La France et ses ex-colonies

L’actualité au prisme de la philosophie

 

L’attitude de certaines personnalités politiques françaises vis-à-vis de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire et les récentes révélations sur le financement de partis politiques français par Omar Bongo, Président du Gabon, remet au coeur de l’actualité la question des rapports de la France avec ses ex-colonies.

 

La question de la colonisation et des rapports entre les métropoles et leurs colonies - maintenant ex-colonies - a donné lieu dans les pensées critiques à différents modes de théorisation qui peuvent nous aider à comprendre, en le replaçant dans une analyse plus large, ce système particulier que l’on qualifie de France-Afrique.

 

Des théorisations critiques en débats

 

- L’impérialisme

 

La théorie du capitalisme, telle que l’avait élaborée Marx, n’avait pas ou que peu pris en compte le fait de la colonisation par les puissances occidentales de régions extra-européennes.

 

Des successeurs de Marx ont néanmoins tenté de produire une explication de ce phénomène en s’appuyant sur la notion d’impérialisme. Au sens strict et premier, cette notion désigne la tendance d’un Etat à constituer un empire où il exerce sa domination sur d’autres Etats qui lui sont politiquement et économiquement subordonnés.

 

Deux auteurs vont particulièrement théoriser cette notion: Rosa Luxemboug et Lénine. Les deux analyses se veulent matérialistes historiques, c’est-à-dire qu’elles mettent au fondement de leurs explications les mécanismes de l’économie capitaliste.

 

Pour Rosa Luxembourg (dans L’accumulation du capital, sous-titré Contribution à l’explication économique de l’Impérialisme - 1913), l’impérialisme s’explique par la nécessité pour le capitalisme, pour se maintenir, de perpétuer une forme d’accumulation primitive de capital - c’est-à-dire de pillage. Par conséquent, c’est sur l’exploitation gratuite de la force de travail et des matières premières au sein des colonies que peut se perpétuer l’échange capitaliste dans les pays les plus économiquement avancés où existe le salariat. En effet, sans cette accumulation, le capitalisme ne parviendrait pas à maintenir son équilibre économique tout en continuant à extraire une plus-value et à augmenter le taux de profit.

 

La théorisation de Lénine (Impérialisme, stade suprême de capitalisme - 1916) a constitué l’une des principales explications marxistes mises en avant pour ce phénomène.

Pour Lénine, l’impérialisme correspond à une phase du capitalisme caractérisée par la constitution de grands monopoles et par un rôle accru joué par la finance. Ce rôle s’explique par la constitution de grands monopoles bancaires. Or s’il y a une concentration et une réduction du nombre d’acteurs économiques dans chaque secteur, c’est qu’ils se livrent à une violente concurrence, en particulier pour l’accès aux matières premières nécessaires à la production. La colonisation permet ainsi à des monopoles économiques, via des Etats, de contrôler des régions d’approvisionnement.

 

Cependant, comment dans ce cas peut-on expliquer le phénomène de décolonisation ? Correspond-il à une émancipation des pays qui étaient sous tutelle des grandes puissances économiques européennes ?

 

- Néo-colonialisme, système monde et théorie de la dépendance

 

Durant les années 1970, des théoriciens marxistes tiers-mondistes s’inspirent également des théories de Fernand Braudel pour essayer d’expliquer les formes de dépendances qui existent entre des régions différentes de la planète. Ils introduisent donc une opposition géographique entre centre, semi-périphérie et périphérie au sein du système capitaliste.

 

De fait, le passage d’un système colonial à un système que l’on pourrait appeler néo-colonial ne marque qu’une évolution et non pas une rupture au sein de ce système de dépendances entre centre et périphérie du système capitaliste.

 

- Post-colonialisme

 

Néanmoins, certaines théories avancent le dépassement des analyses de type marxiste, qui mettent en avant la dimension économique, depuis la période “post-coloniale”. Pour les théoriciens du post-colonialisme, l’analyse des relations entre les pays du nord et ceux du sud doit prendre en compte la large transformation qui affecte actuellement le système capitaliste à l’ère de la mondialisation.

Ces transformations seraient marquées, entre autres, par une moindre importance des dimensions économiques matérielles au profit des dimensions culturelles dont l’un des aspects réside dans l’importance de l’économie informationnelle et de loisir.

Il ne s’agit donc plus tant de s'intéresser aux rapports de domination économique qu’à la place des dimensions culturelles telles que les questions religieuses et les conflits qu’elles induisent.

 

Le Néo-impérialisme

 

Néanmoins, on peut se demander s’il est possible d’écarter aussi facilement les dimensions économiques des rapports actuels qui marquent les liens entre ex-puissances coloniales et ex-pays colonisés, mais également qui caractérisent l’impérialisme d’une puissance telle que les Etats-Unis qui n’ont pas été, par le passé, une puissance coloniale.

 

Ainsi, des auteurs tels que David Harvey tentent de renouveler les théories de l’impérialisme issues de Rosa Luxembourg. Harvey met en avant la place des processus d’”accumulation par dépossession” nécessaires au fonctionnement du nouvel impérialisme. L’accumulation par dépossession n’est pas limitée aux débuts du capitalisme, mais elle est inhérente au capitalisme lui-même. Elle est présente aussi bien durant la colonisation qu’actuellement mais ses formes ont changé. On assiste ainsi à la mise en place de nouveaux modes de réalisation de cette dépossession: privatisation des biens communs ou brevetabilité du vivant par exemple.

 

Ainsi, du point de vue des principales théories critiques que nous avons présentées succinctement, les relations politiques et économiques de la France avec ses ex-colonies doivent être replacées dans une analyse générale du système capitaliste et de ses transformations. Au delà des soutiens à tel ou tel dirigeant africain ou des formes de corruption utilisées par tel ou tel de ces dirigeants pour se maintenir, se pose la question des intérêts économiques en jeu. La connaissance des contrats signés avec telles ou telles multinationales françaises par exemple pourrait certainement également nous apprendre des éléments intéressants sur les raisons de ces soutiens ou sur l’origine de l’argent permettant de financer les partis politiques.

 

Pour aller plus loin:

 

- Théories classiques de l’impérialisme - :

Lénine, Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916)

Rosa Luxembourg, L’accumulation du capital (1913)

- Théoriciens du système monde - :

Wallerstein I., “L’Etat actuel du débat sur l’inégalité mondiale” (1972)

- Théorie post-coloniale -:

Appaduraï A., Après le colonialisme - Les conséquences culturelles de la mondialisation -, Paris, Payot, 2005

Appaduraï A., Géographie de la colère - la violence à l’ère de la globalisation -, Paris, Payot, 2009.

- Théorie du néo-impérialisme - :

Harvey D., “Le nouvel impérialisme - l’accumulation par appropriation -” ( Actuel Marx, 2004)

Harvey D., Géographie et capital, Paris, Syllepse, 2011

 

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