Simone Weil et la critique de la technocratie III

 

 

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De même, la couche sociale définie par l'exercice des fonctions d'administration n'acceptera jamais, quel que soit le régime légal de la propriété, d'ouvrir l'accès de ces fonctions aux masses laborieuses, d'apprendre « à chaque cuisinière à gouverner l'État » ou à chaque manœuvre à diriger l'entreprise. Tout régime de domination d'une classe sur une autre répond en somme, dans l'histoire, à la distinction entre une fonction sociale dominante et une ou plusieurs fonctions subordonnées [...] mais c'est ce qui ne peut avoir lieu tant que durera un système de production où le travail proprement dit se trouve subordonné, par l'intermédiaire de la machine, à la fonction consistant à coordonner les travaux. Aucune expropriation ne peut résoudre ce problème, contre lequel s'est brisé l'héroïsme des ouvriers russes. La suppression de la division des hommes en capitalistes et en prolétaires n'implique nullement que doive disparaître, même progressivement, « la séparation des forces spirituelles du travail d'avec le travail manuel ».

 

Ce qui apparaît en creux dans la critique que Simone Weil fait de la technocratie, c’est la revendication d’autogestion. La remise en cause de la division entre fonction d’exécution et fonction de direction impliquerait la participation de tous à la gestion de l’entreprise.

 

Les technocrates américains ont tracé un tableau enchanteur d'une société où, le marché étant supprimé, les techniciens se trouveraient tout-puissants, et useraient de leur puissance de manière à donner à tous le plus de loisir et de bien-être possible. Cette conception rappelle, par son caractère utopique, celle du despotisme éclairé chère à nos pères. Toute puissance exclusive et non contrôlée devient oppressive aux mains de ceux qui en détiennent le monopole. Et dès à présent l'on voit fort bien comment se dessine, a l'intérieur même du système capitaliste, l'action oppressive de cette couche sociale nouvelle.

 

On voit ici que se dessine une crainte qui peut nous paraître étonnante à notre époque dominée par le néo-libéralisme, c’est que le capitalisme puisse se caractériser par un mode d’organisation planifié qui aurait été substitué au marché. C’est en quelque sorte le” meilleur des mondes” de A. Huxley. Avec la théorisation du mode de production étatique par Henri Lefebvre en 1977, nous sommes proches encore d’une telle crainte.

 

Quant à l'atmosphère morale que peut amener un régime de dictature bureaucratique, on peut dès à présent se rendre compte de ce qu'elle peut être. Le capitalisme n'est qu'un système d'exploitation du travail productif ; si l'on excepte les tentatives d'émancipation du prolétariat, il a donné un libre essor, dans tous les domaines, a l'initiative, au libre examen, à l'invention, au génie. Au contraire, la machine bureaucratique, qui exclut tout jugement et tout génie, tend, par sa structure même, à la totalité des pouvoirs. Elle menace donc l'existence même de tout ce qui est encore précieux pour nous dans le régime bourgeois. Au lieu du choc des opinions contraires, on aurait, sur toutes choses, une opinion officielle dont nul ne pourrait s'écarter ; au lieu du cynisme propre au système capitaliste, qui dissout tous les liens d'homme à homme pour les remplacer par de purs rapports d'intérêts, un fanatisme soigneusement cultivé, propre à faire de la misère, aux yeux des masses, non plus un fardeau passivement supporté, mais un sacrifice librement consenti ; un mélange de dévouement mystique et de bestialité sans frein ; une religion de l'État qui étoufferait toutes les valeurs individuelles, c'est-à-dire toutes les valeurs vraies. [...]

 

Il est intéressant de constater que les dangers qu’analyse Simone Weil, concernant les effets de la bureaucratie, sont en définitive l’atteinte aux libertés individuelles et libérales telles que la liberté d’expression. On voit ici comment cette critique anti-technocratique peut avoir à la fois des accents libertaires et libéraux selon l’orientation qu’on lui donne.

