Bienvenue dans le meilleurs des mondes de l’école numérique

 

A propos de Emmanuel Davidenkoff, Le Tsunami Numérique (Stock, 2014)

 

 

 

Directeur de la revue l’Etudiant et chroniqueur à France Info, Emmanuel Davidenkoff publie un ouvrage invitant à prendre conscience de l’urgence numérique. Sa thèse est la suivante: si l’école publique ne se met pas à l’heure du numérique, c’est le privé qui le fera, conduisant ainsi à une privatisation accrue du secteur de l’éducation. Ce n’est pas directement cette thèse que nous allons discuter, mais la vision qui nous est présentée dans l’ouvrage de l’école numérique et de ses potentialités.

 

Portrait du secteur de l’enseignement en terra numerica

 

Emmanuel Davidenkoff présente une vision que l’on imagine assez juste des intérêts économiques néo-libéraux qui se trouvent à l’oeuvre dans l’introduction du numérique dans l’enseignement.

 

Le numérique devrait, dans cette vision, être conduit à toucher tous les secteurs de l’enseignement: le supérieur, la formation continue, les cours de soutien, mais bien évidement également les niveaux du secondaire et du primaire.

 

L’enseignement via le numérique doit être compris dans le cadre d’une économie de concurrence mondialisée. C’est pourquoi le premier enjeu se trouve au niveau de l’enseignement supérieur. Il est possible de souligner trois facteurs. Tout d’abord, le classement internationnal des établissements d’enseignement supérieur (dit classement de Shanghai). Avec, les MOOCs (Cours massifs et ouverts en ligne), c’est au niveau mondial que se trouvent mis en concurrence les établissements. Ensuite, pour des universités publiques françaises qui peinent à trouver des ressources propres dans le cadre de l’autonomie de gestion (plusieurs universités sont en faillite), c’est la possibilité de vendre le prestige d’une formation d’une université française à des étudiants du monde entier. Enfin, les universités enregistrent un fort taux d’échec durant le premier cycle de licence et elles pourraient se trouver mises en concurrence avec des cours en ligne privés ou alors dans l’obligation légale de mettre en ligne des cours. Cela pourrait en effet conduire à l’allègement des besoins de recrutement en enseignants chargés d’assurés des cours magistraux et ainsi à une diminution du poids de l’enseignement supérieur sur le budget national ou du moins à sa réorganisation vers des activités de recherche.

 

En effet, l’un des grands enjeux des cours en ligne, c’est le “low cost”. Il sera possible, une fois passés les frais de mise en place des MOOCs, certes couteux à réaliser en termes de temps, d’amortir l’investissement sur le long terme et sur un marché mondial.

Si pour l’instant les MOOCs ne sont pas encore assez attrayants et interactifs (même s’ils le sont déjà davantage que la mise en ligne de simples polycopiés de cours) avec aujourd’hui la vidéo, bientôt on pourra espérer avoir recours à des vidéos interactives et des serious games. L’objectif est de remettre en question la forme traditionnelle du cours magistral, jugé par les étudiants souvent ennuyeux, grâce à la technologie.

 

On peut se demander pourquoi les enseignants accepteraient de se prêter au jeu de la mise en place des MOOCs dans le supérieur ou de la classe inversée (1) (avec la conception de capsules: petites vidéos qui permettent à l’élève de préparer le cours chez lui) dans le secondaire. Cela tient au fait qu’on leur promet que ces technologies numériques leur permettront de se dégager des tâches les plus fastidieuses et les moins interéssantes, en particulier la correction de copies. Il ne s’agit pas seulement de la correction de QCM, mais de l’expérimentation actuellement aux Etats-Unis de logiciels permettant de corriger des dissertations. Pour l’enseignant dans le supérieur, il s’agit de lui assurer qu’il pourra davantage se concentrer sur son travail de recherche et d’être moins accaparé par des tâches d’enseignement.

 

(1) Pour une présentation de la classe inversée:

https://www.youtube.com/watch?v=1_3_QGPyVCQ

 

Ce qui est invisbilisé…

 

Néanmoins, si cette présentation de l’enseignement numérique correspond aux rêves des néo-libéraux, elle a le défaut d’invisibiliser un certain nombre de dimensions.

