Entretien avec Yves Baunay, de l'Institut de Recherches de la FSU, autour de l'ouvrage Le travail enseignant, le visible et l’invisible.

Présentation de l’ouvrage : 

Yves Baunay, Marylène Cahouet, Michèle Olivier, Daniel Rallet

Le travail enseignant, le visible et l’invisible - Syllepse – Institut de recherches de la FSU – 2010, 177 p.

 

Le travail enseignant est publié dans la collection « Comprendre et agir », qui permet à la FSU de rendre compte des réflexions et activités menées par ses syndicats.

 

Il part du constat de difficultés accrues pour la réalisation du travail chez les enseignants dans un contexte de démocratisation du système scolaire, de réformes précipitées, d’application de logiques et de modes d’évaluation d’inspiration néo-managériale et d’exposition de la profession à la montée de la critique venant des usagers et de l’exigence venant de la hiérarchie. Il se découpe en deux parties, qui portent sur les enjeux du travail enseignant puis sur les actions possibles de transformation de ce travail.

 

La thèse centrale de l’ouvrage repose sur deux points.

Il s’agit d’abord de « rendre visible » le travail enseignant, c’est à dire de dévoiler les mécanismes de « l’activité ». Le concept, issu de la psychologie du travail, définit ce dernier par sa dimension créative, celle qui consiste pour l’individu à aller plus loin que la simple réponse à la prescription institutionnelle. Dans ce cadre, les concepts « d’empêchement » et de « travail empêché » permettent de théoriser la souffrance des enseignants comme étant liée, en raison de la diversification et de l’empilement croissant des tâches, de la réduction des moyens et des valeurs qui inspirent les réformes, à l’impossibilité de « faire bien son travail ». Cela renvoie à un système de représentations et de valeurs, par lequel les enseignants définissent individuellement et collectivement le travail bien fait, par des critères qui peuvent entrer en contradiction avec les prescriptions. Si l’écart entre l’idéal et le possible génère de la souffrance, c’est dans l’activité, dans les ressources que les enseignants puisent constamment dans leur savoir-faire pour produire des aménagements et des solutions, que réside leur capacité à « faire tenir les situations » et à trouver malgré tout du plaisir dans le travail.

S’appuyant sur ce constat, l’ouvrage tente ensuite de répondre à la question suivante : comment le syndicalisme encore bien implanté, même s’il est affaibli par la baisse de la syndicalisation et la crise du militantisme, peut-il repenser son action pour redonner aux travailleurs le pouvoir d’agir sur la transformation des situations de travail. C’est dans la recherche-action, qui conjugue l’expertise des chercheurs (ergonomes, psychologues du travail et sociologues), le rôle de coordination joué par les syndicats, les témoignages personnels et la réflexion mise en place par des collectifs de professionnels, que se trouve la réponse proposée par l’Institut de la FSU.

 

Entretien avec Yves Baunay, membre de l’Institut de recherches de la FSU et de l’équipe de coordination de l’ouvrage.

 

IRESMO : L’ouvrage que vous contribuez à coordonner est co-édité par Syllepse et par l’Institut de recherches de la FSU. Pourriez-vous préciser l’histoire, le fonctionnement et les objectifs de cette institution, à cheval sur la recherche savante et le militantisme syndical ?

 

Yves Baunay : L’Institut de Recherches Historiques Economiques, Sociales et Culturelles (IRHESC) a été créé en 1994 à l’initiative de la FSU qui elle-même est née en 1993.

Comme organisme de recherches, il détermine en toute indépendance ses orientations, ses thèmes de recherche, ses chantiers d’activité et les équipes qui les animent (militants et chercheurs).

Le chantier sur le travail a commencé ses travaux à l’automne 2006.