 

Certes la bureaucratie ne s'est pas encore constituée en un système d'oppression ; si elle s'est infiltrée partout, elle demeure cependant diffuse, dispersée en une foule d'appareils que le jeu même du régime capitaliste empêche de se cristalliser autour d'un noyau central, Fried, le principal théoricien de la revue Die Tat, disait en 1930 : « Nous sommes pratiquement sous la domination de la bureaucratie syndicale, de la bureaucratie industrielle et de la bureaucratie d'État, et ces trois bureaucraties se ressemblent tant qu'on pourrait mettre l'une à la place de l'autre. » Or, sous l'influence de la crise, ces trois bureaucraties tendent à se fondre en un appareil unique.

 

Mais la bureaucratie ne guette pas seulement l’Etat et l’entreprise, elle peut également gangrener les organisations syndicales.

 

Enfin, si les phénomènes politiques peuvent être considérés comme des signes de l'évolution économique, on ne peut négliger le fait que tous les courants politiques qui touchent les masses, qu'ils s'intitulent fascistes, socialistes ou communistes, tendent à la même forme de capitalisme d'État. Seuls s'opposent à ce grand courant quelques défenseurs du libéralisme économique, de plus en plus timides et de moins en moins écoutés. Bien rares sont ceux de nos camarades qui se souviennent qu'on pourrait y opposer aussi la démocratie ouvrière.

 

En définitive, Simone Weil trace ici la perspective qui semble se dessiner à travers cette lame de fond que constitue la technocratie. Fascisme et communisme tendent à former un capitalisme d’Etat. Face à cela, deux voies d’opposition se dessinent: le libéralisme économique et l’autogestion ouvrière. Ce sont en effet les deux seuls systèmes qui prétendent garantir la valeur de l’individu et ses libertés individuelles.

 

N'oublions pas que nous voulons faire de l'individu et non de la collectivité la suprême valeur. Nous voulons faire des hommes complets en supprimant cette spécialisation qui nous mutile tous. Nous voulons donner au travail manuel la dignité à laquelle il a droit, en donnant à l'ouvrier la pleine intelligence de la technique au lieu d'un simple dressage ; et donner à l'intelligence son objet propre, en la mettant en contact avec le monde par le moyen du travail. Nous voulons mettre en pleine lumière les rapports véritables de l'homme et de la nature, ces rapports que déguise, dans toute société fondée sur l'exploitation, « la dégradante division du travail en travail intellectuel et travail manuel ». Nous voulons rendre à l'homme, c'est-à-dire à l'individu, la domination qu'il a pour fonction propre d'exercer sur la nature, sur les outils, sur la société elle-même ; rétablir la subordination des conditions matérielles du travail par rapport aux travailleurs ; et au lieu de supprimer la propriété individuelle, « faire de la production individuelle une vérité, en transformant les moyens de production... qui servent aujourd'hui surtout à asservir et exploiter le travail, en de simples instruments du travail libre et associé ».

 

La critique que fait Simone Weil de la technocratie n’est pas orientée vers une affirmation du collectif, mais au contraire vers une émancipation de l’individu.

 

Ensuite est venu le chômage, qui s'est abattu sur la classe ouvrière ainsi mutilée sans provoquer de réaction. S'il a exterminé moins d'hommes que la guerre, il a produit un abattement autrement profond, en réduisant de larges masses ouvrières, et en particulier toute la jeunesse, à une situation de parasite qui, à force de se prolonger, a fini par sembler définitive à ceux qui la subissent. Les ouvriers qui sont demeurés dans les entreprises ont fini par considérer eux-mêmes le travail qu'ils accomplissent non plus comme une activité indispensable à la production, niais comme une faveur accordée par l'entreprise. Ainsi le chômage, là où il est le plus étendu, en arrive à réduire le prolétariat tout entier à un état d'esprit de parasite. Certes la prospérité peut revenir, mais aucune prospérité ne peut sauver les générations qui ont passé leur adolescence et leur jeunesse dans une oisiveté plus exténuante que le travail, ni préserver les générations suivantes d'une nouvelle crise ou d'une nouvelle guerre.

 

Dans cette partie de l’article, Simone Weil décrit la situation de la classe ouvrière de son époque. Il est intéressant en particulier de remarquer comment elle analyse les effets du chômage sur la jeunesse. L’un des effets du chômage, c’est qu’il tend à donner l’impression que le travail n’est non pas une nécessité sociale, mais qu’il est uniquement l’effet d’une oppression capitaliste. L’analyse de Simone Weil semble donc se situer dans une perspective qui s’opposerait à ce qu’on appelle aujourd’hui les critiques de la valeur-travail.

