La nouvelle vague d'immigration portugaise en France et la division socio-ethnique du travail

 

 

Le sociologue Albano Cordeiro a écrit des portugais qu'ils étaient bien plus une communauté invisibilisée qu'une communauté intégrée en France (1). Si par non-intégré, on désigne un groupe migratoire qui se distingue sociologiquement de la population nationale de référence, les immigrés portugais en France et leurs descendants continuent à présenter ce profil.

 

Des trajectoires scolaires différentiées.

 

Plusieurs études sociologiques, comme l'étude TeO (2) ou encore le rapport du CNESCO (2016) sur les trajectoires scolaires en fonction de l'origine migratoire (3) continuent à souligner le décalage qu'il existe entre la trajectoire scolaire des garçons issus de l'immigration portugaise et celle de la population de référence d'origine française : « les garçons, les descendants d’immigrés (d’Afrique sahélienne, du Portugal, du Maroc et de Turquie notamment) sont plus souvent orientés que les Français d’origine dans les filières professionnelles » (CNESCO, 2016). « Les tendances de certaines origines à privilégier les diplômes professionnels, comme les pays d’Afrique sahélienne, la Turquie (les garçons) ou le Portugal, bien que la tendance soit moins nette pour ces deux dernières » persistent (CNESCO, 2016) .

 

Cette différence de trajectoire est généralement mise en lien avec les aspirations des familles portugaises : « on constate des aspirations plus fortes pour les diplômes professionnels chez les familles portugaises (44 % contre 34 % pour les familles maghrébines) » (CNESCO, 2016).

 

Cette situation a attribuée par les sociologues français au "modèle traditionnelle de reproduction ouvrière" (Baudelot et Establet) (4). Cette analyse omet de prendre en compte l'histoire spécifique de la société portugaise et de son système d'enseignement marqué durablement par la dictature salazariste (5).

 

Le devenir social des descendants de l'immigration portugaise en France

 

Dans un rapport de 2015, France Stratégie souligne les particularités qui distinguent la population d'origine portugaise de la population de référence française tant sur le plan de l'emploi que de la participation à la vie publique.

 

Le rapport rappelle que les jeunes descendants d'immigrés n'occupent pas les mêmes métiers que les jeunes sans ascendance migratoire : « Tandis que les jeunes descendants d’immigrés du Maghreb exercent davantage les métiers du social, du transport, ou encore de l’hôtellerie-restauration pour les jeunes femmes, les jeunes hommes descendants d’immigrés d’Europe du Sud investissent nettement les métiers du bâtiment ou de l’électricité-électronique, suivant la spécialisation de leurs pères et bénéficiant ainsi de leurs réseaux de relations sociales. Cette orientation professionnelle concourt à leur meilleure insertion dans l’emploi » (France Stratégie, 2015).

 

De ce fait, le rapport semble lié le plus faible taux de chômage des garçons descendants d'immigrés portugais par rapport à la population de référence française à leur stratégie de faire des études professionnelles courtes et de s’insérer dans les filières professionnelles où se trouvent déjà leur père*.

 

De plus ce rapport précise : « Après contrôle d’une série de variables socioéconomiques, on constate que les descendants d’immigrés originaires du Maghreb, d’Asie du Sud-Est, de Turquie et du Portugal ont une probabilité plus faible d’adhérer à une association ». (France Stratégie, 2015)

 

La plus faible participation des immigrés portugais en France à la vie publique avait déjà été soulignée par Albano Cordeiro dans les années 2000 (5). Dans les années 60/70, la rumeur court dans les bidonvilles que des agents de la PIDE (police politique de Salazar) sont infiltrés dans les bidonvilles où résident les portugais.

 

Ce qui d'une manière qui peut apparaître paradoxale n'empêche pas les portugais en France d'être très actifs dans des associations communautaires: cours de langue portugaise, de danse folklorique, processions de Notre Dame de Fatima, matchs de football, fête avec repas et musique portugaise....  

 

Il existe comme l'avait déjà souligné Albano Cordeiro (1) une dimension communautaire au sein de l'immigration portugaise entretenu par son réseau associatif. Issu des années 1970, la culture qui l'oriente "Foot, fatima, folkore" reste marquée par la trinité salazariste. 

 

Une nouvelle vague migratoire

 

Depuis la crise de 2008, le Portugal connaît une nouvelle vague de immigration touchant à la fois les jeunes diplômés et les jeunes peu qualifiés. Les destinations privilégiées sont les pays de langue portugaise surtout pour les plus diplômés. Mais, une immigration en particulier peu qualifiée s'est constituée vers de pays tels que la Grande Bretagne, l'Allemagne, la Belgique ou la France.