Sa première initiative publique fut l’édition, à l’automne 2007, dans le n°37-38 de Nouveaux Regards (la revue de l’Institut) d’un dossier « Changer le travail, changer la vie ». De nombreux chercheurs et analystes du travail y ont apporté leur contribution : Christine CASTEJON qui a co-coordonné le dossier, Dominique LHUILLIER, Yves CLOT, Yves SCHWARTZ, Christophe DEJOURS, Marie-Anne DUJARIER, Danièle LINHART, Jean-Luc ROGER. Jacques DURAFFOURG y a exprimé une de ses dernières colères avant de nous quitter, dans un article testament : « Le travail nié, le travail relégué, le travail dévalorisé… mais le travail incontournable »

A l’époque, on était encore dans le déni du travail. Il s’agissait pour nous d’aider les syndicalistes à « penser le travail » et ses enjeux.

Avec cette production, l’Institut a anticipé sur l’explosion médiatique des années 2009-2010 sur le thème de la souffrance au travail. Le dossier sur le travail a joué son rôle d’alerte en direction du mouvement syndical, en produisant des savoirs utiles à la réflexion et à l’activité syndicales. Il a contribué à mettre le travail dans le débat public.

Il croisait le regard des chercheurs avec ceux des syndicalistes de la FSU, de la CFDT (Laurence Thery, alors secrétaire confédérale et coordonnatrice du livre « Le travail intenable » paru en 2006. Voir le compte rendu de cet ouvrage sur le site de l'IRESMO).

C’est ainsi que l’Institut de recherches de la FSU, à partir de ses travaux, développe et diffuse des outils pour la compréhension de notre temps dans les domaines de l’éducation, de la recherche et de la culture.

Les autres chantiers ouverts actuellement concernent :

-Les politiques néo-libérales

-Le nouveau management public

-Les critiques de l’Ecole

Chaque chantier est animé par une petite équipe mixte de syndicalistes en responsabilité ou non et des chercheurs.

Une équipe d’une quinzaine de personnes coordonne les travaux de l’Institut.

Quelques décharges de service permettent à des actifs de participer à la vie de l’Institut mais l’essentiel repose sur le bénévolat.

Un conseil scientifique analyse et valide les projets de recherche et de publication de l’Institut.

Pour produire des savoirs utiles au mouvement syndical, l’Institut construit des collectifs où se tissent des connivences intellectuelles entre chercheurs et acteurs sociaux, dans la co-production de savoirs sur des objets scientifiques déterminés en commun.

Pour le chantier travail une sorte de dispositif à trois pôles s’est donné comme objectif d’œuvrer à la transformation des situations de travail en faisant coopérer chercheurs et intervenants, syndicalistes et professionnels de différents secteurs d’activité. A la base il y a le présupposé que les savoirs produits et investis dans l’activité scientifique, dans l’activité syndicale et l’activité professionnelle sont d’égale valeur. C’est le « tricotage » entre ces trois formes de savoirs qui permet de produire sur le travail des connaissances originales.

C’est sur ces bases que se sont développées les activités de recherches du chantier : stages, forums, séminaires… Les productions éditoriales sont issues de ces initiatives. C’est le cas du livre Le travail enseignant. Le visible et l’invisible. Les 1500 exemplaires, achetés par l’Institut ont été écoulés en quelques semaines. C’est le signe le plus tangible d’une rencontre réussie entre les travaux de l’Institut et la montée en puissance d’une demande au sein de la FSU et de ses syndicats.

Nous avons également publié un dossier dans le n°50 de Nouveaux Regards sur « travail et syndicalisme » qui est aussi très demandé.

 

IRESMO : Le terme de « recherche-action » revient à plusieurs reprises dans les témoignages produits par les syndicalistes et les enseignants engagés dans des collectifs de travail. A quoi renvoie-t-il exactement ? S’agit-il d’une démarche récente ? Quelle est sa spécificité par rapport à la recherche savante, menée en milieu universitaire ?

 

Yves Baunay : Sur la méthodologie, le chantier travail a tâtonné. Nous avons analysé et donné à voir les différentes méthodologies mises au point par les laboratoires de recherche pour appréhender l’activité de travail dans toutes ses dimensions. Nous avons retenu que leur point commun était de saisir l’écart entre le travail prescrit et le travail réel, cher aux ergonomes. Pour cela, elles partaient de l’observation du travail et de ce que disaient les professionnels, de leur propre activité.

