Petite grammaire élémentaire de philosophie I

Première partie

 

Dans le texte ci-dessous, nous nous proposons de construire une structure permettant de modéliser les oppositions de base que l’on peut reconnaître dans une série de controverses philosophiques. Cette structure n’entend pas rendre compte d’un point de vue érudit et historique des divergences entre philosophes, elle consiste à proposer une grille d’interprétation commode et facile d’usage permettant de rendre plus intelligible les principaux problèmes et options philosophiques attachées à ces problèmes. Cette grammaire a un caractère idéal-typique. Elle n’est pas un travail d’histoire de la philosophie, mais elle essaie de dégager la cohérence de plusieurs options philosophiques.

Ainsi, si on peut dire que Kant a centré nous semble-t-il sa philosophie autour de l’opposition entre sensibilité et raison, Hegel plutôt autour du dualisme entre le subjectif et l’objectif, tandis que Marx a surtout mis en avant la contradiction entre matérialisme et idéalisme. En nous appuyant implicitement sur notre compréhension des problématisations de l’histoire de la philosophie, nous partirons d’une opposition entre trois positions de base: le sensualisme qui se fonde sur l’intuition sensible, le rationalisme matérialiste qui se fonde sur l’existence d’une rationalité immanente au réel et enfin l’idéalisme qui se fonde sur l’intuition intellectuelle.

Nous nous attacherons à décrire le contenu de ces trois positions, à en montrer les limites réciproques, puis nous tenterons de décrire la version perfectionnée de chacune de ces positions de base. Enfin, nous essaierons de montrer quelle peut-être l’application de cette grammaire en didactique de la philosophie dans l’analyse du travail de problématisation d’un sujet.

 

I- Trois conceptions de base

 

Nous allons commencer par décrire ces trois conceptions de base et les limites qui peuvent y être attachées.

 

A- Le sensualisme relativiste

 

1- La certitude sensible

 

Si nous nous interrogeons sur notre rapport au monde qui nous entoure, il peut sembler évident de partir de nos sensations. Nos sensations nous donnent une connaissance de la réalité par le biais d’une intuition sensible qui nous présente l’évidence du sensible.

 

2- Les critiques relativistes

 

Mais rapidement, nous nous heurtons aux objections suivantes: nos sens semblent pouvoir se contredire entre eux (ce qui nous plaît à la vue peut nous déplaire au goût), les sensations sont relatives à chacun, elles sont relatives au rapport entre le sujet et l’objet (éloignement ou proximité par exemple), enfin elles semblent susceptibles de n’être que des illusions (les illusions sensibles: hallucination, illusions d’optique, rêve...).

 

3- La position sensualiste relativiste

 

La position sensualiste relativiste fait partir les connaissances de la sensation. Partant de la sensation subjective, il ne lui est pas possible de distinguer entre le réel et l’apparence, entre l’illusion et la réalité. L’apparence semble en constant changement.

De même, les sensations intérieures ne donnent pas accès à un sujet unifié, mais à une succession de sensations fugaces.

Le sensualiste relativiste ne porte pas de jugement sur l’être en soi de ce qu’il perçoit, il ne peut pas dire s’il s’agit d’une réalité matérielle ou spirituelle.

Il peut néanmoins faire l’hypothèse que le support de ces sensations est un être doué d’une sensibilité, donc peut-être de la matière vivante. Ne pouvant distinguer réellement dans la continuité de l’expérience subjective, entre le sujet et l’objet, il fait l’hypothèse que la nature dans son ensemble pourrait être un être vivant sensible.

L’apparence est celle de la diversité: des cultures, des opinions individuelles, des apparences physiques des individus, des formes d’organisation sociales et politiques, des normes juridiques et morales, des croyances religieuses.

Pour ces êtres sensibles et désirants que seraient les êtres vivants, tout acte de connaissance est la constitution d’une illusion sensible. Toute valeur est une illusion, produit d’un désir qui se conçoit comme orienté vers une fin, alors qu’il s’agit de l’effet d’une poussée vitale.

Notre comportement est ainsi orienté en fonction du plaisir immédiat que nous ressentons. Une vie d’illusion plaisante pourrait alors être préférable à une vie réelle, mais douloureuse. La vie sociale et l’organisation politique sont perçues comme une limitation du plaisir immédiat des individus. La liberté consiste dans le fait de suivre la spontanéité de ses désirs. Il n'y a pas de différence entre besoin et désir. L'action humaine est orientée vers la satisfaction des besoins. La marque de la satisfaction d'un besoin réside dans le plaisir sensible que l'on en retire.

Il faut néanmoins remarquer la disjonction entre deux positions possibles qui peuvent être tirée de l'anthropologie qui sous-tend cette première position de base: soit tout ce qui produit une augmentation du plaisir sensible pourrait être considéré comme utile, soit tout ce qui produit une augmentation de la force vitale pourrait être considéré comme désirable. 

 

4- Limite de la position sensualiste relativiste:

 

La limite qui est généralement opposée au sensualisme relativiste est son incohérence logique: si tout est relatif et tout n’est qu’apparence changeante, la thèse relativiste est elle-même relative et une apparence changeante1.

 

B- Le rationalisme matérialiste

 

1-La position rationaliste matérialiste

 

Afin d’échapper aux apories auxquelles semble conduire la conception sensualiste relativiste, il serait alors possible non de partir du sujet, mais de l’objet. Cela permettrait d’échapper au subjectivisme relativiste de la position précédente. Mais cela ne suffirait pas encore. En effet, il faut supposer le réel lui-même n'est pas en constante mutation. Ainsi il faut supposer qu’il soit organisé selon des principes rationnels constants afin d’être connaissable cette fois non plus par l’intuition sensible, mais par le raisonnement. En effet, même le relativiste est contraint de raisonner s’il veut soutenir sa position.