 

Plusieurs articles de presse dans les grands quotidiens français se sont faits l'écho depuis de cette nouvelle vague d'immigration portugaise en France (6).

 

Néanmoins, la sociologie Irène Dos Santos souligne le caractère ambiguë du discours sur l'immigration à l'intérieur du Portugal qui reflète son statut de pays de la semi-périphérie. Les médias portugais insistent sur l'immigration qualifiée vers les pays des anciennes colonies portugaises. Mais en même temps est passé sous silence le fait qu'en réalité, l'émigration est sans doute une constante structurelle de ce pays comme « « soupape de sûreté » pour atténuer les tensions sociales » (7).

 

L’INSEE dans une note de 2014 met en avant la montée des immigrants d'origine européenne en France provenant en particulier du sud de l'Europe à la suite de la crise économique de 2008. Parmi les 40 % de la part que constitue cette immigration, le groupe qui arrive en tête sont les portugais avec 8 % de l'effectif, dépassant le nombre d'algériens (7%) et de marocains (7%) qui étaient devenus auparavant les groupes nationaux les plus nombreux à émigrer en France.

 

L'INSEE souligne en outre que la population immigrée est de plus en plus diplômée (63 % sont titulaires d'un baccalauréat) à l'exception de l'immigration portugaise : « Parmi les pays contribuant le plus à l’immigration, les moins diplômés sont les ressortissants du Portugal et de la Turquie (respectivement 56 % et 57 %) ». 56 % de portugais n'ont aucun diplômes contre 35 % en moyenne des algériens et des marocains. Seul entre 13 et 14 % d'émigrés portugais ont un diplôme équivalent au baccalauréat ou supérieur : le plus faible taux de l'immigration en France.

 

L'insertion professionnelle des immigrants portugais non-qualifiés est favorisées par le fait que depuis 10 ans le besoin en emploi non-qualifiés en France a augmenté. Or dans le même temps, la France s'est donnée comme objectif d'amener 60% d'une classe d'âge en licence.

 

De son côté, le Portugal a une des populations de l'OCDE avec le niveau de qualification le plus bas. Cela s'explique d'une part parce qu'au sortir de la dictature le Portugal avait le plus haut taux d'analphabétisme d'Europe, mais également parce qu'il a maintenu durablement un système élitiste et jugé peu performant. Dans un rapport de Février 2017, l'OCDE enjoint le Portugal a augmenter le niveau de qualification de sa population et à renforcer la formation professionnelle**.

 

Conclusion : La constante de l'invisibilisation de l'immigration portugaise en France

 

Dans la division socio-ethnique du travail au sein de l'espace européen, l'immigration portugaise occupe une place spécifique. Plusieurs pays, comme la Suisse ou le Luxembourg, privilégient cette immigration réputée facilement assimilable. De son côté, l’État portugais voit dans l'émigration une soupape de sûreté sociale.

 

Population « blanche », de religion catholique, peu revendicative dans l'espace public et laborieuse (caractérisé par son très fort taux d'activité professionnelle des femmes), avec peu d'aspiration à la mobilité sociale par les études, l'immigration portugaise semble être une candidate idéale pour jouer le rôle de prolétariat ouvrier du Nord-Ouest de l'Europe.

 

Pourtant l'immigration portugaise en France illustre la différence entre assimilation et intégration. Réputée assimilable, elle constitue néanmoins un groupe qui reste principalement intégré à la société française qu'au titre de classe ouvrière et d'employée de service***. Elle continue à y développer depuis les années 1970 une subculture immigrée, religieuse et ouvrière au sein d'un réseau communautaire associatif favorisant la reproduction d'une endogamie sociale. 

 

La nouvelle vague d'immigration portugaise dans l'Europe du Nord-Ouest depuis 2008 ne fait pas exception. Elle amène en France une nouvelle vague de portugais très peu qualifiés. Lorsque l'on sait que la structure socio-économique des familles constitue une variable importante de la trajectoire scolaire des enfants en France, on peut imaginer ce que devrait être le devenir de cette nouvelle vague de descendants d'immigrés en France.

 

* Il est possible d'ajouter un autre facteur: " la forte endogamie des immigrés asiatiques et portugais semble participer à la force du lien communautaire de ces groupes, favorisant l’insertion socio-économique de leurs membres" (Safi Mirna, « Inter-mariage et intégration : les disparités des taux d'exogamie des immigrés en France », Population, 2/2008 (Vol. 63), p. 267-298).

