Travail, Intelligence collective et création singulière.

 

De manière récurrente, un certain nombre de débats posent la question du rapport entre accès à la culture et droits d’auteur. Cette problématique est double. Elle croise le problème de la tension entre le caractère collectif et social de toute production et le caractère singulier de la création. Mais elle pose également la question du libre accès aux productions culturelles et de la rémunération des producteurs.

 

En novembre 2010, les militants de SUD Culture 84 ont débuté le contre-forum de la culture à Avignon par la projection du film de King Vidor, Le rebelle. Ce film comporte une scène où Gary Cooper expose sa conception de la création artistique et intellectuelle. Elle s’inscrit dans la tradition de l’anarchisme individualiste en en faisant le produit d’une activité strictement individuelle et en récusant l’existence d’une intelligence collective. A l’opposé de cette conception se situent celles qui accordent au collectif et au social toute leur place dans le processus de création, mais au risque d’éliminer la dimension d’expressivité individuelle singulière qu’elle semble contenir.

Est-il alors possible d’adopter une position qui n’oppose pas le social et l’individualité, mais qui intègre l’individualité dans un processus social sans en nier la singularité ?

 

Un premier aspect qu’il semble intéressant de remettre en cause, c’est la conception de la création comme inspiration, au profit d’une analyse de la création artistique et intellectuelle comme travail. On trouve une telle position par exemple chez Nietzsche: “Croyance à l'inspiration. Les artistes ont quelque intérêt à ce qu'on croit à leurs intuitions subites, à leurs prétendues inspirations. [...] Tous les grands hommes étaient de grands travailleurs, infatigables quand il s'agissait d'inventer, mais aussi de rejeter, de trier, de remanier, d'arranger.“ (Humain, trop humain, § 155).

 

Or en quoi consiste le procès de travail ? Il s’agit d’une dépense de force humaine. La force de travail n’est pas une abstraction, c’est l’énergie vitale des individus. Ce n’est pas ainsi pour rien si par exemple la pénibilité du travail et l’âge moyen de décès en fonction des professions exercées semblent liées. C’est ainsi que, par exemple, on dit que Proudhon est mort à 56 ans d’épuisement.

 

Selon ce dernier auteur d’ailleurs, ce qui est accaparé par le capitaliste durant le procès de travail, c’est la force collective. En effet, le capitaliste paye la force individuelle, mais il ne paie pas le produit de la force collective. C’est également le sens de la critique qu’effectue Dewey contre l’individualisme libéral: il considère qu’il repose sur l’accaparement d’une intelligence collective.

 

Mais si toute activité de création a pour condition de possibilité la force et l’intelligence collective, quelle est alors la place de l’individualité ou de la singularité dans ce procès ? Est-elle niée ?

Dewey n’oppose pas l’expression de l’individualité et le social, mais il ne nie pas non plus la finalité que serait l’accroissement de l’individualité. L’organisation sociale à laquelle il aspire est celle dans laquelle l’expression de l’individualité ne s’oppose pas au social tout en permettant la plus grande expression de celle-ci comme il l’explique dans Individualism Old and New.

 

Or par l’expression de son individualité, l’individu s’affirme dans son travail, c’est-à-dire dans sa production. Etant un être social, il constitue donc son individualité par la reconnaissance des autres membres de la société. Plus un individu est reconnu pour son travail, pour sa production, plus cela lui permet d’affirmer son individualité: chacun se constitue en tant que moi singulier par la reconnaissance des autres. La sociologie du travail a ainsi mis en évidence l’importance de la demande de reconnaissance de la part des salariés. Cette importance d’autrui dans la constitution du moi dans le cadre de la tradition pragmatiste a été conceptualisée par G. H. Mead à travers la notion d’autrui généralisé.

 

La spécificité du droit d’auteur en France par rapport au copyright anglo-saxon porte justement sur le fait que le premier s’intéresse plus particulièrement à protéger les droits moraux sur une oeuvre, tandis que le second est tourné plus spécifiquement vers l’exploitation économique de l’oeuvre. Il est ainsi nécessaire de distinguer au sein du droit d’auteur, la question de la reconnaissance du travail et le droit de propriété. C’est ce qu’illustre en particulier la licence de “creative commons” (sous laquelle sont publiés les textes de l'IRESMO).

 

La tension consiste donc à la fois à protéger les droits moraux et à assurer des conditions de vie décentes aux auteurs des oeuvres face au droit à la culture pour tous. Affirmer ce dernier droit, sans tenir compte des conséquences pour les créateurs, constitue une analyse partielle du problème. C’est pourquoi nous reproduisons ci-dessous un extrait de la position du syndicat SUD Culture Solidaires qui montre la nécessité d’essayer de tenir ensemble les deux dimensions du problème.

 

C’est donc à la fois la nécessité de la reconnaissance du travail et l’assurance de conditions de vie décentes qui conduisent à l’usage de l’outil juridique que constitue le respect du droit d’auteur au profit des créateurs.

 

Irène Pereira

 

 

Exemple - La position de SUD Culture Solidaires sur le téléchargement illégal:

SUD Culture Solidaires, lors de son congrès de janvier 2006, s’est prononcé clairement pour la mise en place d’un système visant à permettre aux internautes de télécharger librement des fichiers sur le Web moyennant le paiement d’une redevance mensuelle symbolique incluse dans leur abonnement à Internet - redevance qui devra être exclusivement reversée selon un mode de répartition juste et équitable aux auteurs, artistes, interprètes et producteurs. Contrairement à ce que veulent laisser croire le gouvernement et certains artistes professionnellement liés avec des multinationales, cette position rejoint celle d’une très grande majorité de professionnels des secteurs concernés. Paris, le 13 mars 2006

 

- Le cas de Gérard Gastaud, photographe professionnel:

Gérard Gastaud mène actuellement deux procédures :

• L’une pour faire reconnaître sa qualité d’ancien salarié. Cette procédure arrive en cassation.

• L’autre pour récupérer les milliers de photos qu’il a réalisées et qui sont toujours détenues par Sipa.

Son cas est exemplaire. Il montre les difficultés rencontrées par des pigistes pour faire reconnaître leurs droits. Il s’agit d’un combat inégal. Le RMIste Gérard Gastaud se retrouve face à une entreprise connue dans le monde entier, détenue par un milliardaire, Pierre Fabre, 17e fortune professionnelle de France.

(Site Pigistes Solidaires: http://pigistessud.zeblog.com/c-gastaud-contre-sipa )

 

Sur la question de la reconnaissance et de la construction de l’identité individuelle:

 

Honneth Axel, La lutte pour la reconnaissance, Editions du Cerf, 2000. 

Renault Emmanuel, “Reconnaissance et non-reconnaissance au travail”, Disponible sur: http://www.generationmilitante.fr

 

 

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