Lu: John Dewey, La formation des valeurs

La Découverte, 2011, 235 p., 17euros

Les éditions La Découverte ont eu la bonne initiative de publier la première traduction intégrale en français de “La théorie de la valuation” de John Dewey.

 

John Dewey (1859-1952) est l’un des fondateurs avec C.S.Peirce et W.James du courant philosophique américain connu sous le nom de pragmatisme. Il est l’auteur d’une oeuvre monumentale dont une grande partie n’a pas encore fait l’objet d’une traduction en trançais. “La théorie de la valuation”, court texte de 1939, est à l’origine un article de l’International encyclopedia of unified science.

 

Outre cet article qui forme l’essentiel du volume qui vient de paraître, figurent également trois autres article plus courts: “Les objets de la valuation”, “Valeur, référence objective et critique”, “Quelques questions sur la valeur”. Les textes sont en outre précédés par une introduction rédigée par les trois traducteurs du présent volume :Alexandra Bidet, Louis Quéré et Gérôme Truc.

 

Ni subjectivisme, ni absolutisme

 

La réflexion de John Dewey sur les valeurs occupe une place tout à fait particulière et originale dans le champ philosophique. L’auteur établit une voie étroite qui échappe à la fois à un réalisme en terme de valeurs, faisant de celles-ci des entités qui existent en soi et au subjectivisme et au relativisme de l’émotivisme: “la conviction que ce qu’on appelle des “valeurs” ne sont que des épithètes émotionnelles ou de simples exclamations, à l’autre, où des valeurs a priori rationnelles, nécessairement standardisées, constituent les principes dont l’art, la science et la morale tirent leur validité” (p.67-68). Dewey essaie de montrer au contraire qu’une conception relationnelle et situationnelle des valeurs ne conduit pas nécessairement pour autant à un relativisme en matière de valeurs.

 

Dewey montre ainsi que les sciences empiriques portant sur les faits naturels ne comportent pas de jugement de valeurs. Il n’y a de jugement de valeurs que lorsque nous abordons les actions humaines où apparaît la question des fins désirables à atteindre.

De fait, l’instinct ou le désir organique ne se transforme en valeur que sous l’effet de la culture. Les valeurs sont bien issues d’impulsions vitales, mais ne s’y réduisent pas. Il ne saurait y avoir une naturalisation réductionniste des valeurs.

 

Dewey reconnaît tout à fait que les valeurs sont liées à nos désirs et à nos intérêts subjectifs. Il reconnaît en outre le fait que les valeurs doivent être évaluées en fonction d’un contexte et d’une situation bien précis.

  

L’absence de fin finale

 

Néanmoins, si les valeurs sont des fins désirables, il ne saurait y avoir pour Dewey de fin finale: “dans toutes les sciences physiques (en prenant ici “physique” comme synonyme de non humain), on considère aujourd’hui que tout “effet” est aussi une “cause” ou plus exactement il n’arrive rien qui soit final, c’est-à-dire ne participant pas d’un flux continu d’événements” (p.133).

 

De même, en ce qui concerne les valeurs et les moyens pour les atteindre, il n’y a pas de fin finale. Chaque fin est un moyen pour atteindre une autre fin. Dewey juge ainsi qu’il est absurde de séparer “une “fin” quelconque des moyens par lesquels on y parvient et de son rôle ultérieur de moyen” (p.129).

 

L’évaluation de la fin par les moyens utilisés

 

De fait, il s’agit certes d’évaluer les moyens à partir de la fin que l’on désire atteindre: ceux-ci nous permettent-ils d’atteindre efficacement la fin visée ? Mais il s’agit également d’évaluer la fin en fonction des moyens que l’on utilise. Il est ainsi possible que des fins soient jugées trop coûteuses au vu des moyens qu’elles supposent de mettre en oeuvre. Une fin n’a pas de valeur en soi, mais relativement aux moyens qu’elle suppose d’utiliser. “Mais passer de l’immédiateté du plaisir à quelque chose comme une “valeur intrinsèque”, c’est opérer un saut injustifié. [...] Dès lors, si l’objet en question paraît précieux en tant que fin ou valeur finale, il est valué dans cette relation, ou en tenant compte de cette médiation [...] il arrive aussi que des personnes qui ont atteint une chose en tant que fin, trouvent le prix payé pour celle-ci trop élevé en termes d’effort et de sacrifice d’autres fins” (p.130-131).

 

On peut regretter à ce propos qu’une traduction du débat sur les moyens et les fins entre Trotski et Dewey, qui eut lieu en 1938, ne figure pas dans le recueil alors que cette question a sans doute en partie marquée la réflexion ultérieure de Dewey. On peut néanmoins en lire une version en anglais en ligne: http://www.marxists.org/history/etol/document/comments/dewey01.htm

 

L’enquête comme moyen d’établir des valeurs objectives

 

Le second apport de Dewey, c’est que tout en considérant que les valeurs ne peuvent être établies que dans un contexte et une situation donnés, il n’en déduit pas leur relativité absolue. Il est possible d’établir grâce à la méthode de l’enquête des valeurs qui tout en étant relatives à une situation n’en sont pas moins objectives.

 

Le medecin “n’a pas une idée de la santé comme une fin en soi, un bien absolu permettant de déterminer quoi faire. Au contraire, il forme son idée générale de la santé comme fin et comme bien (valeur) pour le patient à partir de ce que ses techniques d’auscultation ont fait apparaître comme troubles dont sont atteints des patients et comme moyen d’y remédier. Il n’y a pas lieu de nier que se développe bien finalement une conception générale et abstraite de la santé. Mais elle est le résultat d’un grand nombre d’enquêtes précises, empiriques, non un “standard” a priori préalable à la conduite de ces enquêtes” (p.138-139).

 

De fait, ces différents points présents dans la théorie de la valuation nous apparaissent parmi les apports les plus importants de Dewey à la théorie des valeurs.

 

Irène Pereira

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