L'exode de Madère : la racialisation de l'émigration madérienne au XIXe siècle.

 

 

Traduction de « O Exodo da Madeira » - artigo de divulgação no Super Interessante, Junho 2016, por J P Lobato.

 

De la Guyane Britannique à La nouvelle Angleterre, en passant par le sud de l'Angola et par Hawaï, au XIXe siècle, des milliers d'émigrés madériens ont travaillé dans une quasi situation d'esclavage et ont été classifiés par la science officielle de l'époque, comme non-blancs. L'anthropologue Cristina Bastos veut mieux raconter cette histoire d'empire et de migrations.

 

En 1807, l'Empire Britannique a aboli le commerce des esclaves, particulièrement africains, dans les îles britannique et dans ses colonies. En 1833, une loi parlementaire conduit cinq ans après à l'abolition de l'esclavage dans presque tout l'empire de Sa Majesté. La main d'oeuvre esclave africaine a été le noyau de la création de richesse et de prospérité économique de ce qui était, à l'époque, la plus grande puissance mondiale, mais au prix d'une déshumanisation, de violence et du sang de la population africaine. Avec la fin de ce système, les mines et les plantations britanniques de sucre, de café et de coton dans les Amériques et les Caraïbes, sont passé par une phase de transition durant laquelle elles ont du passer à un système reposant sur un travail libre et payé. Cependant, ces conditions de travail se sont assimilées, dans beaucoup de cas, à un retour à l'esclavage.

 

C'est dans ce contexte que surgit un aspect très méconnu de l'histoire de notre pays, des dizaines de milliers de portugais, principalement de Madère, ont travaillé dans les plantations de l'Empire britannique durant le XIXe siècle. Comme le rappelle, l'anthropologue Critina Bastos, de l'Institut de Sciences sociales de l'Université de Lisbonne, à cette époque, il y avait plus de portugais à travailler dans ces plantations que dans les colonies portugaises, situation qui s'inversa à partir des années 1950.

 

Cela n'est qu'un des aspects que la chercheuse va analyser dans le projet « La couleur du travail – Les vies racialisées des immigrants », qui a convaincu un jury du Conseil de l'Europe de la Recherche de financer une bourse de 2,2 millions d'euros. L'étude, qui durera cinq ans, abordera des thèmes comme les flux migratoires, le racisme, les classifications raciales et la science raciale (ou plutôt la pseudoscience raciale) à travers laquelle on a justifié, durant cette période, un système de hiérarchie raciale. Au centre, figure les grandes migrations des portugais des archipels de Madère et des Açores « vers les plantations de sucre dans l'empire britannique, surtout en Guyane, depuis les années 1830 ou plus tard dans la Nouvelle Angleterre, aux Etats-Unis ». La focale serait également mises vers la Région du Pacifique ou le Sud de l'Angola ou d'autres régions qui vont être encore précisées, mettant en lumière le cas des habitants de Madère.

 

Ce que le jury a le plus souligné a été le caractère innovant de l'étude sur les empires et les migrations que va mettre en place Cristina Bastos, car les deux phénomènes vont être analysés à travers d'une même grille analytique et non pas séparément comme c'est le cas habituellement. Pour pousser plus loin cette idée, on va avoir recours à un travail pluridisciplinaire qui associera des anthropologues, des historiens et des historiens des sciences. En tout, cela permettra de constituer une équipe de 7 chercheurs à temps plein.

 

Des Portugais non-blancs

 

« Le système de production dans les plantations de l'Empire britannique après l'abolition de l'esclavage n'a pas changé. C'est la source de travail pour la production qui a changé. Les espaces qui esclavagisaient les africains ont substitué cette force de travail par une autre, en particulier la main d'oeuvre européenne » explique la scientifique. Pour le moins, il y a un importante détail à prendre en compte : « Combiné avec un système de production qui a esclavagisé les africains, il y a un système de classification raciale – qui aujourd'hui constitue encore une idéologie pour beaucoup de personnes – dans lequel on accorde la suprématie à des blancs » ajoute-t-elle. Quelle est la genèse de cette idéologie ? Il y a plusieurs explications. Moi et d'autres chercheurs nous acceptons l'idée que cela est lié à la réduction en esclavage des africains durant la période de la modernité ».

