La catégorie philosophique de travail au prisme du genre

 

 

La notion d’économie peut apparaître, des analyses d’Aristote à celles de Marx ou de Proudhon, ou plus recemment encore celles d’Hannah Arendt, comme marquée par une composante de genre invisibilisée.

 

Dans les Economiques, Aristote commence par affirmer : “La science économique et la science politique diffèrent entre elles, comme la famille et la cité, qui sont les objets respectifs de chacune de ces sciences” (Livre I). La sphère de l’économique est donc celle de la gestion de la famille. Au sein de cette structure patriarcale, l’homme libre possède, au même titre que sa maison, sa femme, ses animaux et ses esclaves. Cette communauté est naturelle et son objet est d’assurer la subsistance.

Ainsi, la condition de possibilité de la vita activa(de l’action) du citoyen dans la sphère publique est le labor(travail lié aux besoins naturels) à la fois de la femme et de l’esclave dans la sphère privée. Ainsi, lorsqu’Hannah Arendt argumente la supériorité de l’action politique sur l’économique et le travail, elle oppose le citoyen libre à l’esclave, mais en omettant de rappeler qu’il existe un autre être voué à l’activité servile, il s’agit de la femme.

Le travail de la femme est à la fois tourné vers une économie de subsistance, c’est-à-dire un travail reproductif, et une économie de service jugée servile qui est celle des esclaves et des domestiques. Son travail appartient à celui de la catégorie des serviteurs.

 

L’économie politique fait sortir l’économie du domus, c’est-à-dire de l’économie domestique. Alors que cette dernière est tournée vers l’autosuffisance, l’économie politique repose sur l’échange marchand. Avec le marché, l’économie s’étend à l’échelle des sociétés. Le marché, tout comme la sphère publique, sont les domaines de l’homme tandis que la femme reste confinée à l’espace domestique.

 

Proudhon, tout comme Marx, ont a coeur de montrer que le travail n’est pas une activité servile, asservie au besoin naturel. Le travail peut être source au contraire d’émancipation. Il peut être ce qui permet à l’être humain de s’affranchir des contraintes naturelles. Le travail est productif: il transforme la nature en tant qu’environnement humain et la nature propre de l’être humain en particulier. L’artisan et l’ouvrier se distinguent de l’esclave et du domestique car leur travail est productif (ce sont des homo faber) et non pas servile.

 

A l’inverse, le travail reproductif de la femme est tourné vers les besoins naturels: alimentation, sexualité et gestation... Alors que l’artisan et l’ouvrier érigent un monde artificiel et technique qui rompt avec la nature, le travail des femmes reste en continuité avec elle. Dans le grand partage de la philosophie occidentale, à l’homme et la culture s’opposent la femme et la nature. Pourtant, inverser le rapport entre la contemplation et le travail, c’est remettre en cause la thèse spiritualiste selon laquelle ce sont les valeurs intellectuelles qui produisent la société et non l’activité corporelle laborieuse.

La seconde infériorité dont serait porteur le travail des femmes serait celle selon laquelle les femmes effectuent des activités au service des autres, donc en définitive servile. Pourtant avec l’éthique du care, ces activités n’apparaissent plus sous le même jour, mais comme porteuses de valeurs altruistes, du souci d’autrui. Contre le producteur qui cherche à dominer la nature, les activités dites féminines seraient tournées vers le soin à autrui, la protection, la réparation... Elles seraient donc source de moralité.

 

Avec le mouvement féministe, l’émancipation des femmes conduit à une libération bien plus profonde que celle contenue dans le mouvement ouvrier. Ce dernier réhabilite l’homo fabercontre la vie aristocratique de loisir. Il met en avant le fait que c’est de l’action de production que naîtraient les sociétés humaines et que c’est elle - non l’esprit humain - qui provoque la rupture entre nature et culture. Or les féministes, en montrant que ce n’est pas seulement dans la sphère productive, mais également dans la sphère reproductive qu’il y a domination et exploitation du travail, effectuent un renversement d’une plus grande portée encore. En effet, elles dénuaturalisent la sphère domestique, la famille, et montrent que la division sexuelle du travail est déjà une construction sociale et politique et non une réalité naturelle. De fait, elle remettent en cause le grand partage entre nature et culture, montrant que la sphère domestique se trouve par delà nature et culture, c’est-à-dire qu’elles déconstruisent ce dualisme. Cela conduit à une politique qui nous invite à repenser de façon fondamentalement différente les rapports entre nos sociétés et la nature par opposition à tout une tradition androcentrée dominante dans la philosophie.

 

 

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