 

**OCDE, Portugal Economic Surveys, February 2017.

URL: http://www.oecd.org/eco/surveys/Portugal-2017-OECD-economic-survey-overview.pdf

 

*** " La spécialisation des premières vagues d’immigration s’estompe donc fortement, signe d’une meilleure insertion dans le marché du travail et d’un renouvellement des flux migratoires qui ne suit pas les schémas anciens. Seule exception à cette règle, les immigrés portugais, pourtant les mieux insérés dans l’emploi (avec des taux d’activité et des taux d’emploi supérieurs à ceux des autochtones), restent extrêmement concentrés sur les métiers du bâtiment pour les hommes et les services à la personne pour les femmes. L’ancienneté de la migration n’a pas modifié les ressorts de leur insertion sur le marché du travail français" (Centre d'analyse stratégique, L'emploi et les métiers des immigrés" 2012.)

 

Voir également :

 

Observatorio da Emigraçao -( http://observatorioemigracao.pt/np4/home):

 

En 2015, le nombre de départ du Portugal s'est maintenu au même niveau que celui de 2013. Or la récession économique a officiellement cessé depuis deux ans. Le taux d'immigration depuis 2010 est historiquement élevé et ne peut être comparé qu'à celui qu'a connu le Portugal dans les années 60/70.

Les chiffres de 2016 ne sont pas encore connus.

(URL: http://observatorioemigracao.pt/np4/5777.html)

 

Comparaison avec l'immigration portugaise en Suisse: "une étude intitulée Les Portugais en Suisse, commandée par les autorités qui jugeaient cette communauté «méconnue et qui s’intègre difficilement». (...) Les Portugais ne sont pas des personnes qui ne veulent pas s’intégrer, mais des personnes qui résistent à notre forme d’intégration basée sur la formation. Pour un Portugais, s’intégrer, c’est être ponctuel et sérieux au travail". (...) Le Portugais typique se demande quelle est l’importance de la formation professionnelle, car pour lui, un métier s’apprend normalement en travaillant, en regardant comment font les autres (rires)".

(http://www.swissinfo.ch/fre/societe/immigration-du-sud-de-l-europe_-avec-les-portugais--la-suisse-a-gagn%C3%A9-%C3%A0-la-loterie-/34185718 )

 

L'étude "Les portugais en Suisse" (2010) donne des éléments pour comprendre le rapport à la scolarité de l'immigration portugaise": a) Les parents portugais présentent un niveau de formation très bas en comparaison avec les autres groupes d’immigrés en Suisse en raison du développement relativement récent de la scolarité de base dans leur pays. b) Les enfants d’origine portugaise sont surreprésentés dans les classes spéciales au primaire, dans les filières à exigences élémentaires au niveau secondaire I ainsi que dans les « solutions transitoires » lors du passage à la scolarité postobligatoire. La modeste performance scolaire des enfants portugais est un phénomène observé dans d’autres pays de destination. c) Cette situation est imputable à trois groupes de facteurs : le bagage scolaire limité des parents portugais, dû à l’héritage de la longue dictature, le nombre relativement important de jeunes nés au Portugal et scolarisés seulement partiellement dans le pays d’immigration, ainsi que l’orientation des familles vers le retour. Finalement, l’intériorisation d’une société fortement hiérarchisée et peu perméable, comme celle du pays d’origine au cours de la période précédant la démocratisation peut, sans doute, jouer un rôle en freinant les ambitions et les projets de mobilité sociale".

(https://www.sem.admin.ch/dam/data/sem/publiservice/publikationen/diaspora/diasporastudie-portugal-f.pdf)

   

Notes:

 

(1) Cordeiro Albano. Le paradoxe de l'immigration portugaise. In: Hommes et Migrations, n°1123, Juin-juillet 1989. L'immigration portugaise en France. pp. 25-32.

 

(2) IRESMO, « La trajectoire sociale des enfants d'immigrés portugais en France », 2012. URL:  https://iresmo.jimdo.com/2012/10/28/la-trajectoire-sociale-des-enfants-d-immigr%C3%A9s-portugais-en-france/  

 

(3) CNESCO, « La trajectoire scolaire des élèves issus de l'immigration selon le genre et l'origine : quelles évolutions ? », 2016.

URL: http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/10/brinbaum.pdf

 

(4) Brinbaum Yael et Primon Jean-Luc, "Parcours scolaires et sentiments d'injustice et de discrimination chez les descendants d'immigrés", Economie et statistiques, n°464-465-466, 2013.