 

Ou encore, avec le commerce et l'utilisation d'esclave africains, avec l'objectif d'alimenter la production de sucre, de café et de coton, s'est consolidé une idée d'hiérarchie raciale, soit disant appuyée sur des bases scientifiques, qui au fond n'était qu'une pure idéologie. Les maîtres des plantations, les blancs, étaient classé au-dessus des esclaves de peaux noires.

 

Pour Cristina Bastos, l'imposition de cette division a fini par avoir des conséquences sur la manière dont les êtres humains se regardent mutuellement : « Ce que je viens ajouter, en lien avec ce fait, c'est que, après la fin de l'esclavage, ont été développés d'autres systèmes de racialisation, qui s'appuient sur le mode de production pratiqué. Ce ne sont plus seulement les esclaves africains, mais par exemple les travailleurs portugais qui sont racialisés ».

 

Dit d'une autre manière, ils ont été racialement classifiés comme non-blancs. Caractériser la situation de travail, sociale et d’intégration de ces hommes et de ces femmes qui migrent du Portugal est un des objectifs de la recherche : « En dépit qu'il ne sont pas des esclaves, les portugais se trouvent dans une situations de grands vulnérabilité, outre le fait que beaucoup d'entre eux ne savaient pas ce qu'ils allaient trouver ».

 

En parallèle, on veut découvrir « comment des processus cognitifs se mettent en place comme des connaissances scientifiques et sont articulés comme des processus sociaux ». Ou encore, on veut percevoir comment le savoir scientifique a été instrumentalisé et a été mis au service d'idéologies politiques et de phénomènes sociaux d'exclusion.

 

Travailler pour survivre

 

Comme l'a mis en évidence l'historien australien Barry Higman, dans Population and labor in the British Caribbean in the Rarly Nineteenth Century, publié en 1968, l'abolition de l'esclavage et l'émancipation des anciens esclaves n'a pas conduit, dans la première moitié du XIXe siècle, à une situation de pleine liberté dans le choix de ses activités. Dans la région caribéenne, le système de plantation occupait toute la terre cultivable, de fait les ex-esclaves n'avaient pas tellement d'autres choix pour ensuite continuer à travailler que désormais sous contrat avec leurs anciens maîtres.

 

Pour empirer les choses, ils continuaient à être les sujets d'un même système d'organisation du travail comme si rien n'avait changé. La principale différence, comme l'écrit Higman, consiste dans le fait qu'il avaient le choix de choisir leur employeur et de pouvoir refuser certains types de travaux ou de tâches. Seulement, cette liberté était toujours limitée par le contrôle que les maîtres des plantations avaient sur les ressources, auquel on ajoutait les nécessités de la survie. Face à cette situation, la vie des salariés dans les plantations, d'où qu'ils viennent, était très difficile.

 

De Madère vers Hawaï

 

A partir des années 1830, il y eu beaucoup d'habitants de l'archipel de Madère qui ont entamés de difficiles voyages par mer, en ayant comme point d'arrivé les plantations de canne à sucre, où ils étaient assujettis à de terribles conditions de travail. Les maderiens ont été vers des lieux très divers comme la Guyane britannique (en Amérique du Sud), Hawaï, la Californie ou l'Afrique du Sud. Les raisons, comme l'énumère Cristina Bastos dans un article publié en 2008, Migrants, Settlers and Colonists : The biopolitics des corps déplacés, inclu le manque de terre, la faim, l'extrême pauvreté et une structure sociale rigide dans leur terre natale.

 

Au XIXe siècle, Hawaï, qui était alors un royaume indépendant, a assisté à l'arrivée d'une grande vague de force de travail destinée aux plantations de canne à sucre. Le phénomène a été documenté, mais on ignore l'impact que les portugais et travailleurs des autres nationalités, ont eu relativement à la force de travail locale et sur la société.

 

Dans la Guyane, les plantations ont rapidement substituées au travail des esclaves, une main d'oeuvre contractuelle, mais les travailleurs étaient obligés àderester pendant une certaine période de temps et, souvent, en échange d'un voyage allé, de la nourriture, du linge et d'un espace où ils pouvaient vivre, et ils ne recevaient pas de salaire. Entre 1834 et 1835, des centaines de madériens et d'acoriens ont été « importés » là bas, rappelle la chercheuse, suit ensuite un nouveau flux d'immigrant portugais en 1841 cette fois suivi, d'une main d''oeuvre originaire de l'Inde et des Indes orientales. Une fois arrivés, les madériens, selon les registres, se sont lancés dans le petit commerce, mais ils ont fini par être victimes de révoltes qui avaient lieu en partie parce qu'ils n'étaient pas perçus comme des européens.

