Mouvements de prostituées et grammaires de la reconnaissance

 

Les mouvements de revendication opposent des positions dites réglementaristes et d’autres dites abolitionnistes. Les prostituées ou ex-prostituées sont-elles mêmes divisées sur la position à adopter. Une organisation comme le STRASS (syndicat du travail sexuel) revendique la reconnaissance d’un statut professionnel à la prostitution. De son côté, les mouvements de survivantes - ex-prostituées qui en sont sorties - revendiquent l’abolition de la prostitution au nom de la dignité humaine. Les deux groupes d’actrices utilisent donc une grammaire de la reconnaissance, mais dans des sens différents.

 

1- Fière d’être “pute” et reconnaissance professionnelle.

 

Une première revendication de reconnaissance se situe dans la lignée du travail sur le stigmate (de Goffman à Pheterson) que constitue le fait d’exercer une activité prostitutionnelle dans une société qui ne reconnait pas cette profession. Cela conduit à un mépris social (pour reprendre la catégorie d’Axel Honneth). Contre ce mépris, il s’agit alors d’opérer un renversement du stigmate: comme l’on a pu parler de fierté ouvrière ou de fierté homosexuelle, il s’agit alors de s’affirmer “fière d’être pute”.

En déniant aux femmes ou aux hommes qui exercent cette activité, une reconnaissance juridique de tout statut professionnel, on les ampute de la dimension de reconnaissance que confère la sphère du travail dans la constitution d’une identité sociale et psychologique.

Les mouvements de travailleurs de sexe peuvent donc être analysés, si l’on reprend les justifications de leurs acteurs, comme une lutte de reconnaissance dans la sphère du travail.

Le STRASS prétend ainsi inscrire son action dans la lignée du mouvement ouvrier en considèrant que celui-ci s’est battu pour une amélioration des conditions de travail par l’adoption par l’Etat d’une législation protectrice.

Néanmoins, on peut remarquer une différence entre les deux démarches:

le mouvement ouvrier n’a pas réclamé spécifiquement la reconnaissance d’une activité professionnelle, mais la reconnaissance d’un statut général protecteur sous la forme par exemple des droits associés au CDI.

 

2- Dignité de la personne humaine et reconnaissance sociale

 

Les mouvements de survivantes ont recours eux aussi à la rhétorique morale de la reconnaissance. Mais ici, c’est l’activité “sexuelle tarifée” qui considérée comme portant atteinte à la dignité. En effet, il est dans ce cas établi une chaîne d’équivalence grammaticale entre personne humaine, sexualité et dignité. Vendre un travail sexuel, c’est établir une équivalence entre un prix quantifiable et la valeur de la personne.

Comment peut-on rendre compte de cette position ? Imaginons qu’un homme très aisé propose à une jeune femme, peu fortunée, d’accepter d’être sa maîtresse moyennant des cadeaux qui sont une rémunération en nature de ses services sexuelles. Il est possible que la jeune femme réponde qu’elle estime qu’elle a plus de valeur que de l’argent et que “non, on ne l’achète pas”.

La lutte des femmes contre la marchandisation de leur sexualité devient alors une lutte pour la reconnaissance de leur dignité en tant que personnes. C’est l’affirmation que leur sexualité leur appartient et qu’elle n’est pas un marchandise.

Cette affirmation de sa dignité en refusant de vendre un service n’est en réalité pas propre à la prostitution. Toute personne qui refuse d’effectuer contre de l’argent une activité qu’il considère contraire à son ethique ou à sa diginité, se situe dans la même grammaire de revendication.

 

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