Entretien avec Cyrille Rougier, Les classes populaires et le politique

 

Cyrille Rougier est actuellement enseignant contractuel à l’Université de Limoges. Il a récemment soutenu, à l’Université de Limoges, une thèse intitulée « Le "maintien des distances". La contribution ordinaire des classes populaires à la clôture du champ politique ».

 

 

IRESMO: Vous vous donnez pour objet, dans votre thèse, d’analyser la contribution ordinaire des classes populaires à la clôture du champ politique.

 

Cyrille Rougier : Oui, l’idée d’une montée inéluctable de l’individualisme et plus largement la passivité des classes populaires face à la reproduction des inégalités semble aujourd’hui devenue monnaie courante dans les discours journalistiques, scientifiques, militants, etc., et plus largement dans le sens commun. Or, ce type de réflexions conduit fréquemment à adopter un regard cynique, voire méprisant sur ces catégories de population.

L’envie de dépasser une telle perspective a du coup constitué l’un des moteurs à ma volonté de saisir les mécanismes par lesquels se reproduit la domination politique.

Plus précisément, on retient généralement de l’œuvre de Pierre Bourdieu sur ces questions ses analyses sur la façon dont le champ politique s’est peu à peu autonomisé, en accentuant la rupture entre profanes et professionnels.

Si cette lecture me semble tout à fait pertinente, on laisse le plus souvent dans l’ombre le fait que lui-même rappelait que cette séparation ne pouvait se concevoir comme une frontière totalement hermétique. Pour le dire autrement, Bourdieu reconnaissait que l’une des conditions à la reproduction de la clôture du champ politique n’était pas seulement le maintien de son coût d’entrée, particulièrement discriminant socialement, mais aussi la nécessité pour le personnel politique de réactiver sans cesse auprès des profanes l’idée que cette séparation constitue une sorte d’inégalité légitime.

De ce point de vue, on comprend que les professionnels du politique occupent des positions certes dominantes à l’égard des profanes, mais que cette situation les place aussi dans une forme de dépendance à l’égard de ces derniers, notamment à l’échelle locale.

 

IRESMO: Comment votre thèse vient-elle renouveler le rôle des classes populaires dans la reproduction de la clôture du champ politique ?

 

CR : A rebours des visions trop souvent misérabilistes ou populistes de cet objet, j’ai cherché au contraire à proposer une analyse permettant de rendre compte de la complexité de ce phénomène, en m’inspirant par exemple des travaux de Paul Willis1, qui montrent bien que la reproduction des inégalités ne signifie pas seulement une dépossession des classes populaires.

Concrètement, le parti pris ici a été d’adopter une définition relativement large du rapport au politique en choisissant pour terrains d’enquête des organisations associatives marquées par une double caractérisation : un recrutement social majoritairement populaire d’une part et d’autre part, des activités a priori éloignées du champ politique institutionnel, en l’occurrence un comité d’organisation d’une fête de quartier et une association proposant des activités sportives (football, tennis-de-table, etc.) et culturelles (à travers un club de photographie).

L’idée a été de prendre pour objet d’études des pratiques a priori non politiques au sens strict, pour évaluer précisément la façon dont celles-ci amènent les personnes qui y sont impliquées à percevoir et à se positionner vis-à-vis des activités du champ politique.

Cela passait dès lors par la prise en compte à la fois des « usages politiques du populaire » et des « usages populaires du politique »2, une double préoccupation qui impose d’adopter un cadre d’analyse localisé afin de cerner au plus près les logiques à l’œuvre dans ce type de mécanismes.

 

IRESMO : Qui sont ces classes populaires auxquelles vous vous intéressez dans votre thèse ?

 

CR : J’ai choisi pour terrain d’enquête des fractions des classes populaires ne présentant pas les critères les plus souvent véhiculés au sujet de ces catégories de population : forte précarité, présence importante d’étrangers, jeunesse de la population notamment.