Cette appréhension du réel du travail dans sa dimension la plus microscopique, toujours singulière et située, constituait le socle de toute démarche théorique et de conceptualisation, une espèce de force de rappel constante. Cela tranchait avec la tendance trop développée qui consiste à plaquer un discours pré-construit sur le réel au lieu de partir du réel pour en saisir toute l’épaisseur et les contradictions.

Par ailleurs, un syndicat comme le SNES (le syndicat des enseignements du second degré de la FSU) a développé, à partir de 2001, en partenariat avec le CNAM (l’équipe de « clinique de l’activité ») une recherche-action sur le travail des enseignants. L’objectif affiché était le développement du pouvoir d’agir des professionnels de l’enseignement secondaire public sur leur métier. Les différentes phases de cette recherche menée par des collectifs de professeurs animés par un chercheur, a montré la fécondité d’un travail collectif sur le travail. Les professionnels se donnent ainsi des moyens d’agir sur la réalité qu’ils ont à affronter ; ils se construisent des ressources nouvelles et élargissent en même temps la prise en main collective de leur métier. Cette recherche est présentée dans le livre, dans un article de Jean-Luc ROGER. La question débattue actuellement au sein du SNES est de savoir comment cette recherche peut irriguer l’activité syndicale, et lui permettre de s’emparer du travail et de sa transformation. Il n’y a pas de réponse toute faite : c’est l’activité syndicale qui est interrogée, c’est aux syndicalistes de trouver les solutions dans leur propre pratique.

Le SNU Pôle Emploi, un autre syndicat de la FSU, rassemblant les ex-agents de l’ANPE et de l’ASSEDIC rassemblés aujourd’hui dans Pôle Emploi, a aussi développé une recherche sur la transformation des identités professionnelles dans la fusion ANPE-ASSEDIC.

Le SNUIPP, qui rassemble les professeurs des écoles vient de décider à son tour de lancer une recherche-action à la fois sur l’activité professionnelle et sur l’activité syndicale.

D’autres syndicats de la FSU, et pratiquement l’ensemble des organisations syndicales sont en train de bouger. Ils développent des initiatives variées : recherches-actions, séminaires, forums etc.

Nous donnons à voir dans le livre des expériences menées en partenariat syndicats/chercheurs à France-Télécom (article de Patrick ACKERMAN Sud-PTT), chez Renault (articles de Yves BONGIORNO et Fabien GACHE de la CGT Métallurgie). Corinne GAUDART dans le chapitre 5 relate aussi des recherches-actions orientées vers la question de la santé au travail.

L’Institut organise des rencontres entre chercheurs et syndicalistes de différents secteurs d’activité et organisations syndicales pour débattre de ces expériences, les discuter collectivement. Cela produit aussi des savoirs sur le travail et sur l’activité syndicale. Ces savoirs appropriés par les syndicalistes enrichissent l’action et réciproquement.

A partir de là, c’est aux organisations syndicales de prendre leurs propres initiatives, si possible de façon intersyndicale. La centralité du travail pour les individus et la société, la complexité et la nouveauté des démarches syndicales à construire sur le travail, méritent bien une démarche coopérative entre organisations syndicales. C’est dans ce sens que l’Institut œuvre.

Par rapport à la « recherche savante menée en milieu universitaire », notre démarche consiste à organiser un va et vient permanent entre les différentes activités : professionnelles, syndicales, universitaires et donc un mode de production original des savoirs, tourné vers le réel et l’action pour le transformer. C’est la spécificité du travail de notre institut qui veut combiner rigueur scientifique et engagement syndical.

