Des droits de l’homme au service des intérêts occidentaux ?

L'actualité au prisme de la philosophie

 

 

Le prix Nobel de la paix a été attribué cette année à un dissident chinois, Liu Xiaobo, et le prix Sakharov, pour la défense des droits de l’homme et de la démocratie, au dissident cubain Guillermo Fariñas. Régulièrement, les droits de l’homme sont évoqués par des puissances occidentales contre des pays du Sud. Néanmoins, les droits de l’homme peuvent-ils être considérés comme des instruments de critique et des moyens de défense contre des régimes autoritaires ou ne sont-ils, sous prétexte d’universalité, que des masques des intérêts économiques et politiques occidentaux ?

 

La dénonciation de droits bourgeois et formels

 

Marx, dans La question juive(1843), a effectué une critique des droits de l’homme. “Constatons avant tout le fait que les « droits de l'homme », distincts des « droits du citoyen», ne sont rien d'autre que les droits du membre de la société bourgeoise, c'est-à-dire de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la communauté”. La théorie des “droits de l’homme” renvoie pour Marx à une conception de l’individu entendu “comme monade isolée, repliée sur elle-même”. Le caractère bourgeois de ces droits apparaît dans la consécration qu’ils effectuent du “droit de propriété”, qui “est donc le droit de jouir de sa fortune et d'en disposer « à son gré », sans se soucier des autres hommes, indépendamment de la société; c'est le droit de l'égoïsme”.

 

A cette conception abstraite et formelle d’une égalité juridique s’opposerait la revendication d’une organisation sociale remettant concrètement en cause les inégalités sociales et économiques. En effet, comme l’explique Marx, dans La critique du programme de Gotha(1875), l’approche juridique ne peut aboutir qu’à une conception bourgeoise et inégalitaire: “Le droit par sa nature ne peut consister que dans l'emploi d'une même unité de mesure; mais les individus inégaux (et ce ne seraient pas des individus distincts, s'ils n'étaient pas inégaux) ne sont mesurables d'après une unité commune qu'autant qu'on les considère d'un même point de vue. [...] A égalité de travail et par conséquent, à égalité de participation au fonds social de consommation, l'un reçoit donc effectivement plus que l'autre, l'un est plus riche que l'autre, etc. Pour éviter tous ces inconvénients, le droit devrait être non pas égal, mais inégal”. Ce qui peut corriger l’inégalité sociale, ce n’est donc pas le droit, mais la réorganisation du mode de production: “Le droit ne peut jamais être plus élevé que l'état économique de la société et que le degré de civilisation qui y correspond”.

 

Cette double analyse a pu servir de justification aux Etats autoritaires - et pour certains même totalitaires -, se réclamant du marxisme, dans leur critique des droits de l’homme occidentaux. Ceux-ci ne sauraient accepter d’être jugés à l’aune de droits bourgeois et dont l’égalitarisme se ne saurait être autre que formel.

 

Des instruments conquis par des luttes

 

Néanmoins, des critiques du totalitarisme - comme Claude Lefort (L’invention démocratique - les limites de la domination totalitaire) ou Cornelius Castoriadis- ont eu une autre lecture que celle de Marx de ces déclarations des droits de l’homme.

Au lieu de les poser comme naturels, la multiplicité des déclarations nous montre au contraire l’historicité des droits de l’homme, qui apparaissent comme des textes arrachés par des luttes et qui sont le produit dans leur rédaction de compromis entre différentes forces sociales. Ces déclarations doivent donc être considérées comme susceptibles de connaître des améliorations au fil de ce que les luttes sociales auront pu arracher aux pouvoirs en place.

De même, elles ne sauraient être réduites à de simples discours formels sans effets réels. En effet, les opprimés s’y réfèrent et les utilisent pour contester les abus et les brimades dont ils sont victimes. C’est cet usage même qui leur confère une valeur d’instrument de lutte.

 

Néanmoins, la référence à ces droits de l’homme n’est-elle pas la marque d’un triomphe idéologique de l’Occident au détriment des pays du Sud ?

 

Les Lumières ne sont-elles qu’occidentales ?

 

Une seconde critique qui viendrait limiter la portée des droits de l’homme résiderait dans leur origine occidentale. Sous couvert d’un universel, ils ne seraient que le reflet des valeurs européennes et nord américaines.

 

Cet argument peut apparaître contestable dans la mesure où des dissidents s’appuient sur des données issues de leurs propres traditions historiques -qui peuvent être certes des courants minoritaires au sein de leur histoire - qui leur permettent d’établir des ponts avec les droits de l’homme issus de la tradition occidentale. Il est ainsi possible de soutenir que le mouvement des Lumières - entendu comme critique de la tradition et affirmation de valeurs telles que la liberté et l’égalité - ne sont pas propres à l’Occident, mais ont pu exister également dans d’autres régions et à d’autres époques que ce soit dans la civilisation islamique ou en Chine par exemple.

 

Ainsi les mouvements abolitionnistes et de décolonisation dans les pays du Sud ont pu s’appuyer conjointement sur une histoire qui leur était propre de mouvements de révolte contre l’oppression et les mettre en parallèle avec l’histoire des luttes des peuples occidentaux et les déclarations qui en étaient issues, revendiquant par exemple le droit pour tout peuple asservi par un autre de se libérer. Ainsi la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis a-t-elle pu être une référence citée dans ces luttes d’émancipation: “les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur” (Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, 1776).

 

Ainsi n’est-il pas impossible qu’aujourd’hui encore des membres des peuples palestinien, afghan ou irakien renvoient à ceux qu’ils considèrent comme leurs oppresseurs la citation de leurs propres textes fondateurs. 

 

Irène Pereira

 

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