Nous avons besoin d'une éducation décoloniale, pas d'une éducation à la « diversité »

 

 

L'article ci-dessous donne un exemple de l'approche intersectionnelle et décoloniale dans l'enseignement aux Etats-Unis. L'auteure met en particulier en avant la notion de kyriarchie. Le terme a été inventé en 1992 par l'universitaire féministe, Elisabeth Schüssler Fiorenza. La notion est formée à partir des termes grecs kyrios, qui veut dire « maître », et arché, pouvoir . Il s'agit donc d'une notion qui désigne un système reposant sur des relations de pouvoir, de maître à dominé . La kyriarchie englobe : le sexisme, le racisme, l'homophobie, le classisme, le validisme...

 

Traduction d'un article de Zoé Samudzi, publié en mars 2016, dans Harlot Magazine, un magazine féministe intersectionnel étasunien.

 

Le mois de l'histoire des noirs est passé. Le renversement de la suprématie blanche par l'éducation critique reprend son travail quotidien.

 

Dans un texte « Pour le mois de l'histoire de la blanchéité », je présentais brièvement l'introduction du mois de l'histoire de la blanchité, un mois consacré à la kyriarchie, à savoir les oppressions qui se croisent entre elles et relevant du sexe, de la sexualité, de la race, de la classe et de la capacité physique. Ce mois de l'histoire relève d'une pédagogie critique.

 

La pédagogie critique est un type d'enseignement qui remet en question les structures dominantes (comme la blanchéité) par le dialogue et cherche à créer une conscience sociale et politique qui donne aux individus et aux communautés le pouvoir de nommer et d'identifier les oppressions. L'éducation brésilien Paulo Freire a appelé cela « conscience critique » et le processus qui lui est afférant « conscientisation ».

 

Dans son livre, « Education, puissance et biographie personnelle », le sociologue et éducateur argentin Carlos Alberto Torres a contesté les mythologies de l'éducation libérale et son idée « que l'éducation est une activité neutre et que l'éducation est une activité apolitique ». Être neutre et/ou apolitique lorsque les plans de cours de tous les niveaux d'enseignement sont orientés est une gageure. Une de mes citations préférées est un proverbe des Ewe-Mina (un peuple du Benin, Ghana et Togo) : «  Tant que l'histoire de la chasse sera racontée par le lion, le conte de la chasse consistera toujours à glorifier le chasseur ». Jusqu'à ce que l'histoire de la découverte des Amériques par les explorateurs blancs soit écrite par la diaspora africaine, que celle-ci puisse écrire l'histoire du commerce transatlantique des esclaves, jusqu'à ce que les communautés marginalisées puissent faire la narration de leurs expériences, l'histoire ne sera qu'en partie complète et privilégiera les savoirs et les perspectives des colonisateurs.

 

Dans ce contexte, les programmes d'éducation à la diversité sont des obstacles, plutôt que des tremplins vers la justice et l'équité. La diversité se serait par exemple l'inclusion d'une leçon sur les contributions sino-américaines à l'infrastructure américaine durant la Conquête de l'Ouest. Cela pourrait également consister dans un apprentissage des vêtements traditionnels amérindiens pendant les cours sur Thanksgiving. Dans les deux cas, la diversité signifie l'inclusion des communautés aux marges, d'une manière qui ne décentre pas la domination, mais l'isole.

 

L'inclusion des identités et d'expériences marginalisées sans le décentrement par rapport aux récits dominants est une compréhension de la diversité qui laisse les structures oppressives intactes, et en fait, les isolent de la critique. La diversité est bien souvent un soutien du racisme libéral en éducation et l'inclusivité devient fonctionnellement inutile si nous n'excluons pas, par le décentrement, les normativités violentes considérées comme normales :

 

« Grâce à un point de vue blanc sur l'histoire (et dans les manuels d'histoire) qui efface et minimise toutes les révoltes qui ont été nécessaire pour le changement, les libéraux peuvent exiger que les manifestants restent totalement pacifiques, pacifistes et non violents (ce qui signifie ne pas porter atteinte à la propriété privée) face à la déshumanisation, à la dégradation et à la violence répressive

la plus absolue (à savoir la destruction de la vie humaine). Les libéraux blancs et leurs sympathisants prennent des idées et des citations de Martin Luther King hors contexte et les utilisent pour faire honte aux manifestations perturbatrices en les considérant comme le fait d' émeutiers et de pillards […] »