 

IRESMO : La nécessité pour les enseignants de développer des solidarités pour surmonter la souffrance au travail est omniprésente dans l’ouvrage, à travers la notion de « collectif de travail ». L’Education Nationale s’appuie sur le même genre d’arguments dans sa tentative de promouvoir le « travail d’équipe », qu’il s’agisse de réunions de travail ou d’interdisciplinarité. Quelle différence faites-vous entre ces deux démarches, celle qui vient de l’institution et celle que promeut l’ouvrage ?

 

Yves Baunay : Le chantier travail a découvert très vite que le travail enseignant n’intéressait pas beaucoup les chercheurs. Depuis un ou deux ans, les choses changent. Le chantier travail a joué son rôle d’explorateur et de passeur.

Tout est parti de rencontres entre syndicalistes animateurs du chantier travail et chercheurs s’intéressant au travail des enseignants. Une coopération s’est tissée progressivement avec Dominique CAU-BAREILLE, auteure d’un rapport commandité par le COR (Conseil d’orientation des retraites) sur les fins de carrière des enseignants, Françoise LANTHEAUME et Christophe HELOU auteurs du livre La souffrance des enseignants. Une sociologie pragmatique du travail enseignant (lire le compte rendu de cet ouvrage sur le site de l'IRESMO). Les chapitres 2 et 3 du livre présentent ces recherches.

Ces chercheur-e-s ont animé de nombreuses rencontres avec des enseignants et des syndicalistes, co-organisées par l’Institut et des sections syndicales locales de la FSU. Ils nous ont vraiment aidé à sortir le travail enseignant de l’invisibilité et à tordre le cou aux idées reçues, sans compter les discours ministériels ou présidentiels blessants, ramenant le travail des enseignantes de maternelles à la surveillance des siestes et au change des couches-culottes, ou considérant que le travail des enseignants-chercheurs n’était jamais évalué ni contrôlé.

Les travaux du chantier ont permis de sortir de la problématique de la souffrance au travail. Pour cela il a fallu dépasser les approches administratives repérant et stigmatisant « les enseignants en difficultés », « les enseignants fragiles », confondant les effets et les causes des atteintes à la santé, mélangeant sphère privée et sphère publique (le travail) et accusant les enseignants de « résister au changement ». Il a fallu aller voir ce qui se passait dans le travail réel, au delà des prescriptions, au delà des effets visibles, au delà de l’isolement apparent. Nous avons essayé de comprendre ces mouvements de résistance aux réformes qui se manifestaient individuellement dans l’activité même et collectivement dans les actions organisées. Tout cela reflétait la violence ressentie au cœur même du métier. Les prescripteurs politiques ou administratifs du travail enseignant nient le travail réel, c’est pourquoi les réformes font tant de mal au travail et sont contre-productives.

Les diverses disciplines de recherche qui traitent du travail et de ses enjeux reviennent toujours à l’écart inhérent au travail humain entre le prescrit (plus ou moins flottant ou coercitif) et le réel du travail, toujours différent, variable, situé. Cette variabilité est bien sûr amplifiée lorsque le travail s’adresse à des humains pour les mettre eux-mêmes en activité, comme c’est le cas pour l’enseignement.

Il a fallu investiguer le travail tel qu’il se fait et tel que les protagonistes en rendent compte quand on sait les écouter et les mettre en confiance : les ambitions, les valeurs, la recherche d’un travail de qualité reconnu et les obstacles à la réalisation d’un bon et beau travail, épanouissant et dont on serait fier. Et nous avons pu mettre en rapport ces obstacles avec la « pluie de réformes » qui s’abattent sur le corps enseignant. Des réformes jamais concertées qui nient le travail réel, qui produisent tous ces obstacles. Des réformes qui voudraient imposer aux enseignants un travail dans lequel ils ne peuvent se reconnaître, reconnaître leurs valeurs et le sens du service public. Des réformes qui accroissent les difficultés du travail enseignant et l’usure au travail : surcharges, multiplication des tâches, hiérarchie qui ne soutient pas, suppression des temps d’échange informel au sein des équipes ou avec les parents (comme la suppression du samedi matin…).

