De la classification chez Proudhon (II)

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Deuxième partie: La classification comme activité scientifique

 

Proudhon admet l’existence d’un ordre rationnel dans la nature. Il adopte donc une position épistémologique réaliste. Cet ordre n’est pas une simple projection de l’esprit humain, mais une réalité de la nature:

 

Dégager des sciences existantes ce qu’elles renferment de commun, c’est par là même découvrir ce qui fait leur certitude à toutes, leur caractère d’absolu ; c’est mettre en évidence la loi de la nature, la logique de Dieu même.”

 

L’existence de la classification, sous forme de séries, apparaît à tous les niveaux de la réalité que ce soit avec les mathématiques ou la biologie par exemple. La classification est ainsi un des principes de base des sciences naturelles:

 

Dans le règne animal, tout est genre et espèce, différenciation, progression et série. Non seulement les animaux ont été distribués par la nature en groupes tantôt subordonnés, tantôt parallèles ; mais, dans leur organisation intime, ils suivent encore la même loi.”

 

La tendance à la classification qui est présente dans le langage et qui en constitue la condition de possibilité n’est pas seulement une particularité de l’intelligence humaine, mais une imitation de ce qui existe dans la nature:

 

Spectateur de la création, obéissant à son impérieuse voix, l’homme est son imitateur en tout ce que produisent ses mains et sa pensée. [...] Tous ses ouvrages sont empreints de divisions et de séries : du poil des animaux et de la fibre des plantes il se fait des tissus moelleux, légers et puissants, qui remplacent pour lui la dépouille membraneuse des animaux. [...] Mais c’est surtout dans le langage, création spontanée de son instinct, que l’homme a le mieux suivi la loi des groupes et des divisions, à tel point que le langage n’est qu’un reflet des séries de la nature.’

 

La classification sérielle est la base de toute activité scientifique. Il ne peut pas y avoir pour Proudhon de sciences sans une opération de classification qui en constitue la première étape:

 

Dans toutes les sciences constituées et en progrès, l’objet scientifique est sérié, c’est-à-dire différencié, partagé en sections et sous-sections, groupes et sous-groupes, genres et espèces ; gradué échelonné, articulé, tissu, symétrisé, coordonné, comme la tige du palmier, la flûte à sept tuyaux, la lyre à quatre, sept, huit, neuf, dix ou douze cordes, comme les alvéoles de l’abeille, la toile de l’araignée, les mailles d’un réseau, le dessin d’une toile damassée. Toutes ces innombrables figures différentielles, nous les appellerons du nom générique de série.

Là donc où il y a commencement de sériation, il y a science commençante : nous l’avons vu pour l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, la physique et la chimie, la zoologie et la botanique, l’industrie et la philologie. Ces sciences sont désormais séparées du domaine religieux et philosophique : ne serait-ce point précisément la sériation de leur objet qui aurait amené cette séparation ?”

 

Connaître, c’est donc faire apparaître l’ordre existant dans la réalité:

 

Dans les sciences constituées, cela seul est certain dont la classification est faite, la série connue, la loi calculée : cela est obscur et controversé, au contraire, où l’esprit n’a pu saisir ni rapport, ni loi, ni série.”

 

Mais connaître, ce n’est pas expliquer. Il ne s’agit pas de rechercher comme dans les métaphysiques du XVIIe siècle, les causes qui expliquent les phénomènes:

 

Ce qu’il importe donc de connaître dans le traitement des maladies, sauf quelques affections particulières produites par l’introduction dans l’économie de virus ou miasmes, est beaucoup moins la cause première du mal, souvent insignifiante et presque toujours insaisissable, que la série des symptômes et phénomènes.”

 

Proudhon a retenu les critiques de la métaphysique de Hume à Comte, en passant pas Kant. La science ne recours pas aux notions métaphysique de substance ou de cause qui se trouvent au-delà de l’expérience phénoménale. Les sciences ne doivent se donner pour objectif que d’établir des rapports entre des phénomènes. Elles ne reposent pas sur une ontologie, c’est-à-dire sur le présupposé de l’existence d’une substance au-delà des phénomènes, qu’elle se donnerait l’objectif de connaître:

 

La série n’est point chose substantielle ni causative : elle est ordre, ensemble de rapports ou de lois. Dans les mathématiques, sciences nommées par excellence exactes,toute ontologie disparaît. “

 

Néanmoins que la série soit réelle ne signifie pas qu’il existe un seul principe de classification à l’oeuvre dans la réalité. Il peut exister plusieurs classifications possibles des phénomènes:

 

Ce qu’il y a de conventionnel et d’arbitraire dans notre système arithmétique ne prouve donc rien contre l’absolu de la science et n’accuse que la faiblesse de notre intelligence ; il y a mieux : il est utile et souvent indispensable pour nous d’étudier comparativement, sur un même objet, plusieurs systèmes, plusieurs modes de classification et de série.”

 

Proudhon admet que la classification a une portée instrumentale. La classification scientifique qui s’impose à un moment donné n’est pas la seule possible, mais elle est celle qui est la plus commode pour organiser le plus grand nombre de phénomènes:

 

Mais il n’est pas moins vrai que le système zoologique de Cuvier n’est pas le seul possible, bien que, dans l’état actuel de la science, et pour un objet déterminé, il soit le plus commode.”

 

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