En effet, la focalisation des médias et des chercheurs en sciences sociales sur les quartiers regroupant ce type de population m’a progressivement conduit à mettre en lumière d’autres franges des classes populaires.

Les scènes sociales retenues ici mettent en effet l’accent sur d’autres populations du milieu urbain, plus âgées, occupant des positions professionnelles relativement peu élevées, mais aussi en relative ascension sociale malgré un niveau de formation modeste : ouvriers des services municipaux, employés de l’administration, commerciaux de petites entreprises, etc.

Développer une analyse des pratiques des membres des classes populaires généralement peu étudiés constitue, à mon sens, un réel intérêt pour une connaissance plus fine de l’hétérogénéité de ces catégories de population.

 

IRESMO : Quelle type d’approche avez-vous retenu pour analyser ces populations ?

 

CR : D’un point de vue méthodologique, la démarche adoptée a consisté à mêler différents types d’approches.

J’ai en particulier développé à la fois un travail ethnographique intensif des associations étudiées, tout en réinscrivant ce matériau d’études dans une perspective socio-historique visant à saisir ces institutions sous un angle dynamique et contextualisé, au sein du champ politique tel qu’il s’est structuré à Limoges.

J’ai donc développé dans un premier temps une approche ethnographique de deux associations de la ville, afin de saisir en pratiques la façon dont mes enquêtés étaient amenés à entrer en relation avec le personnel politique local. Ce travail d’immersion était d’autant plus important que les discours tenus par nombre de ces bénévoles consistaient fréquemment à minimiser, voire à rejeter le rôle du personnel politique dans leurs activités. Pour autant, ce qui apparaissait, au contraire, c’était une relation pour le moins ambiguë, faite d’entente ponctuelle et de mise à distance réciproque.

Dans un deuxième temps, m’inspirant notamment des travaux de Gilles Laferté3, j’ai cherché à restituer ces pratiques dans une perspective historique plus large permettant de comprendre la configuration dans laquelle évoluaient ces associations. A partir d’un travail d’archives de première main, regroupant des sources plus ou moins formalisées (délibérations du conseil municipal, bulletins paroissiaux, compte-rendus de réunions associatives, photographies, etc.), j’ai notamment tenté de reconstituer les différentes étapes de structuration du champ politique local et des associations étudiées, ce qui m’a permis de faire le lien entre le développement du socialisme municipal à partir de la fin du XIXème siècle et le fonctionnement du champ associatif local, plus ou moins autonomisé selon les périodes historiques.

 

 

IRESMO : Vous optez pour une approche localisée du politique notamment fondée sur une déconstruction du mythe de la « ville rouge ».

 

CR : Tout d’abord, j’ai cherché à analyser la façon dont s’est structuré le champ politique local, en relation avec les évolutions structurelles du champ politique national.

Convaincu de l’importance d’aborder mon objet d’études à partir d’une approche localisée du politique, il m’a semblé nécessaire d’effectuer un travail préalable de déconstruction de l’histoire locale.

En effet, du fait de la régularité et de la longévité des succès électoraux des organisations socialistes au plan local, la plupart des travaux historiques menés sur Limoges et sa région mettent généralement l’accent sur l’idée de la permanence politique et contribuent, de façon plus ou moins volontaire, à penser l’histoire locale à travers le mythe de la « ville rouge ».

Sans nier ces formes de régularités, observables depuis le XIXème siècle, j’ai cherché à montrer que l’histoire politique de la ville de Limoges n’était pas seulement celle de la constitution d’une tradition politique.

En effet, c’est aussi l’histoire d’une autonomisation progressive du champ politique et plus précisément d’une reconfiguration complexe des formes d’encadrement des classes populaires.

Dans cette perspective, le développement du socialisme municipal apparaît moins comme un bloc homogène que comme un processus riche de réajustements entre un personnel politique de plus en plus professionnalisé et des instances associatives situées à l’extérieur du champ politique.

