La cage d’acier à l’ère de l’analyse prédictive



L’alliance entre les nouvelles technologies et le capitalisme conduit à resserrer le maillage de la cage d’acier annoncée par Max Weber.


I- La construction du soi par la cage d’acier


Avec la modernité libérale, l’émergence de l’économie capitaliste et de l’Etat bureaucratique ont conduit à imposer l’hégémonie d’une forme d’individu, lié au marché, présentée comme l’individu par nature par Thomas Hobbes ou Adam Smith. Il s’agit de l’homme économique:

  • un atome social en compétition avec d’autres atomes sociaux

  • dont les actions reposent sur le calcul

  • et ayant pour finalité l’optimisation de son plaisir


Dans l’usine, à partir des années 1920, avec le taylorisme, le travail a été soumis à la recherche d’une optimisation des gestes de l’ouvrier en le soumettant à des règles rigides.


A partir des années 1950, la société marchande spectaculaire a accentué cette construction d’un homme économique au travers de la publicité. Celle-ci construit la norme d’un modèle de vie désirable. Il s’agit du mode de vie des classes moyennes occidentales:

  • vivre en couple avec des enfants

  • être propriétaire d’un pavillon et d’une voiture

  • satisfaire ses désirs dans la consommation des produits de la grande distribution

  • partir en vacances régulièrement pour se livrer au tourisme de masse.


Voici, la norme du bonheur qu’a fabriquée la société de consommation. Car, il ne s’agit pas pour l’économie marchande de répondre aux besoins du consommateur. Il s’agit pour l’économie capitaliste de conduire à consommer en vue de l’accumulation du profit pour le profit. Pour cela, il s’agit de susciter des désirs.


La cage d’acier ne régit pas seulement le travail, elle s’étend aux loisirs. La grande partie du temps qui n’est pas consacré au travail, l’est à l’industrie du divertissement: la télévision, les jeux videos, les réseaux sociaux… Hors de l’emploi et des activités physiologiques, le temps de loisir est voué au jeu. Il s’agit de gamifier l’existence pour consommer des jeux et faire acheter des produits de consommation. Il s‘agit de faire passer le temps de manière divertissante. L’espace de temps personnel de loisir se trouve ainsi colonisé par les productions de l’industrie du divertissement.


L’ère de la rationalité computationnelle algorithmique accentue cette production d’un individu comme homme économique. Le techno-capitalisme se donne aujourd’hui comme utopie de parvenir à la prévisibilité des individus par l’analyse de big data. Les Etats y voient le moyen de surveiller et de contrôler l’existence des individus à des fins sécuritaires. Les entreprises y voient le moyen de parvenir à un profilage commercial des individus: c’est le marketing prédictif. C’est alors l’ère de l’analyse prédictive. Dans la production, le travailleur se trouve également soumis à une optimisation rationnelle de son activité, lorsqu’il n’est pas voué à être remplacé par une intelligence artificielle.


Mais peut-être il ne s’agirait pas tant de savoir si cette prévisibilité de l’humain est possible, mais à quelle condition elle est devenue possible. Sommes-nous prévisible en soi ou sommes nous rendus prévisible par la cage d’acier ? C’est à dire cette prévisibilité de nos comportements n’est-elle pas construite par la structure marchande de nos sociétés qui nous transforme en homo oeconomicus ?


Comment serions nous alors devenus prévisibles ? Ne sommes nous pas devenus prévisibles parce que nous nous comportons comme des consommateurs, parce que nous suivons le modèle de l’existence hédoniste véhiculée par la publicité... Plus nous appliquons le modèle du consommateur rationnel à l’ensemble des dimensions de nos existences, plus nous devenons prévisibles. Notre existence devient alors réductible à un calcul d’optimisation de notre plaisir que la logique computationnelle algorithmique a alors beau jeu de prévoir plus facilement.

