L'influence du modèle du RAP étasunien chicano sur le RAP franco-portugais

 

 

Depuis les années 1990, s'est développé en France un RAP franco-portugais, issu de l'immigration portugaise en France. Certaines de ses productions utilisent comme référence esthétique le RAP Chicano.

 

Le Rap Chicano : une production issue de l'immigration mexicaine aux Etats-Unis

 

Le terme Chicano désigne aux Etats-Unis de manière péjorative les mexicains immigrés. Le Rap Chicano désigne entre autre une forme de gangsta rap issue de l'immigration mexicaine et comportant des éléments influencés par cette culture. Le Rap Chicano est le sous-courant majoritaire du Latin Hip Hop qui désigne aux Etats-Unis l'ensemble des productions de Rap provenant de pays de langues portugaises ou espagnols: porto-ricains, cubains, portugais...

 

Le premier rappeur auquel ce style est attribué est Kid Frost, il est l'auteur en 1990 de l'album Hispanic causing panic, comprenant le titre La Raza (1). Il y écrit par exemple : « It's in my blood to be an Aztec Warrior » (« C'est dans mon sang d'être un guerrier aztèque »).

 

L'application de la notion de « race » concernant les latinos (qui désigne l'ensemble des latino-américains et pas seulement les mexicains) fait problème aux Etats-unis. Le recensement de 2010 ne les considèrent pas comme une « race ». Mais la question doit être revue car plus de 36 % des latinos refusent de se classer dans noirs ou blancs, et se classifient dans « autre race »(2*). L'application aux personnes originaires du Portugal ou du Brésil de l'appelation hispanic (synonyme dans le recensement de latino) fait également l'objet d'un  débat (2**).

 

Le Rap chicano développe une esthétique spécifique qui le rend reconnaissable en particulier par rapport au gangsta rap noir américain. Il est l'expression esthétisée de l'affrontement armé entre les gangs noirs américains et latinos autour du trafic de drogue dans les ghettos étasuniens.

 

Le titre La familia (1996) de Frost reprend l'esthétique des films de mafia italo-américains (3). Ce qui est mis en avant c'est une culture latine tournée vers la famille et la religion catholique qui caractériserait les italo-américains et les chicanos et les distingueraient culturellement d'autres sous-groupes comme les noirs américains ou les WASP.

 

L'esthétique des clip du Rap chicano comprend des scènes où les chanteurs mettent en valeur le drapeau mexicain, boivent de la bière mexicaine, agitent devant l'écran des maillots d'équipe sportives ou encore montrent leur tatouages (4*). On trouve ainsi également des RAP dans lequel les chanteurs affirment leur fierté d'être des mexicains: "Proud to be a Mexican" (4**). Ils affirment la fierté de leur drapeau mexicain: "Mi raza mexicana [...] Soy orgulluoso de mi bandera mexicana" (4***). Les clip évoquent la référence à l'origine amérindienne et à l'histoire du Mexique. 

 

Le Rap chicano met en scène une image de la communauté chicano qui est celle qu'agite Donald Trump dans son message raciste anti-latino : des gangsters, des dealers de drogues… : « «Quand le Mexique nous envoie ses gens, ils n'envoient pas les meilleurs éléments. Ils envoient ceux qui posent problème. Ils apportent avec eux la drogue. Ils apportent le crime ».

 

A l'inverse de cette image le « Christian chicano rap » met en avant les valeurs chrétiennes des chicanos et dénonce les ravages de la drogue avec des clips prenant comme toile de fond des églises catholiques (5).

 

Cela renvoie également à une autre image de la communauté mexicaine aux Etats-Unis. En 2014, selon le bureau des études statistiques de l'emploi, les latinos représentent 43 % des employés dans le secteur primaire. Il occupent 36 % des emplois dans le nettoyage et le service à la personne, et 32% des emplois dans la construction (6). Durant sa campagne électorale, Donald Trump avait été fustigé pour avoir traité l'ex-Miss Univers Venezuela, Alicia Machado, de Miss Femme de ménage. Ce qui renvoie à l'image de la structure sociale des emplois des latinos aux Etats-Unis (7).

 

La reprise des motifs du Rap chicano dans le Rap Franco-portugais

 

En 1997, le groupe de Rap franco-portugais, La Harissa, sort un album intitulé Portos Ricos. Le titre joue sur une triple référence : « Portos » fait allusion au surnom péjoratif appliqué aux Portugais en France (équivalent de « Chicanos »), aux porto-ricains (communauté latino-américaine bénéficiant d'un statut particulier aux Etats-Unis leur permettant d'immigrer sans visa comme les portugais membres de l'Union Européenne), cela fait allusion également à la réussite économique des portugais en France. L'album contient entre autre le titre O Emigrante (8).

