Paulo Freire: Qu’est-ce qu’un enseignement émancipateur ?

 

 

Bien souvent, la critique de la pédagogie banquaire, chez Paulo Freire, conduit à tort à penser que Paulo Freire défend la thèse d’un maître ignorant à la Jacotot ou une pédagogie non-directive à la manière de Carl Rogers où l’enseignant s’efface. Néanmoins, cela ne signifie pas devenir un enseignant autoritaire. Comment dès lors avoir une autorité scientifique et coordonner l’activité de classe en développant un enseignement favorisant les capacités démocratiques critiques des élèves ?

 

Paulo Freire défend la thèse que l’enseignant doit posséder un haut niveau de compétence scientifique d’une part et d’autre part qu’il doit assumer la directivité du processus d’apprentissage. Mais, il considère également que l’école ne doit pas enseigner la soumission et l'obéissance, mais favoriser des personnalités démocratiques.

 

- La compétence scientifique est la condition de l’autorité de l’enseignant-e. Cela lui permet d’assumer le travail de coordination des activités de la classe:

 

L’assurance avec laquelle l’autorité de l’enseignant se déploie implique une autre qualité, celle qui se fonde sur sa compétence professionnelle. Aucun enseignant n’exerce cette autorité en l’absence de cette compétence. Le professeur qui ne poursuit pas sérieusement sa formation, qui n’étudie pas, qui ne s’efforce pas d’être à la hauteur de sa tâche n’a pas la force morale suffisante pour coordonner les activités de sa classe. Certes, cela ne signifie pas que la pratique ou l’option démocratique du professeur soit déterminée par sa compétence scientifique. Il y a des professeurs scientifiquement bien préparés qui demeurent autoritaires en toute circonstance. Mais je veux dire que l’incompétence professionnelle disqualifie l’autorité du professeur” (Pédagogie de l’autonomie).

 

- L’activité de l’enseignant-e doit éviter l’écueil du laisser-faire:

 

“Permissif, laxiste, il l’aurait été s’il avait permis que l’indiscipline d’une liberté mal placée déséquilibre le contexte pédagogique et porte préjudice à son fonctionnement. (...) Pour mon interlocuteur, la liberté ne pouvait admettre une quelconque limite. En ce qui me concerne, je ne suis absolument pas d’accord, justement parce que je parie sur elle, parce que je sais que sans la liberté, l’existence ne prend de valeur et de sens que dans la lutte pour sa conquête ou sa reconquête. La liberté sans limite est aussi niée que la liberté asphyxiée ou castrée.” (Pédagogie de l’autonomie)

 

“Mon bon sens m’avertit aussi de ce qu’exercer mon autorité de professeur dans la classe, en prenant des décisions, orientant les activités, établissant les tâches, ramassant les productions individuelles ou collectives du groupe n’est pas le signe de mon autoritarisme. C’est tout simplement le signe de mon autorité accomplissant son devoir. Nous n’avons pas encore bien résolu, entre nous, la tension que la contradiction autorité-liberté suscite, et nous confondons presque toujours autorité avec autoritarisme, laisser-faire avec liberté.” (Pédagogie de l’autonomie)

 

- Pour cela, l’enseignant-e doit assumer la directivité de l’éducation:

 

Le professeur libérateur ni ne manipule, ni ne se lave les mains de la responsabilité qu’il a des élèves. Il assume son rôle directif nécessaire pour éduquer. Cette directivité n’est pas une position de commandement, « faîtes ceci » ou « faîtes cela », mais une posture pour diriger une étude sérieuse d’un sujet, pour que les élèves puissent réfléchir sur la nature intime de ce sujet d’étude. J’appelle cette position démocratie radicale parce qu’elle mêle la directivité et la liberté en même temps, sans autoritarisme de l’enseignant et sans licence des élèves.” (Medo e Ousiada)

 

