Une affirmation identitaire issue de l’immigration: le Rap franco-portugais

 

Phénomène culturel underground, le Rap franco-portugais constitue un genre musical issu des portugais immigrés de la seconde génération. Il symbolise la volonté d’affirmation d’une identité spécifique à distance de l’identité française “pure souche”.

 

Les Guesh font du RAP

 

Durant les années 1980 se développent une scène Hip-hop en France et au Portugal. Au Portugal, dans les années 1990 apparaît une forme de Rap spécifique liée à l’immigration africaine des anciennes colonies mélangeant hip hop et musique africaine: le Rap Tuga.

 

En France, comme toutes les communautés issus d’une immigration massive, les portugais se voient désignés par des surnoms: les portos, les tos, les gueshs... Le terme “guesh” venant du mot “portuguesh” renvoie à la prononciation du mot portugais dans la langue d’origine (português). Le guesh désigne le jeune franco-portugais de banlieue. Cela rime en outre avec "wesh".

 

Le rap franco-portugais est un produit de la seconde et troisième génération de l’immigration massive des années 1960/1970 qui s’est poursuivie encore jusqu’au début des années 2000 avant de reprendre de manière massive à partir des années 2010 sous l’effet de la crise de la dette.

 

Nombreux sont les portugais de la seconde génération a avoir une double nationalité française et portugaise d’où l'appellation de Rap franco-portugais.

 

Sans doute que le groupe le plus emblématique du Rap franco-portugais est La Harissa. Ayant sorti son premier album en 1995, le groupe est encore actif en 2016.

 

Le rap franco-portugais mélange au hip-hop des influences musicales issues de la culture portugaise: fado, rancho (musique folklorique).... Il existe par ailleurs en France une scène musicale portugaise communautaire liée au milieu associatif, dans les milieux populaires, mettant en avant des groupes folkoloriques intergénérationnels constitués d’immigrés portugais et de la musique de variété portugaise.

 

Par rapport à ces deux autres mouvements musicaux, le Rap franco-portugais reste assez marginal. Il se diffuse entre autre par des videos plus ou moins amateurs sur Internet.

 

L’affirmation identitaire dans le Rap franco-portugais

 

Le RAP franco-portugais se caractérise par les thématiques qui y sont développées.

 

Les paroles mettent en effet clairement en avant une identité spécifique qui serait celle des jeunes franco-portugais de milieux populaires. Mais ce n'est pas une double identité qui est affirmée, mais celle d'une identité "100% portugaise" comme le laisse entendre les titres et les paroles des chansons.

 

La première thématique est celle de la fierté d’être portugais et de son pays d’origine. Plusieurs chansons reprennent dans leurs titres et dans leurs paroles cette affirmation. Cette fierté d’être portugais et son lien avec le Portugal différencierait le franco-portugais du français de “souche”. Les chansons évoquent alors souvent le lien avec le Portugal à travers la thématique des vacances au Portugal. Le pays d’origine y est idéalisé et glorifié à travers cette image.

 

Bien évidemment, une autre thématique présente dans le Rap franco-portugais est la référence à l’histoire de l’immigration. Elle évoque l’immigration dans les années 1960/70: le “salto” (passage clandestin de la frontière), les baraques des bidonvilles, la dureté du travail…

 

Mais, l’affirmation identitaire passe le plus souvent par la référence à l’équipe nationale de football, “la seleção”. L’immigration portugaise en France a développé des équipes communautaires de football lié au mouvement associatif. Ainsi nombre de jeunes garçons portugais ont pratiqué le football comme loisir durant leur enfance.

 

La dimension identitaire et nationaliste du rap franco-portugais apparaît souvent à travers le football: hymne national, drapeaux portugais, maillots de l’équipe de foot, référence à des joueurs de foot tels que Figo ou Christiano Ronaldo….

 

L'affirmation identitaire passe également par la revendication d'appartenir à "une race portugaise". Cela est présent par exemple chez le chanteur Lucenzo qui fut au sommet des classements de vente en France et aux Etats-Unis en 2012, en duo avec un chanteur dominicain, avec un titre de style Kaduro (style composite incluant du hip-hop, de la musique africaine et de la musique traditionnelle portugaise apparu en Angola). Cette idée de race portugaise est présente par exemple en 2006 dans la chanson "Portugal est nossa terra": "Portugal é nossa terra. A mais bela é com certeza. Vamos la cantar com força. Nossa raça é portuguesa. [...] 100% portugais je le suis et resterais". (Le Portugal  est notre pays. Le plus beau certainement. Nous allons le chanter avec force. Notre race est portugaise).

 

Mais la différence culturelle entre les franco-portugais et les français de “souche” ne se résume pas seulement à l’histoire de l’immigration, aux vacances et à l’équipe de football. Les chansons font également référence à des valeurs plus profondes qui différencieraient le jeune franco-portugais du jeune français de souche (et peut être également d’autres groupes immigrés).