 

Beaucoup d'enseignants prennent l'initiative de subvertir les valeurs normatives imposées par certains programmes d'enseignement et les exigences éducatives. Je voudrais prendre l'exemple de deux femmes merveilleuses que je connais : le Dr Terri Coleman, un professeur de composition de première année à l'Université Dillard de la Nouvelle-Orléans, et le Dr Charity Clay, professeur de sociologie au Merritt Collège à Oakland. Terri s'appuie sur des théoriciennes féministes et postcoloniales noires comme Victor Villanueva, Beverly Daniel Tatum, Gloria Anzamdua, Ngugi wa Thiong'o, Edward Said et Julius Lester. En tant que sociologue critique de la race et interactionniste symbolique, le travail de Charity se centre également sur la féminité noire et s'appuie de même sur l'étude des féministes noires Dorothy Roberts, Kimberlé Crenshaw, Alice Walker et Audre Lorde, ainsi que Joe Fegin, Eduardo Bonilla Silva, Stuart Hall et d'autres…

 

[…]

 

En tant que sociologue, Charity intègre dans son enseignement la « déconstruction des récits dominants » parce que « de nombreux étudiants ne sont pas conscients de la façon dont les structures de domination fonctionnent ». Elle tente de lier les enseignement en classe avec les expériences réelles des élèves en s'assurant que tous les groupes de sa classe sont représentés dans les concepts enseignés.

 

« Si j'ai des étudiants noirs, indigènes, asiatiques et du pacifique, queer, femmes, immigrants, … j'essaie de m'assurer que je fais des liens avec des exemples, des auteurs que nous lisons. Ce n'est pas pour l'inclusion de ces étudiants, c'est également pour fournir une compréhension à d'autres étudiants. Cette inclusion encourage les étudiants à partager et le partage peut créer un environnement d'apprentissage très puissant où les élèves écoutent et apprennent les uns des autres » (Charity Clay).

 

La diversité est antithétique avec l'éducation critique, avec toute politique qui cherche finalement à démanteler les systèmes oppressifs. Le véritable problème de la diversité aux yeux de Terri, c'est que « comme elle est basée sur la différence, elle comprend également la blancheur ». […]

 

« Les gens de couleur (…) ont besoin de voir leurs mondes propres mis au centre. Nous devons être en mesure d'assumer notre légitimité. Les blancs ont besoin de la pratique pour reconnaître et accepter la validité qui n'ont rien à voir avec eux. Ils ont besoin de pratiquer et d'habiter des espaces marginaux. La diversité ne le permet pas car elle fait que les différents groupes, y compris les blancs, occupent le centre ». (Terri Coleman)

 

La compréhension qu'à Charity de la diversité en éducation, c'est que celle-ci est une « diversité de surface » c'est-à-dire « la présence de différents « regards » sans une reconnaissance sincère d'idéologies ou de perspectives différentes ».

 

Elle cherche finalement à inciter les élèves à comprendre que leurs « expériences et réalités sont importantes ».

 

« Ne pas se voir représenter dans les manuels qu'ils lisent les décourage souvent de l'école » (Charity Clay).

 

Il est prouvé que les élèves obtiennent de meilleurs résultats lorsque le programme est représentatif et leur inculque un sentiment de fierté relativement à leur identité (1). Sinon, l'école devient un lieu où les élèves intériorisent leur propre infériorité sociale.

 

La diversité seule ne suffit pas à redresser des siècles d'approche et de socialisation hégémonique en éducation Nous avons besoin de campagnes comme le « démantèlement de la maison du maître » […]. Nous devons soutenir les étudiants et les membres du corps professoral dans des institutions comme l'Université d’État de San Francisco où le collège des études ethniques est confronté à des réductions de financement énormes […] Nous devons lutter pour l'éducation et le savoir sans violence que nous méritons.

 

(1) L'auteure fait allusion à cette étude :https://www.clutchmagonline.com/2013/01/new-study-black-students-who-are-taught-racial-pride-do-better-in-school/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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