 

- Les inégalités de développement dans le monde:

 

Tout d’abord, si l’on se situe au niveau d’une mondialisation de l’enseignement, qu’est-il possible d’en penser ? Un des arguments en faveur de l’enseignement du numérique consiste à mettre en avant la réduction de la fracture du numérique grâce à la connexion satellite: aujourd’hui il est plus facile dans certaines parties du monde d’être connecté à Internet que d’avoir l’eau courante. Des adolescents ou des adultes qui n’ont pas accès à l’enseignement pourraient ainsi se former et passer les diplômes des établissements les plus reconnus sur le marché mondial.

 

Faire le choix d’un enseignement mondialisé, cela peut consister en contrepartie à renoncer à la souveraineté éducative pour un certain nombre de pays qui éprouvent déjà des difficultés à développer un enseignement en particulier supérieur. Ces pays deviennent alors encore plus dépendants, pour la formation intellectuelle et professionnelle de leurs citoyens, des pays les plus développés.

 

En outre, il est fort probable que cela ne conduise pas enrayer la fuite des cerveaux, mais à organiser encore mieux sa circulation au niveau mondial. En effet, l’un des arguments des instituts de formation en ligne consiste à développer un système de repérage des étudiants les plus brillants pour les mettre directement en relation avec des entreprises. Repérer ces étudiants n’est guère difficile au vu du taux de réussite de ces formations. En effet, le taux d’abandon sur les MOOCs est énorme: 10% vont au bout de la formation sur Coursera, un des leader mondiaux.

 

En réalité, ce qui attise les convoitises économiques, concernant les MOOCs, c’est qu’il s’agit d’un marché mondial et qu’il y aura, dans les pays du Sud en particulier, des étudiants prêts à beaucoup pour bénéficier d’une formation d’une prestigieuse université européenne ou états-unienne et aux perspectives d’emploi que cela pourrait leur offrir. Il y a donc sans doute une certaine dose de cynisme économique dans un modèle de cours qui s’adresse probablement surtout aux moins dotés économiquement et géographiquement.

 

- Les inégalités sociales économiques dans les pays riches

 

On peut supposer que l’existence, concernant les cours de soutien, d’une offre numérique low cost va entraîner une segmentation du marché du cours de soutien entre deux groupes sociaux économiquement inégalitaires.

 

D’un côté, on peut supposer que les familles ayant de faibles revenus, qui ne peuvent pas suivre la scolarité de leurs enfants du fait de leurs horaires de travail et de leur faible capital culturel aient recours à des cours de soutien low cost entièrement en ligne.

 

A l’inverse, il est fort à parier que les familles des classes sociales favorisées investiront dans un package comprenant à la fois des cours en ligne et un enseignement à domicile.

 

Il en résulte ainsi que les investissements faits par les classes sociales défavorisées pour aider leurs enfants peuvent ainsi ne pas se traduire par une diminution de l’inégalité sociale. C’est un fait déjà avéré. Depuis un siècle, le niveau scolaire de l’ensemble de la population a augmenté en France, en revanche les inégalités scolaires entre classes sociales n’ont pas diminuée.

 

- La fracture numérique secondaire

 

Dans cette vision de l’enseignement numérique, tout au plus, ce qui est pris en compte, c’est la fracture de l’inégalité d’accès technologique. Les études indiquent une résorption de cette fracture numérique, à la fois sous l’effet de l’action des pouvoirs publics et des innovations technologiques.

 

Mais il est nécessaire de prendre en compte également les inégalités d’usage du numérique. En effet, les études laissent apparaître qu’en fonction de leur niveau socio-culturel les individus n’ont pas tous le même usage du numérique. Il est possible de distinguer des individus qui utilisent ces technologies à des fins principalement ludiques ou de consommation (achat en ligne) et des individus qui sont capables de les utiliser également à des fins d’auto-formation.

 

En effet, on sait en sociologie des pratiques culturelles qu’il ne suffit pas qu’un équipement soit disponible pour que cela permette sa démocratisation. Le fait que les musées ou les bibliothèques soient gratuits ne suffit pas à faire en sorte que les individus qui ont le niveau socio-culturel le plus faible les fréquentent. De même, l’existence et la gratuité de France-culture et d’Arte ne suffisent pas à ce que ces médias aient une meilleure audience par rapport aux chaînes commerciales. Il faut, pour pouvoir se servir des ressources culturelles savantes, avoir un capital culturel, des compétences et un habitus qui permettent d’en tirer parti et qui font également qu’on ait l’habitude de s’en servir.

 

Il est possible de prendre également un second exemple qui est celui de la règle du 1%. On estime que sur Internet, il existe 1% de personnes qui contribuent régulièrement à produire de l’information, 9% qui le font occasionnellement et 90% qui se limitent à consommer de l’information. Il faut en effet, pour pouvoir contribuer, avoir les compétences pour, par exemple rédiger, un article à partir d’informations même si celles-ci sont déjà disponibles sur Internet.