 

La première valeur c’est le respect de la famille. Le jeune portugais serait respectueux de sa famille et de ses parents. Il serait également profondément attaché à sa religion catholique.

 

Les groupes de RAP prétendent s'adresser à un public spécifique: les garçons d'origine portugaise qui partagent cette identité et qui sont mécaniciens, carrossiers, maçons, carreleurs... Il s'agit donc d'une subculture populaire masculine (1).   

 

Conclusion:

 

Chez les groupes La Harissa , qui constitue sans doute parmi les versions les plus conscientes du Rap Franco-portugais, la situation des jeunes portugais en Europe du Nord est comparée à celle des latinos aux Etats-Unis. Ils constituent un prolétariat ouvrier catholique de langue latine (2). Le groupe Sirando Familia reprend en la poussant encore plus loin l'esthétique Rap Chicano dans ses chansons et dans ses clips.

 

Mais plus généralement, les chansons du Rap franco-portugais restent marquées par la culture des milieux populaires immigrés portugais en France. Les jeunes portugais y affirment un refus identitaire de rompre avec la culture de leur pays d’origine.

 

Cette culture populaire est en réalité très spécifique, c’est celle qui avait été encouragée dans le milieu de l’immigration portugaise dans les années 60/70 par la dictature de l’Etat Nouveau: le folklore, le football, le culte de Notre Dame de Fatima... Une culture à laquelle il est difficile pour un-e descendant-e d'immigré portugais ayant fait des études supérieures de s'identifier. De ce point de vue, il est possible qu'il y ait un décalage entre les filles et les garçons d'origine immigrée: le taux de poursuite d'étude étant au-delà du bac très différent entre les filles et les garçons à l'avantage de ces dernières.

 

Ces thématiques donnent l’impression qu’au moins une partie des portugais issus de l’immigration, en particulier les garçons qui reproduisent le destin ouvrier de leurs pères, continuent à perpétuer une culture conservatrice issue d’une dictature qui a été renversée il y a plus de 40 ans et qu’ils continuent à identifier à l’essence de la culture portugaise.

 

Néanmoins, de quoi cette affirmation identitaire dans le RAP franco-portugais est-elle l'expression ?

 

Elle souligne sans doute plus qu'on ne pourrait le penser au premier abord l'expérience ambiguë de l'immigration portugaise en France.

 

Le "guesh" s'affirme d'autant plus fier de ses origines que la première génération a essayé de cacher la honte liée à la misère et aux humiliations de l'immigration, à se faire discrète. L'affirmation identitaire joue donc le renversement du stigmate de la honte en fierté.

 

Le RAP franco-portugais revendique un lien avec un pays d'origine qui plus les générations passent, plus celui-ci risque de se distendre. Mais à travers cette affirmation identitaire, ce RAP contribue à faire vivre une culture portugaise immigrée en France alternative à la culture française dominante.

 

Cette revendication identitaire s'exprime avec d'autant plus d'outrance dans le RAP que l'image publique du portugais immigré est celle de l'assimilation. Or le guesh affirme la persistance d'une culture subalterne de milieu populaire immigré qui survit aux deux premières générations de l'immigration portugaise.

 

Contre le luso-descendant, représenté en particulier par l'association Cap Magellan qui met en avant son intégration de portugais diplômé du supérieur, le prolo guesh revendique sa résistance à l'intégration complète à la société française et à son modèle d'ascension sociale par les études.  

 

L'affirmation identitaire proclamée dans le RAP franco-portugais est donc ambivalente. Elle peut renvoyer à une identité conservatrice qui peut entretenir des liens avec un discours de droite réactionnaire et à une identité masculine s'appuyant sur une culture anti-école favorisant le modèle de la reproduction ouvrière.

 

Mais, elle peut être perçue également comme l'expression d'une culture subalterne qui essaie de rendre compte de l'expérience d'une immigration ouvrière se considérant comme peu visible et peu reconnue dans l'espace public. C'est sans doute pourquoi le football apparaît comme un marqueur identitaire fort car il est un des rares moments de visibilité publique de ces descendants d'immigrés de milieu populaire en France. 

 

La trajectoire scolaire des garçons portugais est souvent analysée, par les sociologues, comme un choix des familles. Mais, on peut se demander s'il ne s'agit pas également d'une réévaluation des ambitions familiales lorsqu'à la fin du collège, le garçon est déjà en difficulté scolaire. On sait en effet que l'écart de réussite scolaire entre filles et garçons caractérise plusieurs groupes issus de l'immigration.

 

Il devient alors possible de se demander si plus qu'une culture anti-scolaire (3), la culture « guesh » n'est pas avant tout une réaction face à l'expérience de l'humiliation de l'échec scolaire et à la conséquence de la reproduction du destin ouvrier. Le renversement consiste alors à retourner le stigmate de la « honte d'être ouvrier » (4), dans une société qui valorise les « cols blancs », dans une fierté d'être portugais.