 

En 2001, l'album Portugal Rap Star du groupe La Harissa contient un titre intitulé « Nossa raça ». La notion de « race » rappelle ici celle utilisée dans le rap chicano et aux Etats-Unis. Mais la notion a également une histoire propre au Portugal. En effet, sous le régime de Salazar, il s'est agit dans un premier temps d'identifier la différence portugaise à un mythe de pureté raciale renvoyant à la « race lusitanienne ». Mais dans un second temps, après la défaite des régimes fascistes italiens et nazis, le régime se tourne vers le luso-tropicalisme pour défendre la légitimité de l'empire colonial portugais. Les portugais se caractériseraient sur le plan racial par le métissage avec les "maures" et les "noirs": ce seraient des euro-africains (9). La notion de « race » peut ainsi avoir un sens proche de peuple en portugais. Par exemple, le chanteur populaire Jorge Ferreire dans une chanson consacrée à l'immigration portugaise en 1997 énonce : « E quando a gente se abraça. Nessa hora até sente. O orgulho da nossa raça » (Et quand nous nous embrassons. A ce moment là nous sentons. La fierté de notre race ») (10).

 

Dans le même album, on trouve une autre chanson intitulée « 25 avril » allusion à la Révolution des Œillets de 1974 qui met fin à la dictature de Salazar (11). Le groupe y dénonce la dictature de Salazar et ses guerres coloniales. Cette valorisation du passé révolutionnaire portugais le rapproche aussi de l'histoire du Mexique. Les deux pays ont connu en 1910 des bouleversements politiques progressistes : l'établissement de la 1ere République au Portugal et la Révolution zapatiste au Mexique. Plus ambiguë est la référence aux "Grandes découvertes" (colonisation) avec la chanson Conquistador (1999). Mais la référence à l'histoire portugaise la plus mobilisée est celle liée à l'histoire de l'immigration en France: Português Emigrante (2016), Les gens des baraques (2011), A tous les papas portos (2011), Paradis des émigrants (2009)...

 

En 2008, La Harissa revient sur la dimension raciale de l'immigration en France dans une chanson intitulée « Rap français – Portugal tu peux pas test » (12) dans un album intitulé Espirito Favela. Le groupe y fustige ce qu'il considère être les travers du Rap français : « Il y a une tonne de blancs immigrés mais toi on sait bien ce que t'en penses. Black Blanc Beur! Ouais moi je suis le Portos de service je suis pas inclus dans tes discours tout comme les Asiat' et les Juifs. Rap français! ». L'affirmation identitaire « blanc immigré » ne vise pas à nier la situation d'autres groupes sociaux, mais à visibiliser et à faire reconnaître la situation sociale de minorités immigrées qui sont invisibilisés dans l'espace public français comme les portugais ou les asiatiques. Elle n'est pas utilisée dans le sens d'un projet identitaire raciste. La référence au modèle du Rap Chicano se justifie par la structure proche des emplois des deux groupes : il s'agit d'immigrés travaillant dans le nettoyage et le bâtiment, de culture latine et catholique. Ainsi, le groupe La Harissa qualifie les portugais de « latinos de l'Europe » du Nord-Ouest.

 

En 2014, le chanteur Sirando (issu du groupe La Harissa) revient dans son titre Portugal (13) sur une des thématiques qui favorise l'identification du Rap franco-portugais avec le Rap chicano, les clichés méprisants à l'égard de la condition de prolétaire que subissent les portugais en France au même titre que les latinos aux Etats-Unis : « Tes clichés on s'en bat. Tu ne nous aimes pas. » Ainsi, quand le Rap franco-portugais met en scène une scénographie issue du gangsta rap, c'est pour affirmer symboliquement une valorisation d'une identité portugaise perçue comme caricaturée négativement à travers des clichés. Le Rap franco-portugais se rapproche ainsi de ce qu'avait tenté de faire le mouvement culturel noir américain« Black is beautiful ».

 

La fierté d'être portugais est affirmée comme le revers de la honte d'être stigmatisé par des clichés et des moqueries. C'est ce que mettait déjà en avant la chanson Filhos da Naçao (2001) (14) : « J'vis en banlieue parisienne depuis mon enfance. J'ai grandi avec les moqueries tu connais la France. […] La harissa les portos du rap français on oubliera jamais qui l'on est qui vous êtes on vient représenter du mieux que l'on peut notre peuple fier et orgueilleux ».

 

L'affirmation des valeurs traditionnelles centrées sur la solidarité, la famille et la religion, que l'on retrouvait déjà dans le Rap chicano, est mis en scène dans l'esthétique des films de mafia par exemple dans le clip Sirando Familia (15).

