L'engagement militant: déterminants, freins et tremplins (III)

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III- La dimension pragmatique de l'engagement

 

La mise en avant des déterminations objectives dans ces versions les plus extrêmes conduirait à transformer le sujet humain en un pantin qui ne serait que le jouet des mécanismes sociaux. Une telle thèse conduit à détruire les capacités d'auto-émancipation des sujets.

A l'inverse, la mise en avant des conditions subjectives accorde une toute puissance à la conscience du sujet. Il suffirait de le vouloir pour s'engager. Les conditions sociales ne jouent plus aucun rôle.

 

C'est pourquoi je m’intéresse à une autre voie qui ne se centre ni sur la psychologie et l'individu d'une part et d'autre part ni sur les structures sociales objectives. La dimension qui m’intéresse plus est celle de l'action collective.

 

La conception centrée sur l'individu, indépendamment des conditions sociales, est celle qui est à l’œuvre également dans le libéralisme économique, qui considère l'individu humain comme possédant une toute puissance sur ses actions.

 

Néanmoins, l'approche centrée sur les conditions sociales me semble ressortir d'une illusion scientiste. C'est toujours après que les historiens et les sociologues viennent nous parler des causes sociales qui ont déterminé une révolution ou un mouvement social. Mais il est toujours étonnant de constater que, à quelque jours même à peine avant que ne se déclenchent ces événements, personnes n'était en capacité de les prévoir. Cette illusion des historiens, le philosophe Bergson l’appelait l'illusion rétrospective. Il soutenait pour sa part qu'il y a dans l'histoire « une imprévisible création de nouveauté ». Cela signifie que pour lui, il existe la possibilité d'un surgissement irréductible, d'un événement, sans qu'il y ait eu de prédispositions. Bergson ne nie pas l'existence de ce que Bourdieu appellerait un habitus. La plupart du temps, nous agissons sous l'emprise de l'habitude. Mais il arrive, sans qu'on comprenne pourquoi, des individus créent de l'évènement. C'est d'une certaine manière ce que raconte l'histoire de la liste Schindler. Même un individu comme Schindler, que rien ne semble prédisposer à cela, peut devenir un juste. C'est rare, mais pas totalement impossible. Il n'existe pas de déterminisme absolu, nous dit Bergson.

 

Georges Sorel, à travers son étude du syndicalisme révolutionnaire, a prolongé la réflexion de Bergson, mais au niveau des actions collectives. Sorel ne situe pas la transformation sociale au niveau des individus. Il se situe d'emblée au niveau des actions collectives. Mais il met en avant, comme Bergson, le fait qu'il n'est pas possible de prévoir le surgissement de l’événement. Cela signifie qu'il ne peut se produire que sous l'effet de tentatives. Ce sont les pratiques d'actions quotidiennes de lutte syndicale qui peuvent déclencher la grève générale. Cela ne signifie pas que cela va nécessairement se produire, mais qu'à l'inverse, si personne n’essaie, il ne se produira rien. Sorel fustige les marxistes de son époque, qui attendent sans rien faire des conditions sociales objectives et critiquent l'action quotidienne des syndicalistes.

 

Conclusion :

 

J'ai essayéde mettre en garde contre un écueil qui consiste à attendre que les sciences sociales nous donnent la clef objective de l'engagement et du non-engagement. Le premier point, il me semble c'est que l'engagement reste avant tout l'effet d'une pratique. Il n'y a pas de déterminisme absolu. Au niveau des individus, des sociétés, il existe de l'imprévisible, même si celui là peut être réduit à une exception statistique.

Le deuxième point, c'est qu'entre la personne qui se soumet et celle qui s'engage, il y a une différence de degrés et non de nature. Cela signifie également que dans une même situation, il n'y a pas deux attitudes possibles, mais une multitudes d'attitudes possibles. Cela signifie en outre que certains individus sont capables de créer des voies nouvelles qui n'étaient pas préalablement dessinées.

 

  Enfin, troisième point, la dimension la plus importante de l'engagement ne me semble résider ni dans la conscience du sujet ni dans les structures sociales mais dans l'action et en particulier l'action collective. L'engagement doit être analysé à partir des efforts quotidiens qu'effectuent les acteurs collectivement pour transformer la société. En effet, la bonne conscience et le choix ne suffisent pas à déterminer un engagement. Il doit se réaliser dans une action. L'étude de la structure sociale ne suffit pas à prédire les actions humaines. Enfin, l'action collective n'est pas une simple addition d'actions individuelles : celui qui résiste individuellement ne s'engage pas nécessairement dans une action collective.

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