Lu: Dewey John, Une foi commune

La découverte, 2011, 180 p., 13, 50 euros.

Traduction et préface de Patrick Di Mascio

 

Lu: Dewey John, Une foi commune

 

La découverte, 2011, 180 p., 13,50 euros.

 

Traduction et préface de Patrick Di Mascio

 

La traduction et la publication en français d’ Une foi commune(titre original: A Common Faith), texte de John Dewey datant de 1934, doit être saluée en ces temps où la question du théologico-politique ne cesse de se poser avec acuité.

 

L’analyse que fait Dewey de la religion tente d’echapper, comme souvent chez cet auteur, à plusieursécueils. D’une part, Dewey entend prendre acte de la critique rationaliste du surnaturel et de la transcendance: il se situe dans le cadre d’une hypothèse naturaliste et immanente. Néanmoins, cette position qui consiste à ne prendre appui que sur les ressources d’enquêtes menées par des intelligences collectives ne le conduit pas à tomber dans un travers scientiste et un rationalisme absolu qui conduirait à ôter toute place aux idéaux et aux valeurs d’une part, ou à penser que la croyance ou l’émotion n’aurait plus aucune place dans une telle conception du monde, d'autre part. C’est donc une voie étroite qu’entend emprunter Dewey en tâchant de déterminer ce que pourrait être le religieux sans la religion.

 

Nous nous attacherons dans cette présentation aux points qui nous paraissent les plus intéressants dans ces trois conférences de Dewey sans prétendre rendre compte de l’ensemble du mouvement argumentaire du texte.

 

1- Le religieux sans la religion

 

Dewey s’attache dans la première conférence à faire une critique de la religion qui pour lui renvoie au surnaturel et à distinguer le religieux de celui-ci.

 

Dewey adopte une analyse matérialiste des religions: “Je reconnais volontiers que les religions historiques dépendent des conditions socio-culturelles dans lesquelles des peuples ont vécu.” (p.88).

 

Le religieux tel que le définit Dewey n’a rien à voir avec une expérience en lien avec une réalité surnaturelle. Le religieux, pour lui, désigne “le pouvoir d’un idéal”. L’expérience religieuse n’est pas seulement l’expérience d’un idéal moral, mais de toute forme d’idéal qu’il soit artistique, scientifique ou politique. Pour Dewey, la fin de la religion ne signe pas la fin des idéaux, il est possible de penser l’existence d’idéaux dans le cadre d’une conception naturaliste. Nous ne sommes pas de purs êtres de raison, nous sommes également mus par des sentiments, des croyances, une foi en des valeurs et en des idéaux qui nous poussent à transformer le monde.

 

En cela Dewey semble rejoindre certaines intuitions de ce qu’Ernest Bloch appelait “le courant chaud du marxisme” ou de “la théorie du mythe” chez Georges Sorel. D’une part, ce n’est pas une connaissance scientifique de l’histoire et du réel qui nous conduit à le transformer: “ Car toutes les tentatives d’amélioration sont mues par la foi en ce qui est possible et non par une adhésion à ce qui est déjà. Cette foi ne dépend pas non plus, s’agissant de sa capacité à nous faire agir, d’une quelconque assurance intellectuelle, ni d’une croyance que les choses pour lesquelles nous oeuvrons ne manqueront pas de s’imposer et de s’incarner dans notre existence” (p.109). L’expérience religieuse au sens de Dewey, c’est-à-dire la foi dans un idéal, a une portée pragmatique: elle nous pousse à agir, à transformer le réel.

 

Dewey repousse le surnaturel, il adhère à un humanisme naturaliste reposant “sur le sentiment de la nature envisagée comme le tout dont nous ne sommes que des parties tout en reconnaissant que nous sommes des parties caractérisées par l’intelligence et la capacité de faire des projets” (p.112).

 

Le religieux tel que le conçoit Dewey n’établit pas une opposition entre sentiment et raison, foi et raison. Il suppose une foi dans l’enquête menée par l’intelligence et la coopération. L’enquête s’oppose aux dogmes et aux doctrines, elle est une méthode qui aboutit à des résultats sans cesse révisables et qui ne supposent pas un chemin unique.

 

Laisser aux religions le monopole du religieux, ce serait leur laisser le monopole de définir les idéaux.

 

2- La foi et son objet.

 

Dans ce deuxième chapitre, Dewey approfondit la différence qui oppose la méthode de l’enquête et la religion. L’enquête qui repose sur la coopération n’établit, contrairement à la religion, aucune vérité définitive. Chaque nouvelle connaissance n’est qu’une étape pour d’autres enquêtes. Ce qui caractèrise la science ce n’est pas un corpus de connaissances car celles-ci sont toujours révisables, mais sa méthode. Alors que “la méthode de l’intelligence est ouverte et publique, la méthode doctrinale est limitée et privée” (p.127).

 

L’un des principaux travers que Dewey oppose aux religions c’est de détourner les idéaux de leur finalité de transformation de la réalité. Au lieu de s’intéresser à la manière dont il serait possible de se servir des idéaux comme éléments de transformation de la réalité en examinant les conditions réelles, la religion s'intéresse au surnaturel. Par conséquent, elle conduit les êtres humains à s’en remettre à des puissances supérieures pour agir sur la réalité.

 

Les idéaux ne proviennent pas d’une entité surnaturelle, mais ils ont une origine naturelle: ils émergent “lorsque l’imagination idéalise l’existence en saisissant les possibilités offertes à la pensée et à l’action” (p.137). Les idéaux existent pour Dewey avant tout dans l’action et non pas dans la pensée.

 

Il n’y a pas d’idéal en soi. Celui-ci doit être en adéquation avec la situation. Ainsi, l’idéal doit prendre en compte la relation que l’espèce humaine entretient avec la nature et son historisme. Il n’y a pas d’idéal fixe, produit une fois pour toutes.

 

3- L’espace humain et la fonction religieuse

 

Dans cette troisième conférence, Dewey formule une critique contre les Eglises. Celles-ci n’ont pas utilisé les idéaux comme des forces de transformation sociale, mais bien au contraire elles ont été des forces de réaction sociale. Au lieu de s’attacher à combattre les causes de l’oppression et de l’injustice, elles se sont focalisées sur les symptômes moraux comme l’alcoolisme, la drogue ou le divorce...

 

Non seulement les religions ont été des obstacles à la transformation des sociétés vers plus de justice car elles en appellent à s’en remettre à un être surnaturel et conduisent à se détourner du monde concret au profit de l’au-delà, mais en plus elles analysent le social en termes de “causes morales générales” (p.169).

 

C’est pourquoi là aussi Dewey en appelle à une transformation de la société qui s’appuie sur l’alliance de l’intelligence et de l’émotion, sur la méthode de l’enquête. C’est en effet dans le désir de justice et la révolte contre l’injustice que l’intelligence collective trouve bien souvent son impulsion pour agir.

 

Irène Pereira

 

 


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