 

 

Schéma de la reproduction sociale masculine dans l'immigration portugaise:

 

a) Dictature salazariste -> b) population avec un faible niveau d'étude et une culture tournée vers le travail manuel et non vers la mobilité sociale par les études -> c) difficultés des familles à comprendre les attentes de l'école -> d) image sociale en France des portugais (menace du stéréotype) -> e) difficultés scolaires des garçons favorisé par une construction de la masculinité populaire peu compatible avec les codes scolaires -> f) orientation vers les filières professionnelles -> g) valorisation chez les garçons d'une identité culturelle portugaise populaire comme manière de renverser le stigmate afin de renforcer l'estime de soi -> h) favorise le modèle de la reproduction ouvrière.

 

 Pour compléter:

 

L'influence du rap chicano sur le rap franco-portugais

 

(1) On peut noter néanmoins l'exception de Dona Lola, participante à une émission de télé-réalité  "Qui veut épouser mon fils ?" (2015), membre du groupe de Rap franco-portugais: la Sirando Familia. Elle décrit le rap franco-portugais comme "très communautaire". URL: http://star24.tv/dona-lola-qvemf4-sirando-familia652/

 

(2) Le groupe reprend la notion de "raça" du Rap chicanos, en 2001, dans un titre intitulé "nossa raça" (notre race) pour parler des portugais.  Dans le titre "Rap français" (2008), le groupe oppose au Rap français, un "Rap portos" qui en dénonce les travers: "Il y a une tonne de blancs immigrés mais toi on sait bien ce que t'en penses. Black Blanc Beur! Ouais moi je suis le Portos de service je suis pas inclus dans tes discours tout comme les Asiat' et les Juifs. Rap français!".

 

(3) Paul Willis, L'école des ouvriers (1977) , Agone, 2011. 

  

(4) Beaud Stéphane et Pialoux Michel, Retour sur la condition ouvrière, Fayard, 1999.

 

Documentation:

 

Humour Portugais: Miki-le-toss ou comment repérer un Guesh en quelques leçons... - URL: http://miki-le-toss.skyrock.com/

 

La Harissa, entretien 2005. URL: http://www.portugalvivo.com/Fr/chronique/interview/harissa/main.html

 

Pereira Victor, « ‪Chanson et immigration portugaise en France : une musique du retour ?‪ », Volume !, 2/2015 (12:1), p. 101-121. URL : http://www.cairn.info.inshs.bib.cnrs.fr/revue-volume-2015-2-page-101.htm 

 

Fernandes Martine (2007), « “Miki-le-toss ou comment repérer un guech en quelques leçons” : l’identité ethnique “tos” en France à travers les blogs de jeunes lusodescendants »Journal of Multidisciplinary International Studies, vol. 4, no 2.

URL: http://epress.lib.uts.edu.au/journals/index.php/portal/article/view/521

 

Marie Claude Munoz, "Du Tos au luso-descendant", Latitudes, 1999. URL: 

http://www.revues-plurielles.org/_uploads/pdf/17_5_3.pdf

 

Exemples de titres:

 

2006: Portugal est nossa terra (Lucenzo).https://www.youtube.com/watch?v=smqAi6z2Bbg

 

2007: Y a des Karais (Gueshtoup)

- https://www.youtube.com/watch?v=sk6qOee7RyI

 

2007: Portugal, tu peux pas test (La Harissa) -

https://www.youtube.com/watch?v=7h4vQiW3U8U&list=RD2gp5fmzDeiE&index=7

 

2011: Portugais de pure souche (Zika) -

https://www.youtube.com/watch?v=_SdUtWvc2_A&index=8&list=RD2gp5fmzDeiE

 

2012: Fier de mes origines (G-nose) -

https://www.youtube.com/watch?v=tn5C4jw0-uM&list=RD2gp5fmzDeiE&index=3

 

2012: Je resterai portugais du début à la fin (Guesh2)-

https://www.youtube.com/watch?v=2gp5fmzDeiE&index=6&list=RDsk6qOee7RyI

 

2014: Portugal (Sirando) - 

https://www.youtube.com/watch?v=t2iCTyCvs7Q&list=RDJ8tkm2OurRk&index=7

 

2015:  Portugal (Chrizy) - https://www.youtube.com/watch?v=mNTpSYHQa6U

 

2016: Parodie: Euro 2016 - Portugal Allez. (Brouno Louguesh) - 

https://www.youtube.com/watch?v=w8T5oNIvw2g

 

Compilation:

Rap franco-portugais history - The best of....

https://www.youtube.com/playlist?list=PLcgbNH_M9Sq5knXafgwxnEe4nc2q38uud

Écrire commentaire

Commentaires : 8