 

La conception rationaliste matérialiste consiste donc à supposer qu’il y a une rationalité immanente à un réel matériel. La réalité est organisée selon un certain nombre de principes immanents qui la rendent connaissable: principe d’identité, principe du tiers-exclu, principe de non-contradiction, principe de causalité.

La rationalité humaine est l’expression de la rationalité de la réalité dans la mesure où l’être humain est immanent à la réalité matérielle dont il est une partie. Il y a donc une parfaite adéquation entre les deux.

La nature matérielle est rationnelle et les sociétés humaines sont régies par des lois naturelles. Sur le plan pratique, l’action politique, la morale ou le bonheur peuvent être déterminés par la raison à partir d’une étude de la réalité. Le sujet n’est que matière et il est un automate, un effet de cette grande mécanique qu’est la nature dont il est un rouage. La pensée et les actions humaines peuvent être expliquées à partir de la mécanique matérielle.

 

2- Limites du rationalisme matérialiste.

 

Cette position se heurte à plusieurs critiques. Tout d’abord, le fait que cette rationalité immanente de la nature, pour être mise à jour, passe par les données sensibles. Or la sensation ne nous permet d’établir rien d’universel, mais seulement du subjectif individuel. Ainsi la sensation permet d’établir des régularités: non-contradiction, causalité... mais non pas l’universalité de ces principes. Or la raison ne peut pas se passer des données sensibles relatives car elle ne peut pas démontrer l’existence. L’existence s’éprouve, mais elle ne se prouve pas. Elle n’est pas une propriété contenue dans un concept. Ces principes ne sont donc peut-être pas ontologiques.

La rationalité ne peut démontrer elle-même sa propre validité: elle se trouve prise dans un cercle vicieux. De même, elle ne peut pas, sans tomber dans une régression à l’infini, fonder les premiers principes qui servent de base au raisonnement: la première cause et les prémisses du raisonnement. Enfin, ces principes qui donnent formes à la connaissance ne sont pas eux-mêmes matériels.

Sur le plan pratique, en éliminant les causes finales de la nature, le rationalisme matérialiste, en étudiant la nature, ne peut établir que des faits. Il ne peut donc pas dégager des fins moralement souhaitables. Il ne peut pas non plus passer du fait au devoir être: de la notion d’être, il n’est pas possible de tirer celle de devoir. En outre, le mécanicisme d’une telle conception semble retirer toute spontanéité à l’être humain et donc toute capacité à produire un acte libre.

 

C- L’idéalisme

 

1- La position idéaliste

 

Afin d’échapper aux apories de la précédente position, il est possible d’essayer de fonder le savoir sur l’intuition intellectuelle. L’être humain aurait une faculté de connaissance immédiate qui ne serait pas l’intuition sensible. Dans l’intuition intellectuelle, l’opposition entre sujet et objet est abolie dans l’acte de connaissance (2). Le réel est connu de manière absolue sans passer par les sens. La connaissance est le produit d’une intelligence, c’est-à-dire d’une pensée spirituelle.

Le sujet est fondé sur l’intuition intellectuelle immédiate de la certitude de sa propre existence entre tant que sujet unifié auteur de sa pensée. Entre la nature et la culture s’effectue une rupture qui est la marque de la transcendance de l’esprit par rapport à la nature. La moralité est fondée sur une intuition intellectuelle d’une voix de la conscience présentée comme transcendante. La moralité est un sentiment intellectuel comme la foi religieuse. Dans une telle conception, l’art apparaît comme un produit de l’intelligence humaine, une idéalisation de la nature.

La réalité pourrait être organisée selon une finalité qui lui donne un sens et permettrait de la rendre compréhensible. Cette finalité serait posée par Dieu, être spirituel parfait, qui serait également le créateur du monde et donc la cause première.

 

2- Limite de cette conception

 

Les limites de cette conception sont triples. La première consiste à se demander si on ne prend pas pour une intuition intellectuelle, source de vérité absolue, ce qui n’est en réalité qu’une opinion issue de l’intuition sensible. La seconde c’est qu’elle consiste à supposer qu’existerait une entité spirituelle qui serait supérieure à la nature matérielle. Enfin, elle suppose la possibilité d’actions     orientées selon une finalité. Or la notion de finalité comporterait une erreur logique: comment un évènement futur pourrait déterminer un acte qui lui est antérieur ? Par ailleurs, la notion d’intuition intellectuelle semble pertinente pour fonder les principes premiers, connus immédiatement, mais pour connaître l’ensemble de la réalité, il semble peut être pertinent d’utiliser la médiation du raisonnement.

 

Ces trois conceptions conduisent donc à des apories. Une manière de tenter de les dépasser est alors d’introduire la catégorie de “médiation”.

 

1 On peut par ailleurs estimer qu’avec le linguistic turn, c’est le langage qui a pris la place de la sensation et auquel notre connaissance du monde est relative. Nous ne connaissons pas la réalité en soi, ni même notre intériorité en soi, mais celles-ci sont médiatisées par les catégories du langage qui organisent les phénomènes relativement à chaque système linguistique.

 

(2) Il existe deux options opposées concernant l'intuition intellectuelle. Soit elle conduit à se centrer sur le sujet de l'intuition: la philosophie se fonde alors sur le sujet. Soit, elle consiste à partir de l'objet dans lequel lequel la subjectivité s'est abolie par l'acte d'intuition comme dans la vision mystique, la vision-en-dieu. La parole n'est plus celle du sujet, mais de la chose en soi, indépendament du rapport sujet-objet. C'est l'option de Heidegger lorsqu'il se tourne vers une philosophie de l'Etre. 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Barnabas (lundi, 23 juillet 2012 06:28)

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