Front antipatriarcal de la CGA-RP - https://frontantipatriarcal.wordpress.com/a-propos/

 

Texte : « Libertaires sans concession contre l'islamophobie » (2012). URL : http://lautrement93.over-blog.com/article-appel-libertaires-et-sans-concessions-contre-l-islamophobie-110827688.html

 

Plusieurs articles dans le mensuel Alternative libertaire dont par exemple : Hourya (AL Tarn) « Intersectionnalité : Qu'est-ce que le féminisme décolonial ? » - http://www.alternativelibertaire.org/?Intersectionnalite-Qu-est-ce-que

 

Plusieurs brochures sur Infokiosques.net (https://infokiosques.net/) développe des positions s'inscrivant dans la mouvance de l'anti-oppression.

 

Voir également sur Grand Angle libertaire :

 

Pereira Irène, « L'anarchisme comme anti-oppression » (mai 2017). URL : http://www.grand-angle-libertaire.net/lanarchisme-comme-anti-oppression/

 

Dupuis-Deri et Pereira, « Les libertaires, l'intersectionnalité, les races et l'islamophobie » (mars 2017). URL : http://www.grand-angle-libertaire.net/les-libertaires-lintersectionnalite-les-races-lislamophobie-etc-dialogue-sur-les-contextes-francais-et-quebecois/

 

En Anglais :

 

Angleterre :

 

AG de l'assemblée des femmes de la Fédération anarchiste – Texte traduit en Français : Une analyse anarchiste de la théorie du privilège - https://paris-luttes.info/une-analyse-anarchiste-de-la-4010

 

Canada (autres) :

 

Anti-oppression zines - https://www.sproutdistro.com/catalog/zines/anti-oppression/

 

Lazar Hillary, « Until all are free : : Black feminism, anarchism and interlocking oppression » (2016). URL : https://anarchiststudies.org/2016/12/15/until-all-are-free-black-feminism-anarchism-and-interlocking-oppression-by-hillary-lazar/

 

Timothy Luchies, "Anti-oppression as pedagogy, prefiguration as praxis (2014). URL: 

http://www.interfacejournal.net/wordpress/wp-content/uploads/2014/06/Interface-6-1-Luchies.pdf

 

 Timothy Luchies, The promise of prefiguration: theorizing anarchism and anti-oppression (2012). URL:https://www.cpsa-acsp.ca/papers-2012/Luchies.pdf

 

Anarchism of color - http://www.coloursofresistance.org/category/race-and-anarchism/

 

Anarchist In The Town, « Anarchist Poeple of Color ». URL : http://theanarchistlibrary.org/library/anarchist-people-of-color-anarchy-in-the-town

 

Plus spécifiquement sur la mouvance anti-oppression queer canadienne :

 

Pabion Laurie, « Le processus de construction de l'identité Collective du mouvement Queer Montréalais : perspectives militantes francophones » (2016). URL : https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/14007/Pabion_Laurie_2016_memoire.pdf?sequence=2&isAllowed=y

 

Gingras-Olivier, Marie-Claude. "Les pratiques artistiques queers et féministes au Québec : art et activisme en tous lieux." Recherches féministes, volume 27, numéro 2, 2014, p. 153–169. doi:10.7202/1027923ar

 

En Irlande :

 

Workers Solidarity Movement - https://www.wsm.ie/

Voir en particulier :

Anarchism, Oppression et exploitation (2014) - https://www.wsm.ie/c/anarchism-oppression-exploitation-policy

Feminism, intersectionnality and anarchism (2014) - https://www.wsm.ie/c/insurrections-intersections-feminism-intersectionality-and-anarchism

 

 

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