 

IRESMO : Par quels types de mécanismes se structure la mise à distance réciproque que vous évoquez entre le personnel politique et les profanes ?

 

CR : Saisir ce type de processus de mise à distance passe par la prise en compte de l’évolution des relations d’interdépendance entre les représentants du champ politique et les agents sociaux situés « à l’extérieur » de cet espace.

C’est notamment le cas de l’évolution des relations clientélaires entre les représentants du pouvoir local et les membres des classes populaires investis dans des structures parfois éloignées du champ politique, à l’image de l’Alouette Foyer Club Rive Gauche, association sportive et culturelle liée à l’origine au catholicisme social.

Cette analyse donne à voir la façon dont le maintien au pouvoir des socialistes locaux ne s’est pas seulement construit sur la base d’une adhésion idéologique d’une population nécessairement sensible aux doctrines socialistes.

Ce sont aussi des formes de négociations et d’échanges utilitaires entre diverses institutions qui ont permis un tel phénomène.

Dans ce cadre, l’histoire de la Fête des Ponts vient fournir un éclairage complémentaire4 à cette mise en récit.

En effet, cet événement témoigne dans le même mouvement des efforts déployés par le socialisme municipal pour préserver un affichage populaire et d’une mise à distance possible de ces processus de récupération par les « profanes » qui y sont mobilisés.

Y compris pour ceux qui participent à la fête, l’ethnographie laisse en effet entrevoir un processus de participation partiellement lucide à une entreprise de valorisation symbolique du parti socialiste local. Cet état de fait ne peut se comprendre que si l’on intègre ce que cet évitement relatif du politique doit à l’existence d’autres scènes de sociabilité qui, du point

de vue de ces enquêtés, nécessitent avant tout d’être protégés.

C’est précisément l’objectif de l’ethnographie menée sur les formes d’investissement des membres de l’Alouette. Loin des discours sur la montée de l’individualisme des classes populaires, j’ai cherché à montrer que ces pratiques d’investissement dépassaient largement le

cadre d’une participation à une activité de loisirs. Au contraire, non seulement le foyer du club apparaît comme un lieu de sociabilité ordinaire, mais sa fréquentation prend aussi la forme d’engagements parfois très importants, qui favorisent des formes d’identification collective en terme d’appartenance sociale. De même, si cet investissement ne constitue pas à proprement parler une forme de politisation, il contribue à structurer le rapport au politique des membres du club.

En effet, j’ai montré que, placés dans une situation de dépendance objective vis-à-vis du personnel politique local, les efforts de ces enquêtés pour tenir à distance la dimension politique de ces échanges constitue un élément structurant de leur rapport au champ politique.

Dès lors, les formes de défiance observées à l’égard du personnel politique contredisent les visions excessivement légitimistes des classes populaires dont la posture face à la domination politique ne pourrait être que passive.

 

IRESMO : N’est-il pas paradoxal que, par méfiance à l’égard du champ politique, les classes populaires participent à leur propre exclusion ?

 

CR : Ma thèse montre que les éléments qui permettent aux membres des classes populaires de bénéficier de marges d’autonomie symbolique dans leurs rapports au personnel politique sont aussi ceux qui contribuent à les maintenir durablement à l’extérieur du champ politique.

Dès lors, la tentation est forte, du fait de cette reproduction de la domination, d’assimiler les formes de défiance observées aux « faibles armes » souvent attribuées aux classes populaires.

Toutefois, le fait qu’un certain nombre de porte-parole du groupe observé ait conscience de cette ambiguïté fondamentale, leur relative maîtrise du mode de fonctionnement du champ politique ainsi que leurs formes de lucidité vis-à-vis de la nature des liens clientélaires entretenus avec les élus, amène malgré tout à considérer que le rapport au politique des classes populaires n’est pas le simple fait d’une dépossession de leur part.

