Lu: L'impossible capitalisme vert

Tanuro Daniel, L'impossible capitalisme vert, Paris, La découverte, 2010, 306 pages. 

 

Si plus personne ne remet en cause la réalité du réchauffement climatique, l'analyse de ses causes et la détermination des modalités par lesquelles il convient d'y remédier restent encore controversées. A cet égard, le livre de Daniel Tanuro pose que le capitalisme est à la fois responsable des dérèglements du climat et structurellement incapable d'y faire face.

Enonçant le "casse tête du siècle", comment stabiliser le climat tout en satisfaisant le droit au développement de ceux qui n’ont rien, l'auteur avance que le choix qui nous est proposé est un choix politique et qu'il n'y a plus de projet émancipateur qui vaille sans une prise en compte des contraintes naturelles.

 

LE "SAVOIR INDISPENSABLE A LA DECISION"

 

Daniel Tanuro prend les projections du GIEC (voir glossaire) comme point de départ de son analyse: c'est le "savoir indispensable à la décision". Pour l'auteur, la gauche devrait traduire les projections du GIEC en termes sociaux et interpeller les chercheurs afin qu’ils prennent parti. Désormais les militants politiques sont désormais dans l’obligation de maîtriser le dossier des crises environnementales.

 

En outre, l'auteur met en garde contre une vision anhistorique qui prétend que la crise écologique n’est que la reproduction à grande échelle des crises écologiques « anthropiques » précédentes (l'auteur prend l'exemple de l'île de Pâques dont les habitants ont exploité les ressources à outrance jusqu'à l'effondrement de leur civilisation) et de nous faire croire que la dégradation de l'environnement est inévitable. Ce n’est pas l’activité humaine en général qui est la cause du réchauffement climatique mais un mode particulier de cette activité, historiquement et socialement déterminé: le système capitaliste.

 

Ainsi l'expertise du GIEC nous révèle une crise profonde aux conséquences potentiellement dramatiques. Les moyens pour y faire face existent mais nécessitent une réforme radicale du système économique et de la production énergétique. La réponse au problème repose en dernière instance sur un choix politique anticapitaliste.

 

UN SYSTEME CAPITALISTE INCAPABLE DE RESOUDRE LA CRISE ENVIRONNEMENTALE

 

Une tentative de réponse capitaliste à la crise réside dans la volonté de favoriser les sources d'énergies renouvelables par la fixation d’un prix du CO2 qui intègre les coûts des dégâts du réchauffement. Cette solution pose deux problèmes: d'abord une telle estimation est extrêmement complexe à calculer, ensuite les entreprises pourraient toujours répercuter la charge de l’augmentation des coûts du CO2 sur les travailleurs et les utilisateurs finaux, en écrasant les résistances sociales. De même, les choix technologiques envisagés (les agrocarburants, le stockage du CO2 dans les couches géologiques profondes et le nucléaire), qui n'ont pas d'autres buts que de créer de nouveaux marchés, s'avèrent à l'examen extrêmement dangereux.

Pour l'auteur, ce système est structurellement incapable de répondre à la crise environnementale pour plusieurs raisons:

 

* Le capitalisme se définit comme une société de production généralisée de valeur d’échange (voir glossaire). Celle-ci est fixée par le temps de travail humain nécessaire à la production. Comme celui-ci est mesurable, les indicateurs retenus par le système capitaliste sont essentiellement quantitatifs et ont tendance à orienter les choix des décideurs vers les solutions les moins chères et de court terme. Or la réponse à la crise climatique nécessite de choisir une solution structurelle, définitive et de grande ampleur de réduction des émissions de CO2. Pour Daniel Tanuro, il y a identité de processus entre la destruction de la nature et l’exploitation du travail par le capital : le travail, en dernière instance, n’est rien d’autre qu’une ressource naturelle comme une autre.

