Sabine Erbès-Seguin, La sociologie du travail

La découverte, Repères, 2010 (1999, 2004).


 

Ce petit livre de près de 120 pages est une synthèse qui présente la discipline, de sa naissance en France dans le contexte des Trente Glorieuses, à ses transformations récentes en rapport avec les évolutions qui traversent l’économie et la société depuis la crise des années 1970.

 

 

Dans une première partie intitulée « les analyses du travail », l’auteur présente le travail dans nos sociétés issues de la modernité et de l’industrialisation comme « un phénomène central des relations sociales » (p.8) et s’attache à éclairer les différences d’approches et les conflits éventuels et à souligner la spécificité de la sociologie du travail, née de la généralisation du salariat, par rapport aux autres disciplines. Si l’économie analyse le marché du travail, le droit les contrats salariaux, l’ergonomie le travail de l’opérateur en rapport avec l’organisation et le fonctionnement technique de l’entreprise, la psychologie les comportements et les raisonnements de l’opérateur, la sociologie étudie l’organisation du travail en relation avec l’organisation sociale dans son ensemble et avec ses évolutions économiques et techniques.

 

La seconde partie, porte sur la naissance en France dans les années 1950 d’une discipline d’abord appelée « sociologie industrielle » et son évolution pendant et après la période de croissance économique des Trente Glorieuses. Les premières recherches en sociologie du travail sont une réaction au taylorisme et au fordisme, mais aussi aux travaux de l’école américaine des relations humaines, qui, selon des postulats différents, ont le point commun de rechercher, par une amélioration de l’organisation de la production (dans le taylorisme) ou des relations sociales (dans l’école des relations humaines), une augmentation de l’efficacité de la production en grande partie fondée sur la négation de la conflictualité du travail. Les deux pères fondateurs de la discipline, Georges Friedmann et Pierre Naville, proposent deux approches très différentes. Alors que le premier, auteur du célèbre Travail en miettes (1956), « voit dans la rationalisation toujours plus poussée du travail par les techniques un moyen essentiel de déqualification ouvrière » (p. 30), le second pense que ce n’est pas la technologie qui détermine l'évolution sociale et s’intéresse surtout aux « interactions entre modes de production et rapports sociaux » (p. 37). La sociologie du travail construit son identité en se démarquant de la sociologie des organisations, qui analyse les entreprises comme des institutions sociales sans que la composante travail y reçoive un traitement spécifique. Si les efforts de théorisation restent faibles, on voit néanmoins se distinguer les travaux d’Alain Touraine, qui propose une approche sociétale de l’évolution du travail à partir de l’évolution de la machine-outil, les processus de production étant eux-mêmes des indicateurs des rapports sociaux qui mettent en relation un état des forces productives, un système économique et l’innovation, et ceux de Pierre Rolle, d’inspiration marxiste, qui s’attachent à étudier l’évolution des relations de travail en fonction de la forme de société et de la possession des moyens de production. Pour ce qui est de sa méthodologie, la sociologie du travail est longtemps dominée par l’enquête par questionnaires, sans qu’il y ait un véritable effort d’élaboration dans ce domaine. La discipline connaît néanmoins deux moments de crise : Mai 68, qui vient montrer le décalage qui existe entre recherche et mouvement social, temporalité de la recherche et temporalité de l’événement, et les années 1980, qui voient des recompositions du travail et de l’emploi qui nécessitent un renouvellement théorique.