Le fait de contribuer à sa propre exclusion d’un espace de pouvoir constitue certes un effet – bel et bien réel – des rapports de domination. Malgré cela, les modalités par lesquelles les membres de l’Alouette semblent en quelque sorte tirer des formes de ré-assurance de pratiques qui renforcent leur position dominée renseignent aussi sur les formes de maîtrise symbolique que peuvent développer les classes populaires du point de vue de cette position.

Dire cela ne signifie pas nier la réalité des rapports de domination, ni enchanter la capacité pour les classes populaires de remettre en cause cet ordre établi. Cela permet cependant, à travers une compréhension plus aboutie de leur contribution à la clôture du champ politique, de donner à voir comment se réassure une certaine forme de dignité populaire.

 

IRESMO : Votre thèse repose sur une monographie. Vos analyses de la clôture du champ politique vous semblent-elles pouvoir s’appliquer à un espace plus large que la vie politique limougeaude?

 

CR : À travers cette thèse, j’espère avoir contribué à dévoiler la diversité et la complexité des ressorts qui structurent le rapport au politique des classes populaires.

Toutefois, si le caractère monographique de cette recherche paraissait nécessaire à une approche localisée du politique, il ouvre aussi d’autres pistes permettant de compléter ce travail.

En premier lieu, approfondir l’histoire locale et nationale de ces espaces situés à la marge du champ politique semble constituer un projet prometteur.

Il permettrait en effet de saisir plus finement les moments où s’opère la clôture du champ politique en évitant au maximum de tomber dans le double écueil classique des concepts de continuité / discontinuité.

De même, cela conduirait à envisager les formes de défiance à l’égard du champ politique sous un angle différent de celui des irruptions de violence sur lesquelles se concentrent souvent les historiens face à ce qu’ils perçoivent comme une diffusion inachevée de la politique institutionnalisée.

Par ailleurs, si l’approche ethnographique développée ici m’est apparue particulièrement appropriée dans la mesure où je souhaitais saisir la structuration du rapport au politique dans des espaces éloignés du champ politique, il semble tentant d’appliquer une telle approche auprès d’autres catégories de population.

Je pense notamment à certaines d’entre elles, situées plus haut dans l’espace social, mais qui peuvent malgré tout apparaître relativement éloignées du champ politique.

Ce qui apparaîtrait sans doute alors, c’est que le caractère « bricolé » qui semble

caractériser le rapport au politique des classes populaires n’est en rien leur exclusive.

La façon dont les dominants sont amenés à se positionner vis-à-vis de cet espace ne repose pas nécessairement sur des considérations plus « légitimes ».

Dans les deux cas, c’est bien en effet la façon dont les pratiques valorisées au sein d’un groupe social induisent un rapport au politique spécifique qui devrait, à mes yeux, fonder le ressort de l’analyse.

 

 

Notes: 

1 Paul Willis, L’École des ouvriers. Comment les enfants d’ouvriers obtiennent des boulots d’ouvriers, Marseille, Éditions Agone, coll. « L’ordre des choses », 2011 [1ère éd. : 1977], 438 p.

2 Annie Collovald, Frédéric Sawicki, « Le populaire et le politique. Quelques pistes de recherche en guise d’introduction », Politix, n° 13, 1991, p. 7-19.

3 Gilles Laferté, « L’ethnographie historique ou le programme d’unification des sciences sociales reçu en héritage », in François Buton, Nicolas Mariot (dir.), Pratiques et méthodes de la socio-histoire, Paris, PUF, coll. « CURAPP », 2009, p. 45-68.

4 Pour une analyse plus précise de cet événement, voir aussi : « Usages politiques et appropriation “populaire” d’une tradition “réinventée” : la Fête des Ponts à Limoges, Politix, vol. 23, n° 92, 2010, p. 125-143 ; « La politisation des classes populaires par le “maintien des distances” ? Distanciation et appropriation d’une fête “municipale” à Limoges », in Laurent Legall, François Ploux, Michel Offerlé (dir.), La politique sans en avoir l’air. Aspects de la politique informelle, XIXème-XXIème siècle, Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2012, p. 51-67.   

 

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