“L’éducation a toujours une nature directive que nous ne pouvons pas nier. Le professeur a un plan, un programme, un objectif d’étude. Mais il existe un éducateur directif libérateur, d’un côté, et un éducateur directif domesticateur, de l’autre côté. L’éducateur libérateur est différent du domesticateur parce qu’il avance, à chaque fois davantage, dans le sens de ce moment où s’établit une atmosphère de compagnonnage dans la classe. Cela ne signifie pas que le professeur est l’égal des élèves et qu’ils se place en situation d’égalité. Non. Le professeur commence à une place différente et il termine à une place différente. Il donne des notes et fournit un travail qui doit être fait. Les élèves ne notent pas les professeurs et ils ne leur donnent pas des devoirs à la maison ! Le professeur doit également avoir une compétence critique, qui est différente de celle des élèves et les élèves doivent insister pour que les enseignants l’aient.” (Medo e Ousiada)

 

- Mais il/elle doit également éviter l’écueil de l’autoritarisme, car sa finalité est démocratique:

 

Nous devons être clair avec eux [les apprenants]. La relation dialogique n’a pas le pouvoir de créer une égalité impossible. L’éducateur continue d’être différent des élèves, plus – et cela, est pour moi une question centrale – la différence entre eux, c’est que si le professeur est démocratique, si son rêve politique est émancipateur, c’est qu’il ne peut permettre que la différence nécessaire entre le professeur et les élèves se transforme en « antagonisme ». La différence continue à exister ! Je suis différent des élèves ! Mais si je suis démocratique, je ne peux permettre que cette différence soit antagonique. Si elle devient antagonique, c’est que je suis devenu autoritaire.”(Medo e Ousiada)

 

“La nature directive d’un cours libérateur n’est pas une propriété de l’éducateur, mais elle est inhérente à l’éducation, tandis que l’éducateur dominateur garde en main les objectifs de l’éducation, le contenu de l’éducation et le propre pouvoir directif de l’éducation. Toutes ces choses sont monopolisées par l’éducateur dominateur sans tenir compte des choix des apprenants sur leur éducation. Les éducateurs libérateurs ne maintiennent pas le contrôle des apprenants dans leurs mains. J’essaie toujours d’entrer en relation avec mes élèves comme s’ils étaient des sujets connaissant, des personnes qui sont avec moi, engagées dans le processus de connaître quelque chose. L’éducateur libérateur est avec les élèves, au lieu de faire des choses pour les élèves.” (Medo e Ousiada)

 

- Cela implique pour l’enseignant une capacité à présenter un contenu d’enseignement, mais d’une manière telle que l’apprenant garde un dynamisme de pensée:

 

Dans ce sens, le bon professeur est celui qui réussit, tout en parlant, à amener l’élève jusqu’à l’intimité du mouvement de sa pensée. Sa leçon est ainsi un défi et non une « berceuse ». Ses élèves se fatiguent, mais ne dorment pas. Ils se fatiguent parce qu’ils accompagnent les allers et venues de sa pensée, et demeurent à l’affût de ses pauses, ses doutes et ses incertitudes.” (Pédagogie de l’autonomie)

 

- Cette finalité démocratique est réalisée lorsque l’enseignant parvient à instaurer dans la classe une communauté de recherche dialogique critique:

 

“En tant que professeur, nous avons quelque chose à offrir, et nous devons avoir beaucoup de clarté quant à ce que nous offrons, quant à notre compétence et à notre directivité. Mais notre offre n’est pas une offre paternaliste. Ce n’est pas un cadeau divin de la part du professeur. Dans la perspective libératrice, nous n’avons rien à donner réellement. Nous donnons seulement des choses aux élèves quand nous échangeons avec eux. C’est une relation dialectique, au lieu d’être une relation manipulatrice. Vous comprenez ?” (Medo e Ousiada)

 

L’enseignement émancipateur loin de favoriser la soumission intellectuelle, développe des capacités d’insoumission:

 

“Dans sa pratique enseignante, l’éducateur démocrate ne peut nier son devoir de renforcer la capacité critique de l’apprenant, sa curiosité et son insoumission.” (Pédagogie de l’autonomie)

 

L’ouverture au dialogue et à la critique est ainsi pour Freire un critère d’évaluation d’un enseignement:

 

 

Ce que je veux dire par là, c’est que je ne dois pas penser seulement aux contenus du programme qui viennent de m’être exposés ou qui ont été discutés par les professeurs des différentes disciplines. Il me faut, en même temps, penser à la manière plus ou moins ouverte et dialogique ou, au contraire, plus ou moins fermée et autoritaire, avec laquelle tel ou tel professeur enseigne.” (Pedagogie de l’autonomie)