 

La classe ouvrière contient encore, dispersés ça et là, en grande partie hors des organisations, des ouvriers d'élite, animés de cette force d'âme et d'esprit que l'on ne trouve que dans le prolétariat, prêts, le cas échéant, à se consacrer tout entiers, avec la résolution et la conscience qu'un bon ouvrier met dans son travail, à l'édification d'une société raisonnable. Dans des circonstances favorables, un mouvement spontané des masses peut les porter au premier plan de la scène de l'histoire. En attendant, l'on ne peut que les aider à se former, à réfléchir, à prendre de l'influence dans les organisations ouvrières restées encore vivantes, c'est-à-dire, pour la France, dans les syndicats, enfin à se grouper pour mener, dans la rue ou dans les entreprises, les actions qui sont encore possibles malgré l'inertie actuelle des masses. Un effort tendant à grouper tout ce qui est resté sain au cœur même des entreprises, en évitant aussi bien l'excitation des sentiments élémentaires de révolte que la cristallisation d'un appareil, ce n'est pas encore grand chose, mais il n'y a pas autre chose. Le seul espoir du socialisme réside dans ceux qui, dès à présent, ont réalisé en eux-mêmes, autant qu'il est possible dans la société d'aujourd'hui, cette union du travail manuel et du travail intellectuel qui définit la société que nous nous proposons.

 

Face à cette situation, Simone Weil place son espoir dans les ouvriers qualifiés comme fraction la plus consciente du prolétariat. Ces travailleurs ont sa préférence car ils gardent encore dans leur travail cette caractéristique de la situation pré-industrielle, à savoir une unité entre intellectuel et manuel. Elle place encore, malgré les risques de bureaucratisation qui les guettent, son espoir dans les organisations syndicales.

 

Néanmoins, le temps dont nous disposons étant de toutes manières limité, l'on est forcé de le répartir entre la réflexion et l'action, ou, pour parler plus modestement, la préparation à l'action. Cette répartition ne peut être déterminée par aucune règle, mais seulement par le tempérament, la tournure d'esprit, les dons naturels de chacun, les conjectures que chacun forme concernant l'avenir, le hasard des circonstances. En tout cas le plus grand malheur pour nous serait de périr impuissants à la fois à réussir et à comprendre.

 

Comme chez Sorel, inspiré en cela par Bergson, et contre une lecture scientiste de Marx, l’action n’est pas déterminable selon Simone Weil par un savoir scientifique, mais suppose la prise en compte d’une part d’imprévisibilité comme les circonstances.

 

 

(Révolution Prolétarienne, no 158, 25 août 1933.)

 

 

 

Conclusion:

Comme l’a montré Luc Boltanski dans Le nouvel esprit du capitalisme1, la critique de la technocratie s’est vu récupérée par le nouvel esprit du capitalisme. On peut par exemple souligner le rôle de la sociologie des organisations de Michel Crozier dans cette réutilisation d’une thématique de la Nouvelle gauche comme instrument au service d’un rationalisation néo-libérale de l’entreprise. On peut voir encore dans la Révision générale des Politiques publiques (RGPP) mise en oeuvre à partir de 2007 au sein de l’Etat en France une continuité avec cette thématique par la critique de la bureaucratie qui en constitue l’une des justifications.

On peut alors se demander si cet angle d’attaque du capitalisme que constitue la critique de la technocratie était nécessairement une erreur en soi.

Mon hypothèse n’est pas celle-là. Il me semble pour ma part que si la dimension anti-technocratique de la critique artiste a pu faire l’objet d’une récupération par le capitalisme, c’est qu’elle s’est vue déconnectée de la critique sociale dont elle constituait l’autre versant. On a cherché à substituer l’une à l’autre au lieu de les articuler. L’erreur vient ici comme dans d’autres cas - comme l’anti-capitalisme ou l’anti-patriarcat - d’en avoir fait l’ennemi principal. Il n’y a pas un seul système d’oppression principal auquel les autres pourraient en définitive être réduits.

 

 

1 Paris, Gallimard, 1999.

 

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