On a pu découvrir avec les enseignants eux-mêmes, qu’on n’est jamais vraiment seul dans son travail : autrui est toujours présent, plus ou moins : les collègues, les élèves, les parents, la hiérarchie… La question est comment inscrire son travail dans le collectif. Lorsque le collectif est absent ou dissous (du fait d’injonctions extérieures ou de méthodes de management aveugle au travail réel), on voit alors apparaître des formes de harcèlement (entre collègues, avec la hiérarchie…), des boucs émissaires, des dépressions, des troubles de la santé…

Il apparaît alors plus clairement que c’est le travail qui est en souffrance et qu’il faut soigner, et non pas se contenter d’une gestion de la souffrance telle que les administrations la mettent en place.

Le collectif, ça ne s’impose pas de l’extérieur, ça se construit. La solidarité dans les équipes, ça se construit dans le travail et par le travail. L’administration doit d’abord fournir les ressources nécessaires à ces collectifs pour qu’ils vivent et se développent, au lieu de faire exactement le contraire. Elle doit travailler ses prescriptions et ses réformes à la lumière des savoirs et de la créativité développés dans l’activité réelle du travail enseignant. Il y a là des trésors cachés d’innovations possibles, qui ne demandent qu’à être déployées.

 

IRESMO : L’ouvrage décrit une « crise de réalisation du travail », au sens d’une recomposition du métier, et appelle les professionnels à jouer un rôle dans l’émergence d’une nouvelle définition du travail enseignant. Mais si la « crise » et la souffrance qui l’accompagne, sont bien spécifiques, qu’est-ce qui permet d’affirmer aujourd’hui que la souffrance au travail des enseignants est plus intense que par le passé, qu’elle n’a pas simplement changé de forme ?

 

Yves Baunay : L’enseignement a toujours été un travail difficile et passionnant, un travail qui peut procurer beaucoup de plaisir lorsque les enseignants trouvent les ressources nécessaires pour être créatifs, développer les ficelles du métier, parler entre eux de leur travail, alimenter les controverses sur la manière d’amener les élèves les plus réticents à entrer dans l’activité… C’est un travail où les dilemmes, les débats de critères, de normes, de valeurs sont intenses. Le métier d’enseignant est encore vivant. Les débats collectifs, informels ou organisés dans les associations, les réunions syndicales, les réunions de famille… font vivre le métier. Et celui-ci constitue en retour une ressource où chaque enseignant peut puiser… La transmission s’est longtemps faite par les centres de formation (Ecoles Normales, IPES, ENNA, IUFM…), par la formation continue, par les collectifs d’établissements, par les mouvements pédagogiques…

Mais depuis quelques temps, les enseignants sentent leur situation basculer. Les difficultés rencontrées sont devenues plus intenses et surtout plus difficiles à surmonter. Les ressources sur lesquelles ils pouvaient s’appuyer ont commencé à se raréfier : les moyens matériels ; le temps pour réaliser les tâches, pour échanger, pour se ressourcer ; le soutien et la reconnaissance des élèves, des parents, de la hiérarchie, de la société. Les difficultés des élèves à entrer dans les apprentissages et les savoirs, le décalage entre l’engagement dans le travail et les résultats ressentis sont mal vécus.

La frénésie des réformes, l’inflation des prescriptions, les injonctions paradoxales, la remise en cause des valeurs de service public, d’égalité, de justice auxquelles ils étaient attachés… Tout cela a contribué à développer une sorte de « crise de réalisation du métier ».

Et tout a été fait pour que les enseignants se sentent responsables individuellement. Ce qu’on entend de plus en plus c’est : « Je n’y arrive plus ».

Mais lorsqu’on arrive à recréer du collectif, du débat, lorsqu’on entreprend dans les stages syndicaux un travail d’objectivation des situations, les réformes et les méthodes de management qui les accompagnent apparaissent clairement comme responsables de la perte de sens du travail enseignant.