Néanmoins, au delà du modèle de l’homo oeconomicus, la neuro-économie et le neuro-marketing caressent le rêve de prévoir les comportements humains à partir de leurs déterminants inconscients. Parvenir à un tel contrôle, serait sans doute encore plus efficace que la transformation de l’humain en homo oeconomicus car il s’agirait alors d’agir en amont, au niveau du déclenchement de la décision pulsionnelle d’achat, et de la provoquer, et non plus seulement de la prévoir.

Mais peut-on alors encore échapper à la prédictibilité de nos existences face à l’analyse algorithmique des big data ?


Échapper à l’aliénation de la cage d’acier, ce serait résister à l’imposition de ce modèle de la rationalité marchande à l’ensemble de nos sphères d’existence. Il s’agirait de se construire une existence qui ne soit pas régit par le calcul et la recherche du plaisir.


Il faudrait faire également une place particulière dans cette construction de l’homme économique à l’idéologie du développement personnel orientée vers le bien-être. Loin de rompre avec la logique libérale, dont pourtant ses tenants prétendent guérir les blessures, elle ne fait que l’entériner. En effet, l’idéologie du bien-être oriente l’existence vers les valeurs hédonistes de la société libérale.


La sociologie nous apporte la connaissance des règles qui organisent la cage d’acier produite par la rationalité marchande. Cette connaissance nous permet de réfléchir à ce que peut être une existence qui échappe à la prévisibilité algorithmique.


Tendre à vivre une existence libre, c’est se rendre imprévisible relativement aux normes de la rationalité marchande. La recherche de la facilité: voici un ressort sur lequel s’appuie l’efficacité de la technique produite par l’ordre marchand. Tendre vers le plaisir: voilà qui nous rend prévisible et conforme à l’ordre marchand. Il s’agit d’échapper à cette logique marchande pour donner à nos existences d’autres orientations.


II- La résistance de l'individualité face à la mécanisation capitaliste de l'existence


La mécanisation de l'existence: la réduction de nos existences à être des individus calculateurs, et donc prévisibles, qui optimisent leur plaisir dans la consommation. Quelle existence n'a pas alors la prévisibilité de l'homo oeconomicus ?


a) Individualisme et holisme: Ne pas se concevoir comme un atome social, mais comme inséré dans un éco-système (pensée écologique). Essayer de concevoir ses actions à partir d'une telle conception holiste du monde. L'individualité est produit par la totalité et y retourne.


b) Intérêt et altruisme: Ne pas orienter son existence uniquement vers un intérêt égoïste individuel. Mais penser qu'il peut y avoir une existence et une individualité plus riche en tournant son existence vers le social. Refuser la naturalisation et l'universalisation cynique de l'anthropologie hobbesienne. Le manque de sens de l'existence contemporaine ne vient pas de la perte du religieux, mais de la construction des "sujets" comme atomes sociaux.


c) La compétition inter-individuelle: le dépassement de soi ne se trouve pas dans la compétition. La pratique des arts martiaux en est un exemple: le pratiquant cherche à se dépasser lui-même et non pas les autres. C'est un dépassement de soi par soi.


d) Plaisir et création: Le but de l'existence n'est pas l'optimisation de son plaisir et la recherche de la facilité. Les aspirations les plus intéressantes de l'existence ne peuvent donc se réaliser dans la consommation et au moyen de la technique. Il s'agit de chercher à avoir une vie intéressante c'est-à-dire une vie créatrice. C'est pourquoi, il ne s'agit pas avant tout de fuir la souffrance. Il est parfois nécessaire de l'affronter pour mener une vie intéressante. C'est la fonction de l'ascèse de rendre capable d'affronter les épreuves futures nécessaires à la réalisation d'une vie créatrice qui soit un objet de fierté personnelle et d’une reconnaissance sociale. C’est l’existence héroïque.