 

Les parties III et IV portent sur les thèmes traditionnels de la sociologie du travail et leur renouvellement à partir des années 1980. Une des questions est celle des rapports entre évolution technique et travail, systèmes techniques et organisation sociale. Les chercheurs français se voient reprocher à l’étranger, et notamment dans les pays anglo-saxons, leur tendance à une naturalisation de la technique et à une approche déterministe de ses effets sociaux. Parmi les éléments qui ont intéressé les chercheurs français se trouve également le comportement des ouvriers face à l’organisation du travail, et notamment les pratiques de réappropriation technique et de réorganisation du travail. Si l’entreprise est un lieu privilégié des enquêtes, elle reste un objet marginal de la sociologie du travail (qui tend à la laisser aux sociologues des organisations) : les recherches qui se penchent sur les dynamiques propres à l’entreprise, notamment en termes de « culture d’entreprise », n’émergent que dans les années 1980 dans le contexte des lois Auroux (celles-ci ont pour objet de faire participer les salariés à l’élaboration des conditions de travail). Mais aujourd’hui on voit une diversification du cadre spatial de la sociologie du travail dans un contexte de mondialisation et d’externalisation croissante de la production. Le thème de la jeunesse se fait une place, qui reste encore relativement faible en sociologie du travail, depuis la fin des années 1960, en rapport avec les événements de Mai 1968, la démocratisation scolaire et les questions de formation, de qualification et de trajectoires sociales. La question de la qualification occupe quant à elle une place importante, car elle ne pose pas seulement la question des savoirs acquis, mais aussi celles de la construction sociale des normes et de la division sociale du travail et celle du rapport entre système productif et système éducatif. C’est pourquoi elle dépasse le simple problème de l’évaluation du travail issue de méthodes américaines mises en place au début du XXè siècle. Depuis les années 1980, on raisonne de plus en plus en termes de compétences individuelles davantage qu’en termes de contenu de poste, dans un contexte de redéfinition des emplois et de recomposition du marché du travail. Enfin, l’analyse des compétences sort aujourd’hui de l’usine et du salariat, pour englober des métiers aussi différents que ceux d’enseignant, de policier ou d’artiste. Enfin, un domaine important de la sociologie du travail est celui des conflits du travail. Ici, depuis le milieu des années 1990, on voit un recul du salaire, qui reste malgré tout le principal thème des négociations, au profit des questions de l’épargne salariale, de la durée du temps de travail et de son aménagement. On note également un déplacement de la conflictualité vers l’entreprise, la grève connaissant un recul et les négociations de branche régressant au profit des accords d’entreprise. Enfin, les revendications susceptibles d’aboutir à un accord ne concernent plus désormais le salaire mais l’organisation du travail et son partage dans un contexte de précarisation de l’emploi.

 

Le renouvellement des approches se fait, depuis les années 1980, dans un contexte de recul de l’emploi industriel au profit des services, mais aussi de prise en compte nouvelle des relations entre travail et famille et travail et loisir. Le genre du travail, après les premières études menées sur les inégalités entre hommes et femmes dans les usines dans les années 1950 et 1960, fait l’objet d’une interrogation qui porte depuis les années 1970 sur la différenciation entre homme et femme dans l’emploi mais aussi sur l’articulation entre travail professionnel et travail domestique défini comme un mode de production ainsi que sur les liens qui existent entre vie familiale et travail des femmes. L’intensification du travail et la souffrance qu’elle engendre intéressent également les sociologues depuis les années 1990, mais aussi, plus récemment, la souffrance sociale qui résulte de la précarisation croissante de l’emploi. Celui-ci fait par ailleurs l’objet d’un renouvellement dans les approches en rapport avec la diversification des contrats de travail qui accompagne aujourd’hui la demande accrue de flexibilité et la volonté des employeurs d’individualiser la gestion de l’emploi.

 

 

Au total, l’ouvrage, dont c’est ici la troisième édition, constitue une synthèse tout à fait commode pour qui souhaite s’introduire à la discipline. Le format de la collection impose néanmoins une densité qui alourdit le texte tout en ne permettant pas à l’auteur d’exposer dans le détail les contenus théoriques et les différentes recherches auxquelles elle fait allusion, ce qui laisse la curiosité du lecteur un peu inassouvie.

 

Nada Chaar

 

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Commentaires : 1
  • #1

    amrane mounir (mardi, 31 janvier 2012 18:31)

    a quoi certe la sociologie du travail dans les organisations informelle