 

Cela nous amène à un second point de la fracture numérique secondaire, c’est que pour pouvoir se former par le biais de cours en ligne, il faut posséder des compétences préalables en termes de stratégies d’apprentissage et de mémoire sémantique pour réussir. De ce point de vue, on peut rappeler que les cours traditionnels par correspondance possèdent un fort niveau d’échec et que le e-learning n’a pas mieux fait. Les MOOcs comme on l’a vu ne font pas exception à cela.

L’engouement pour la classe inversée doit être mis en lien avec le fait que les études montrent que l’association à des cours présentiels d’un cours numérique augmente le taux de réussite. Mais il faut signaler par ailleurs que les études mettent en lumière que ce sont les meilleurs élèves qui tirent le meilleur parti des technologies numériques.

 

- Le NSD ou No Significant Difference phenomenon et la gamification

 

On peut se demander si les technologies du numérique présentent de manière générale un effet positif sur les apprentissages. Les études qui ont été menées depuis plusieurs années et les méta-analyses qui en ont été tirées, mettent en évident un effet d’absence de différence significative entre un apprentissage avec et un apprentissage sans.

Aujourd’hui certains promoteurs des nouvelles technologies dans l’enseignement, tout comme dans le management ou le marketing, mettent leurs espoirs dans les serious games. Le jeu vidéo a en effet la capacité de provoquer un fort engagement dans la tâche qui est néanmoins comparé par certains aux processus neurologiques des phénomènes d’addiction aux drogues. Cependant, avant de parvenir à manipuler les élèves et les employés pour les rendre addicts aux serious games, il faudra réussir à dépasser cet obstacle sur lequel ont échoué les jeux éducatifs classiques: on joue avant tout pour se divertir et non pas pour apprendre.

 

Conclusion:

Ce que semblent traduire les enjeux actuels autour de l’enseignement numérique se situe avant tout sur le plan économique plutôt que cognitif. Les enjeux économiques sur le plan mondial et national (avec l’équipement des établissements scolaires, les cours de soutien et la formation continue en particulier) sont sans doutes énormes.

Mais sur le plan cognitif, on peut être davantage dubitatif sur l’impact sur les apprentissages. Ceux-ci ne peuvent pas être résolus par des solutions techniques car ils ne sont pas d’ordre technologique pour deux raisons au moins. La première, c’est qu’il s’agit d’apprendre aux élèves non pas à s’adapter à un état particulier de la technologie, mais à leur donner les capacités de s’adapter même aux technologies qui n’existent pas encore. La seconde, c’est que les compétences qui sont requises pour qu’un employé ait encore de la valeur sur le futur marché du travail consistent justement à posséder des compétences que les machines ne peuvent pas avoir.

Le numérique peut être un outil parmi d’autres, mais il n’est pas la solution à l’échec scolaire, lié très fortement à la reproduction des inégalités sociales. Au contraire, il est fort à craindre que les progrès technologiques ne conduisent les machines à réaliser les compétences cognitivement les plus mécaniques et ne laissent principalement aux travailleurs que les compétences qui nécessitent un haut niveau de maîtrise intellectuelle: ce qui peut conduire encore à accentuer les inégalités sociales. Certaines prospectives prévoient ainsi une forte destruction d’emplois des classes moyennes, en particulier dans l’enseignement (du fait des cours en ligne).

Alors plutôt que d’équiper les écoles en technologie numérique ou que de gamifier l’enseignement, il s’agit sans doute de s’attacher à la question fondamentale qui est: comment peut-on faire aimer apprendre aux élèves ? Sur ce plan, la remise en cause de la notation pour se concentrer sur le travail scolaire autour de projets qui ont du sens pour les élèves est sans doute plus pertinent. C’est-à-dire qu’il ne s’agit, non pas de transformer le savoir en jeu, mais de faire en sorte que le savoir devienne pour les élèves aussi désirable que les jeux produits par l’industrie du divertissement. A ce propos, les étudiants ne s’y trompent pas car lorsqu’on les interroge sur le sujet, ils ne demandent pas plus de technologies, mais des enseignants enthousiastes qui les inspirent.

 

Annexe:

 

Pour une revue de la littérature scientifique sur l’enseignement et le numérique:

 

 

Dossiers de l’IFE, Pédagogie + Numérique = Apprentissages 2.0 (n° 79, novembre 2012).

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