 

Mais la mise en scène de l'esthétique et de la violence du gangsta rap prend souvent un tour plus parodique dans les clips du Rap franco-portugais. 

 

Ainsi dans le titre Bem vindo a Casa (2008),  les churros sont opposés aux gangstas (16). Dans « Buveurs de Sagres » (2010) du chanteur Ma Cash on retrouve, comme dans le Rap Chicano, les bières, mais au lieu des tee-shirts noirs des gangs chicanos, ce sont les tee shirts noirs de la marque de bière portugaise (17). Ce qui constitue un effet bien connu de la révolte contre-culturelle et l'affirmation identitaire qui termine en marketing ethnique.

 

Le Rap comme expression du renversement du stigmate

 

On pourrait se méprendre sur le sens de l'affirmation identitaire dans le Rap franco-portugais en y voyant l'affirmation avant tout d'un nationalisme, d'un chauvinisme, voire d'un racisme. Il s'agit surtout d'un mouvement issu de l'immigration et qui se donne pour objectif de renverser le stigmate en fierté.

 

L'analogie avec le Rap chicano ne peut être suivie jusqu'au bout. En France, l'immigration portugaise n'a pas la réputation de tremper dans le narco-trafic. La mise en scène de la violence finit comme le chante Sirando en assénant des coups de truelles à ceux qui oseraient se moquer des portugais dans la chanson Portugal (2014).

 

Il s'agit davantage d'une mise en scène symbolique de la violence qui vise à affirmer que les portugais ne se laisseront plus humilier par les moqueries et les clichés qui leurs sont infligés du fait de leurs statuts d'immigrés prolétaires.

 

Néanmoins, en dépit des différences entre chicanos et portos, certaines similitudes sont intéressantes à souligner. Les proximités culturelles: langues latines, religion catholique, importance accordée aux solidarités familiales. Les proximités en termes d'intégration: une structure d'emplois proches (emplois dans la construction et dans le service à la personne), des particularités dans l'intégration (maintien du lien avec le pays d'origine, un niveau scolaire faible qui se prolonge sur la deuxième et la troisième génération de l'immigration...). 

 

(1) La Raza (Kid Frost) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=hXZWxLSUyg4

 

(2*) « Les latinos sont-ils une race ? » (2013). URL : http://latinosusa.blog.lemonde.fr/2013/01/24/les-latinos-sont-ils-une-race/

 

(2**) "Portuguese-américans against being declared Hispanic" (2013). URL:

 http://www.theportugalnews.com/news/portuguese-americans-against-being-declared-hispanic/27890

 

(3) La familia (Kid Frost) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=fy29V5JIz5s

 

(4*) Gang ties (Rickless Cartel) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=DTlzU6nmliY

 

(4**)Proud to be a mexican - URL: https://www.youtube.com/watch?v=dlpbq5nGwkU

 

(4***)Mi bandera (Soxi) - URL: https://www.youtube.com/watch?v=AxObYHj64mI

 

(5) Father (Mc Magic) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=J3JCg8HNPp4&list=PLbsMG4YL2PtxalXH6Dcu63nsE-7ALVUv0

 

(6) Bureau of Labor Statistics, « Hispanics and latinos industries and occupations », Octobre 2015. URL : https://www.bls.gov/opub/ted/2015/hispanics-and-latinos-in-industries-and-occupations.htm

 

(7) « Traité de « Miss Piggy » par Donald Trump, la Miss Univers prend sa revanche », L'univers des Miss, 28 septembre 2016. URL : http://www.leparisien.fr/laparisienne/miss-france/traitee-de-miss-piggy-par-donald-trump-la-miss-univers-prend-sa-revanche-28-09-2016-6157557.php

 

(8) O Emigrante (La Harissa) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=DqEohNSwVpw

 

(9) Claudia Castelo, « Le luso-tropicalisme ou le colonialisme portugais sur le tard ». URL : http://www.buala.org/fr/a-lire/le-luso-tropicalisme-ou-le-colonialisme-portugais-sur-le-tard

 

(10) Não ha gente como a gente (Jorge Ferreira). URL : https://www.letras.com/jorge-ferreira/1725428/

 

(11) « 25 avril » (La Harissa) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=uHtPJ1AnZE8

 

(12) Rap Français (La Harissa) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=7h4vQiW3U8U

 

(13) Portugal (Sirando) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=t2iCTyCvs7Q

 

(14) Filhos da Nação (La Harissa) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=LKxtSIjtMwY

 

(15) Sirando Familia (Sirando) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=ZImTW3KrchQ

 

(16) Bem vindo a casa (La Harissa) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=mRAbmQ-ZmFM

 

 (17) Buveurs de Sagres (Ma Cash) – URL : https://www.youtube.com/watch?v=kQpFyso2me0

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