 

(5)Maria Filomena Monica, "Notas para a analise do ensino primario durante os primeiros anos do salazarismo". URL: http://analisesocial.ics.ul.pt/documentos/1223893193S7zFS6ak5Ee77TD7.pdf

 

Traduction: Maria Filomena Monica, "Portugal: Quand la dictature fermait les écoles". URL: http://www.questionsdeclasses.org/?Portugal-Quand-la-dictature-fermait-les-ecoles 

 

(6) France Stratégie, « Jeunes issus de l'immigration : quels obstacles à leur intégration économique ? », 2015. URL : http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/na26_27022015_bat12_0.pdf

 

(7) Albano Cordeiro, « Comment interpréter la faible participation civique des Portugais de France ? Exception ou conformisme ambiant ? », Cahiers de l’Urmis [En ligne], 9 | février 2004, mis en ligne le 15 février 2005. URL : http://urmis.revues.org/34

 

(8) Irène Dos Santos, « L’émigration au Portugal, avatar d’un pays “semi-périphérique”, métropole postcoloniale », Hommes et migrations [En ligne], 1302 | 2013, mis en ligne le 17 septembre 2013, consulté le 02 février 2017. URL : http://hommesmigrations.revues.org/2510

 

(9) Voir par exemple : Libération, 2014 (http://www.liberation.fr/planete/2014/02/03/l-exode-portugais_977523); L'humanité, 2014 (http://www.humanite.fr/espagne-portugal-italie-les-nouveaux-migrants-de-la-crise-561307 ) …

  

(10) Brutel Chantal, « Une immigration de plus en plus européenne », INSEE, 2014. URL : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1281393

 

 

Livre de référence sur l'immigration portugaise en France:

 

Marie-Christine Volovitch-Tavares, 100 d'histoire de l'immigration portugaise en France, Michel Lafon, 2016.

 

Film de référence sur l'immigration des années 60/70: José Vieira, Gente do Salto: la photo déchirée (2005)

 

Ressources annexes sur  l'immigration portugaise en France dans l'espace public:

 

Cordeiro Albano, "Les portugais et les marches de 1984, 1985". URL: https://albanocordeiro.wordpress.com/2015/11/17/les-portugais-et-et-les-marches-de-1984-et-1985/ 

 

Pingault Jean-Baptiste, « Jeunes issus de l'immigration portugaise : affirmations identitaires dans les espaces politiques nationaux », Le Mouvement Social, 4/2004 (no209), p. 71-89. URL : http://www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2004-4-page-71.htm

 

Ines Espiritu Santo, Du clandestin au citoyen - Quand les immigrés portugais font figure de travailleurs (France 1962-2012), Thèse de doctorat en sociologie. URL: https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00931035/document

 

Association consacrée à la mémoire de l'immigration portugaise en France:

 

Mémoria viva - http://www.memoria-viva.fr/

 

Videos sur l'immigration portugaise en France: 

 

 

1914-1918:  La participation du Portugal à la Première Guerre mondiale en France-

https://www.youtube.com/watch?v=8L3Gy_shRkM

 

1969: Le bidonville de Franc Moisin - le traitement des portugais dans les années 60/70

https://www.youtube.com/watch?v=mRKEYewruH0

 

1974: La révolution des œillets: la fin de 41 ans de dictature. 

https://www.youtube.com/watch?v=7cTqekwHSxE

 

1979: Cours de portugais dans la cité de transit de Stein - 

https://www.youtube.com/watch?v=HAZgv7JaXEM

 

1989: L'immigration clandestine dans une période de récession économique

https://www.youtube.com/watch?v=leBPY4AzqAg

 

2007: Le Portugal devient un pays non plus d'émigration, mais d'immigration à partir des années 2000

https://www.youtube.com/watch?v=_RAF1XTTbOs

 

2008: Cours de portugais communautaire en France - 

https://www.youtube.com/watch?v=lu0XPS3nlNI 

 

2011: Humour portugais sur les relations des portugais et de l'école en France - https://www.youtube.com/watch?v=cnc-3Pk5PqU

 

2011: Les portugais recommencent à émigrer massivement après la crise de 2008...

https://www.youtube.com/watch?v=y09jUqoBjUc

 

2016- Chanson: La Harissa, Portugues Emigrante (Groupe de RAP issu de l'immigration portugaise)

https://www.youtube.com/watch?v=HAZgv7JaXEM

 

Le RAP franco-portugais: un phénomène identitaire culturel issu de l'immigration:

 

Une affirmation identitaire issue de l'immigration: le Rap franco-portugais

 

 

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