Le livre rend compte d’un travail que nous commençons tout juste : analyser en quoi les réformes récentes, du primaire au supérieur, en passant par les collèges et lycées, transforment le travail enseignant. Comment les professionnels y font face dans leur activité quotidienne, au delà des critiques plus ou moins virulentes qu’ils peuvent exprimer.

En interviewant de façon approfondie des professeurs d’écoles, Gérard GROSSE et moi, nous avons pu mesurer l’ampleur des transformations que ces réformes opèrent, la déstabilisation qu’elles entraînent, le travail de renormalisation, de contournement, de mise à distance, que les enseignants opèrent pour en tirer du positif, préserver la qualité de leur travail malgré tout, et leur santé, non sans difficultés. La question étant pour eux de retrouver malgré tout des situations de travail vivables et tenables humainement.

 

IRESMO : La « crise » du travail enseignant semble coïncider dans l’ouvrage avec une « crise » du syndicalisme enseignant, constatée par les acteurs syndicaux eux-mêmes. La réponse qu’ils donnent est unanime : il faut passer d’un syndicalisme « donneur de leçons » à un syndicalisme qui parte du travailleur et de ses préoccupations pour définir problèmes, solutions et modes d’action. Mais n’y a-t-il pas une grande difficulté à construire une telle démarche avec des enseignants de plus en plus individualistes, repliés sur des stratégies individuelles de contournement et de survie et sur des solutions locales corporatistes ? Parce qu’après tout, c’est eux qu’il s’agit de convaincre !

 

Yves Baunay : La crise du travail enseignant a ses spécificités. Nous avons tenté de les analyser en prenant appui sur les travaux de recherches et ce qu’en disaient les intéressés. 

La crise a été largement provoquée par les politiques éducatives mises en place ces dernières années. Le mouvement syndical enseignant n’a sans doute pas mesuré l’impact de ces politiques sur l’activité réelle déployée par les enseignants en articulation avec l’évolution du métier et la façon dont ils le font vivre et s’en servent pour bien faire leur travail, faire un travail de qualité. Nous rejoignons sur ce point Yves CLOT qui considère que l’enjeu essentiel concernant l’activité réelle de travail est la capacité des professionnels à développer les controverses sur la qualité du travail, en remettant la main sur leur métier.

Nous avons rencontré dans tous les stages, la demande latente des enseignants comme des autres professionnels pour mettre la question du travail en débat dans les syndicats.

Les organisations syndicales sont en train de multiplier les initiatives pour répondre à cette demande. L’Institut de recherches les aide à cheminer dans ce sens, à prendre à bras le corps la complexité du travail et des enjeux multiples qu’elle permet de mettre en évidence.

Le défi de l’activité syndicale aujourd’hui est d’aller vers les professionnels pour travailler avec eux la question du travail en vue de le transformer.

Prenant appui sur les expériences conduites par différentes organisations syndicales, sur les interrogations des militants syndicaux face à leur propre activité syndicale, le livre interroge aussi les modes d’intervention du syndicalisme. Les derniers chapitres son consacrés à ce point, à partir de la recherche menée par Cécile BRIEC sur l’activité syndicale elle-même.

Car « sur la question du travail, il y a à la fois urgence et nécessité d’un travail syndical de fond pour répondre aux attentes de ceux qui sont pris dans des situations vécues comme invivables ». L’enjeu pour le syndicalisme est sa capacité à tisser de nouveaux liens avec les professionnels. Les professionnels peuvent renouer avec l’activité syndicale. Le syndicalisme peut y puiser une reconnaissance sociale élargie.

Le travail de recherches du chantier travail entre dans une nouvelle période. Les syndicats et les sections de la FSU ouvrent des chantiers sur l’activité professionnelle dans leur domaine de responsabilité. Ils prennent des initiatives pour travailler très concrètement sur le travail, qui s’intègrent dans leur activité quotidienne. Ils adressent à l’Institut des demandes précises pour les épauler, les outiller, les aider à cheminer dans ce sens.

 

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Commentaires : 3
  • #1

    Gary (dimanche, 22 juillet 2012 15:35)

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