La raison publique chez Proudhon (I)

 

- Démocratie et autonomie du mouvement ouvrier -

 

 

 

Mots clés généraux: Libéralisme, socialisme, conflictualité sociale, démocratie délibérative, usage public de la raison, majorité et consensus

 

 

Concepts proudhonniens: Raison publique ou collective, force collective, droit de la force, séparation (syn. autonomie prolétarienne), élimination de l'absolu, équilibration ou balance des contraires

 

 

 

La notion de « raison publique » a retrouvé ces dernières années une actualité dans le champ philosophique français, en particulier dans le sillage de l'ouvrage de John Rawls, Le liberalisme politique[1], et plus généralement dans le contexte de l'ensemble des travaux qui se sont développés autour de la notion de démocratie délibérative, à la suite de l'oeuvre de Jurgen Habermas. Néanmoins cette notion de « raison publique » a en France une déjà longue histoire attestée au moins de depuis le XVIIIe siècle[2]. Cette notion est encore présente sous la plume des auteurs du XIXe s.[3], et c'est à l'un d'eux en particulier que je souhaite m'intéresser dans cet article, à savoir Pierre-Joseph Proudhon. Celui-ci mobilise fréquemment cette notion dans son oeuvre sans jamais s'y attarder[4], à l'exception d'un développement conséquent qu'il lui consacre dans la septième étude de De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise (1858), intitulée « Les idées »[5].

 

 

Pourtant la présence dans l'oeuvre de l'auteur bisontin de cette notion n'est pas sans relancer les interrogations sur la nature politique de son oeuvre: auteur socialiste, ou en réalité libéral[6], social-libéral, ou père de l'anarchisme[7]? La notion de raison publique semble en effet mettre en avant une conception politique délibérative, de tradition libérale, qui insisterait sur l'importance d'un débat pluraliste dans l'établissement d'une politique rationnelle. A l'inverse, la conception participationniste de la tradition républicaine néo-athénienne, si elle peut certes impliquer la délibération publique, pourrait s'accorder avec une forme d'unanimisme et de communion émotionnelle collective qui pourrait se passer d'un débat politique argumenté. Une telle opposition entre, d'un côté, raison publique libérale et démocratie délibérative et, d'un autre côté, démocratie participative et communauté émotionnelle irrationnelle, pourrait en outre sembler s'étayer dans l'opposition qui pourrait être faite entre, d'un côté, la dichotomie libérale - public/privé - et de l'autre, l'opposition que semblerait impliquer le communisme entre commun et individuel. La critique du communisme[8] qu'effectue Proudhon tout au long de son oeuvre ne conduit-elle pas là encore à renforcer la thèse d'un Proudhon libéral, ou tout au plus social-libéral ?

 

 

L'hypothèse de lecture que je propose de la notion de « raison publique » dans l'oeuvre de Proudhon est autre. Elle consiste à faire non une lecture social-libérale de cet auteur, mais une lecture « anarchiste », qui met en avant les éléments qui ont fait de Proudhon l'une des références du mouvement ouvrier anti-autoritaire, de Bakounine aux syndicalistes révolutionnaires, c’est-à-dire du socialisme libertaire. Proudhon est le premier auteur à reprendre à son compte, de manière positive, cette insulte politique que constituait le qualificatif d'« anarchiste »[9]. La notion d'anarchie, au sens politique, signifie « absence d'autorité, absence de principe de commandement », mais si on se réfère au sens étymologique philosophique, cette notion peut être traduite comme « absence de principe premier, de fondement ». Il n'est ainsi pas inintéressant de constater que le développement de la notion « raison publique » dans la septième étude, intervient après une analyse de l'élimination de l'absolu. Proudhon, qui a pris acte de la critique kantienne, a abandonné la prétention hégélienne d'une synthèse menant inéluctablement à l'absolu, au profit d'une recherche d'équilibration et de balance des contraires.

 

 

Je vais donc, dans une première partie de cette intervention, essayer de montrer comment la notion de « raison publique » peut-être considérée comme une dimension du pragmatisme philosophique de Proudhon. Dans un second temps, je vais tenter d’exposer les conséquences politiques qui peuvent être tirées de la notion de « raison publique » chez Proudhon telle qu'elle a pu faire l'objet d'une reprise dans les pratiques du mouvement ouvrier anti-autoritaire.

 

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