e) Jeux et savoir: Le “game”, avec son corailaire “le fun”, est le rapport au monde de la société libérale marchande. Le caractère plaisant du divertissement est opposé à l’austérité de la lecture et de la réflexion intellectuelle. Comme dans Farenheigt 451, la lecture devient résistance. Mais cette fois, il s’agit de résister à la gamification de l’existence.


f) Prévisiblité et norme: Une existence de consommateur est une vie prévisible, enfermée dans les normes de la cage d'acier marchande. Etre capable d'agir en dehors des normes de la raison marchande. Se passionner pour les savoirs intellectuels, par désir de comprendre le monde, et non pour trouver un travail rentable qui nous permette de nous épanouir dans la consommation. Vivre en dehors des normes marchandes de l'idéal publicitaire de la classe moyenne: le couple avec enfants, la voiture, le pavillon, l’industrie du divertissement, les vacances... c'est à dire la norme de bonheur des classes moyennes construite par la société spectaculaire marchande. Ne pas laisser définir son existence par la rationalité computationnelle capitaliste.


g) Idéal du moi: Se donner des exemples d'existence qui ne sont pas ceux de l'homo oeconomicus. Des exemples d'existence qui vont de l’idéal du stoïcisme (opposé à l’hédonisme épicurien) à par exemple la grande individualité altruiste: Louise Michel, Gandhi, Luther King, Mandela…(contre la morale du dernier homme, critiquée par Nietzsche). Il est ainsi bien étrange qu’une société qui regarde avec ironie la prétention des anciens à une existence héroïque puisse se targuer d’avoir le monopole de la réalisation de l’individualité.


Mots clés 1: mécanisme, machine, computationnel, logique binaire, calcul d'intérêt, calcul peine/plaisir; algorythme


Mots clés 2: vie, existence, création, individualité, altruisme, solidarité, communauté, éco-système


Annexe: Ce qui est en train de nous devenir incompréhensible


Les rapports au monde qui ne sont pas ceux de l’homme utilitariste sont en train de nous devenir incompréhensible et de perdre leur sens. C’est le cas par exemple de la philosophie stoïcienne, celle de Sénèque, par exemple:


L’essentiel de la vie s’écoule à mal faire, une bonne partie à ne rien faire, toute la vie à faire autre chose qu’il faudrait faire” (LC I): ce n’est pas la vie qui est trop brève, mais les individus qui en usent mal en s’oubliant dans le divertissement et non en la consacrant à se demander comment il est important de vivre.


Ta ténacité à l’étude et les efforts que tu consacres toute affaire cessantes à ton progrès intérieur de chaque jour, le les vois avec plaisir et les approuves” (LC V): devenue incompréhensible une existence tournée vers la lecture et la réflexion, oubliée au profit de l’industrie du divertissement. .


Tout le monde veille non à bien vivre, mais à vivre longtemps” (LC XXII): devenu incompréhensible car la recherche de la vertu n’a pas de sens pour l’homme économique.


Crois-moi, même sur un lit de souffrance, il y a de la place pour la vertu. Il n’y a pas que sur le champ de bataille qu’on peut faire preuve d’une bravoure indomptable” (LC LXXVIII): devenu également incompréhensible que l’affrontement à la souffrance permette d’exercer et d’éprouver la fermeté d’âme.


Références:


Entretien ave Eric Sadin: “Il est impératif de contenir la puissance du techno-pouvoir” (Libération, mars 2015). Disponible sur:

http://www.liberation.fr/economie/2015/03/22/il-est-imperatif-de-contenir-la-puissance-du-technopouvoir_1226071


Hornoy Aurélie, “Marketing prédictif: remede miracle ou poudre aux yeux ?”, 12/06/14.

Disponible sur: http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-124613-marketing-predictif-une-veritable-revolution-portee-par-le-big-et-le-smart-data-1096237.php


Laval Christian, “La cage de Weber” temporel (2006). Disponible sur: http://temporel.fr/La-cage-de-Weber#nh6

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