 

* Un autre problème réside dans l' emprise formidable des lobbies énergétiques, basée sur la propriété du sol et de ses ressources finies. En effet, le capitalisme a intérêt à exploiter des sources d'énergie en quantité finie, comme le pétrole et le charbon, car elles sont ainsi appropriables et monopolisables. De même le choix industriel de créer des structures de production gigantesques et hypercentralisées permet de maintenir une forme d'appropriation de la capacité de production d'énergie.

 

* Le capitalisme est devenu incapable de résoudre sa propre crise autrement que par une fuite en avant dans l'exploitation du travail. L'économiste et théoricien trotskiste Ernest Mandel (1923-1995) diagnostique une crise du capitalisme dans les années 1990. Pour lui, des "ondes longues" de croissance et de crise de l'économie se suivent et exigent, pour démarrer une phase de croissance, de profonds "chocs exogènes" (une guerre ou une crise majeure). Pour lui, il est peu probable qu’une phase de croissance s’amorce au cours des années 90: le chômage massif, l’austérité et le recul du mouvement ouvrier ne constituent pas des chocs suffisants. En effet, les « chocs exogènes » doivent être à la mesure des exigences d’un capitalisme de plus en plus malade de ses propres lois. La tendance du système à exploiter de plus en plus les salariés pour compenser la baisse tendancielle du taux de profit (voir glossaire) pose problème. En effet, les produits fabriqués en très grande quantité (c'est la condition d'une production rentable) peinent à trouver un marché solvable (en raison de la baisse des salaires). Un effondrement des prix de l’énergie, du fait d’une percée technologique majeure, pourrait constituer le choc nécessaire, mais cela semble peu probable. De même il faudrait que le capitalisme, pour résoudre la crise climatique, soit capable de concilier hausse du taux de profit, expansion économique et élimination radicale des combustibles fossiles, alors que ceux-ci sont meilleur marché que les renouvelables et le resteront pendant au moins une vingtaine d’années. En d’autres termes, le système est au bout de ses limites sociales et environnementales. Mais il va passer outre. Pourquoi? Parce que les capitalistes n’investissent qu’avec des promesses de profit et que le profit nécessite la croissance. Pour la première fois, le système tout entier bute sur des limites physiques. L’ "armée de réserve" des travailleurs agricoles du Sud, réduite au chômage et à la faillite, semble tout indiquée pour servir de variable d’ajustement au désastre qui s’annonce.

 

UNE DIFFICILE CONCILIATION ENTRE MARXISME ET ECOLOGIE

 

Pour Daniel Tanuro, il est nécessaire de remplacer la production de marchandises pour le profit par la production de valeurs d'usage durables pour la satisfaction des besoins humains réels, démocratiquement déterminés. Ce remplacement correspond à une transformation de type socialiste. Toute la difficulté réside dans la conciliation entre socialisme et écologie.

 

* Du côté des écologistes, l' influence du Principe responsabilité écrit en 1979 par Hans Jonas est déterminante. Posant la question de la responsabilité vis-à-vis des générations futures, Jonas prône une réduction de la consommation par une conversion éthique individuelle à la sobriété et à la modération. Les décideurs doivent être prêts à l’imposer, par la ruse ou par la force. Dans cette optique le socialisme est perçu comme un productivisme plus destructeur écologiquement que le capitalisme car il promet l’abondance matérielle au plus grand nombre et il envisage de supprimer les entraves de la propriété capitaliste au progrès technique, cause des destructions environnementales.

L’idée commune des principaux porte parole actuels de l’écologie politique, des tenants du capitalisme vert et des sociaux-démocrates, est que le système change et est en train de dépasser ses contradictions. Contrairement au mouvement ouvrier, qui s’est construit dans la lutte, ils agissent par le lobbying au sein de la classe dominante et par la participation aux gouvernements. Cette illusion est elle-même produite par le fait que le capital est de plus en plus socialisé et a de plus en plus besoin de l’Etat. Cependant le choix des partis verts de gérer le capitalisme provoque des fractures, on voit apparaître de nouvelles expressions politiques plus radicales, comme le courant de la « décroissance », mais qui restent marqués par la matrice de départ: les décroissants mettant l’accent sur la seule critique culturelle du consumérisme sans contester le mode de production dans sa globalité. En ignorant les inégalités (Nord-Sud, de classe) il ne fait que promouvoir pour tous un mode de vie ascétique guère séduisant et risque de déboucher sur une issue autoritaire. Pour Daniel Tanuro les décroissants ont tort de ne pas s’intéresser aux revendications pour les salaires et l’emploi, qu’ils considèrent comme consuméristes, car c’est en se réappropriant collectivement leurs moyens de production, que les exploités pourront se réapproprier le premier d'entre eux: les ressources naturelles.