 

Les Etats-Unis et Trinité, dans les Caraïbes, ont été d'autres espaces où dès le début ils ont immigrés, vinrent ensuite, au XXe siècle, d'autres destinations comme l'Afrique du Sud. Pour le moins, durant les années 1880, il faut prendre en compte l'aventure de centaines de madériens qui, contre tous les pronostiques, ont réussi à coloniser la plaine du sud de l'Anglola, en dépit du manque d'infrastructure dans la Région.

 

« Ces communautés portugaises ont créés des dynamiques dans les sociétés où ils ont émigrés, et c'est cela qui va être étudié » ajoute Cristina Bastos.

 

Le Boom de la Nouvelle Angleterre

 

Localisé au Nord-Est des Etats-Unis, entre la frontière avec le Canada et l’État de New York, la région de la Nouvelle Angleterre, a été l'un des berceaux du processus d'industrialisation de l'Amérique du Nord, outre le fait d'être un véritable cas d'étude pour ce qui est de l'immigration vers les terres de l'Oncle Sam au XIXe siècle. Nombreux parmi ceux qui vinrent après avoir traversés l'Atlantique, dont beaucoup étaient des açoriens, ne furent même pas considérés comme blancs : ce n'est que plus tard que cette situation a changé. C'est ainsi que s'explique l'intérêt de savoir ce qui est arrivé aux migrants portugais, en comparant la classification raciale qui leur a été attribuée avec d'autres cas.

 

Autour des années 1830, une grande partie de la population de Nouvelle Angleterre vivait dans des maisons et consommait ce qu'elles plantaient. L'économie locale, cependant, reposait sur l'agriculture et était presque de subsistance. Un demi-siècle après, en 1880, la majorité de ses habitants vivaient dans de grandes villes, travaillait contre un salaire et achetait les produits dont ils avaient besoin, comme le montre l'historien économique Peter Temin, dans un article, en date de 1999, sur le rapide phénomène d'industrialisation qui est arrivé dans la région ses 50 derniers ans. Pour l'auteur, la transformation est comparable, en intensité, au « miracle » industriel accomplit par la Corée du Sud et Formose durant la Seconde moitié du XXe siècle.

 

Comment cela a été possible ? En partie, grâce à la force de travail étrangère qui a afflué là-bas. Selon une étude publiée en 2014 par l'American Communitu Survey, les presque 15 millions d'habitants qui vivent dans cette étroite bande de territoire doivent leur ascendances à des migrants de 10 de nationalités différentes principalement d'Europe : irlandais et italiens dans une large mesure, comme des français, des anglais, des allemands, des polonais, des portugais (3,2 % de la population), des écossais, des russes et des grecs.

 

Dans les années 1920, a été publiée une monographie polémique qui « racialisait les portugais » de la région, et qui a conduit la communauté portugaise à rejeter ce portrait : c'est ce qui a amené l'anthropologue à inclure dans la liste la Nouvelle Angleterre dans les 6 zones à étudier. «  Nous allons étudier les dynamiques d'industrialisation de toute la Nouvelle Angleterre, du Massachusetts au New Hampshire. Ce n'est pas une histoire qui reste à conter, car elle a déjà été incluse par les historiens du travail et de l'industrie comme par quelques historiens qui parlent de racialisation de différents groupes qui intègrent la force de travail de la Région, comme les juifs, les irlandais, les italiens, et autres encore, mais il existe ici un potentiel analytique très intéressant, ce qui permet une meilleure caractérisation quand nous auront plus de données ».

 

Des millions pour faire la différence

 

Avec tout cela, vont être analysés les flux de travailleurs entre différents empires, de là la nécessité de croiser ce champ qui étudie les empires avec celui qui étudie les migrations. « Comment des personnes circulent entre des entités politiques différentes » : c'est à cette question qu'il va être tenté de répondre durant cinq ans.

 

 

« Mon point de départ sont les migrants portugais, pour la majorité de l'Ile de Madère, cependant une partie de l'étude porte sur les açoriens en Nouvelle Angleterre. (..) Je cherche à sortir des définitions lusophones comme elles sont actuellement pensées, car elles restent un décalque du système impérial » commente-t-elle. (...)