 

* Si les écologistes restent majoritairement méfiants à l'égard du marxisme, il faut souligner également que les marxistes éprouvent de singulières difficultés à prendre en compte les problèmes environnementaux. Or Marx pose que ce sont les limites naturelles qui rendent possible le capitalisme, via l’appropriation des ressources. Il pose également le problème de la  "régulation rationnelle de l’échange de matière" et affirme que tout développement humain est encadré par deux limites : "la fécondité de la nature" et le développement de la force productive du travail. Il en déduit qu'il faut nécessairement tenir compte de la gestion rationnelle des échanges matériels entre notre espèce et son milieu.

Cependant une vision globale sur la dimension écologique de la transformation socialiste reste pour le moins fugitive chez Marx. De même, s’il distingue les technologies préindustrielles et industrielles, « spécifiquement capitalistes » selon son expression, cette distinction est absente dans le domaine des sources énergétiques (renouvelables ou non renouvelables). Or cette question est essentielle. Ainsi même s'il y a chez Marx une prise en compte des limites des ressources naturelles et une volonté de régulation rationnelle de l’échange de matière, dans le domaine de l’énergie il n’y a pas de maîtrise de l’impact environnemental. La ressource devient un produit puis un déchet, sans régulation de l'échange avec le milieu naturel. Pour Daniel Tanuro cette question pose problème dans l'analyse d'une écologie marxiste car elle porte en elle l'ambigüité productiviste.

 

 

Pour convaincant qu'il soit, le plaidoyer de Daniel Tanuro en faveur de l'écosocialisme ne saurait cacher les difficultés d'une entreprise visant à réconcilier écologie et marxisme. Une difficulté majeure, qui n'a pas été soulevée par l'auteur, réside dans la différence des objectifs poursuivi par les deux mouvements. Les marxistes souhaitent changer les rapports des hommes entre eux, en supprimant la propriété privée des moyens de production, par le contrôle de l'activité économique (Daniel Tanuro précise que ce contrôle doit être démocratique mais reste vague sur les modalités) et par l'établissement d'une société sans classes. De son côté une partie (sans doute la plus radicale mais qui ne saurait se réduire au mouvement de l'écologie profonde - voir glossaire) des écologistes, influencée par les théoriciens américains actuels de l' éthique de l'environnement (voir glossaire) (comme John Baird Callicott ou Paul W. Taylor), souhaite changer les rapports des hommes avec leur environnement, en reconnaissant la valeur en soi de la nature et l'importance de la protéger pour elle-même. Ainsi on a d'un côté une morale déontologique (de type kantien: "il faut parce qu'il faut") inspirée par l'éthique environnementale, et de l'autre un projet politique marxiste, pour qui le XXIème siècle n'a pas besoin d'une nouvelle morale normative. Peut-on penser pour le marxisme une possibilité d'intégrer une prise en compte de l'environnement pour lui-même sans que cela implique une morale? Le problème est épineux.

En revanche, l'apport du marxisme à l'écologie est bien d'en finir avec une démarche ascétique individuelle culpabilisante (qui pouvait, à la rigueur, s'accommoder avec le projet de développement durable - voir glossaire, puisqu'il suffit de responsabiliser les consommateurs sans changer un système de production largement responsable des dégradations de l'environnement) pour envisager la lutte comme un changement de société passant par un rapport de forces collectif. Sans ignorer les difficultés théoriques d'un tel rapprochement, l'écosocialisme propose ce qui manquait sans doute à l'écologie: un projet de société.

 

Jérôme Vautrin.

 

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