Problématique esprit critique: la place de l'axiologie

Problématique enseignement de l’esprit critique: la place de l’axiologie

 

Si l’esprit critique semble une qualité fondamentale de l’éducation, il paraît en revanche discutable de le traiter comme un fait positif. La notion d’esprit critique apparaît au contraire comme une notion problématique.

 

a) L’esprit critique, une notion problématique

 

Certains courants de la recherche scientifique, comme le fait la psychologie en définissant une “pensée critique”, considèrent qu’il serait possible d’évaluer de manière standardisé le degré d’esprit critique d’une personne.

 

Cela serait possible en identifiant un certain nombre d’habiletés cognitives de pensée critique qui pourraient être ensuite évaluées par des tests standardisés. Cela dit même au sein de ceux qui adoptent cette approche, il n’y a pas de consensus concernant les habiletés cognitives que recouvre la pensée critique.

 

Mais, l’étude de la réalité sociale des situations où la question de l’esprit critique est mobilisée dans des controverses au sein de l’espace public montre qu’il est difficile de supposer qu’il soit aussi simple que cela d’identifier l’esprit critique.

 

Ces travaux scientifiques sur la pensée critique tendent à traiter l’esprit critique citoyen comme s’il s’agissait de l’esprit critique du scientifique. Or cela implique une vision restreinte de ce que suppose l’esprit critique citoyen. Il ne s’agit pas seulement d’établir la véracité de faits, mais de raisonner également en fonction de valeurs.

 

Max Horkheimer, dans son article “Théorie traditionnelle et théorie critique” (1937) s’était attaché à montrer comment la conception positiviste de la rationalité s’avère insuffisante pour former la raison critique.

 

b) Problématique lutte contre le “complotisme”

 

Si la lutte contre le complotisme et le conspirationisme apparaissent pour les pouvoirs publics comme une priorité, d’autres y voient un moyen de limiter le droit de critique:

c’est le cas, par exemple, de Frederic Lordon dans un article publié dans Le Monde Diplomatique où il affirme, que sous-couvert de dénonciation de complotisme, c’est la légitimité à mettre à jour des collusions d’intérêt qui se trouve menacée (http://blog.mondediplo.net/2012-08-24-Conspirationnisme-la-paille-et-la-poutre )

 

La lutte contre le complotisme s'appuie en général sur l’énonciation de l’existence de sources fiables. Or certaines de ces sources présentées comme fiables, lorsqu’il s’agit de grands journaux nationaux, sont également présentée par certains acteurs comme les médias dominants. Ce discours s’est en particulier développé autour de la critique des médias issue de Chomsky et de Bourdieu.

 

c) Entre sciences sociales et militantisme

 

La difficulté à considérer l’esprit critique comme une fait positif est mis également en valeur par la polémique autour de la notion de “genre” dans l’Education nationale.

 

Il est clair que la notion de genre est une notion mobilisée par les sciences sociales, mais il s’agit également d’une notion qui fait l’objet d’usages militants.

 

Dans la réalité des controverses sociales, les enjeux scientifiques et militants de ces controverses sont indissociables. C’est sur l’existence d’un usage axiologique de la notion de genre que les adversaires de son introduction s’appuient.

 

On peut supposer également que la notion sociologique d’intersectionnalité, si elle était introduite dans les programmes scolaires, susciterait des débats comparables en dépit de son ancrage scientifique.

 

Ce qui explique ces controverses dans la détermination de qui fait ou ne fait pas preuve d’esprit tient au fait que cette évaluation ne s’appuie pas uniquement sur des capacités de raisonnement logique et des capacités à établir des faits.

 

Les argumentations dans l’espace public font également intervenir des controverses et des argumentations portant sur des questions d’ordre axiologique ou faisant intervenir des éléments axiologiques.

 

Jurgen Habermas, dans son ouvrage Intérêt et connaissances, considère que la connaissance ne comporte pas seulement des intérêts techniques (que l’on trouve dans les sciences de la nature), des intérêts critiques (que l’on trouve dans les sciences humaines), mais également des intérêts émancipatoires (qui sont portés par les sciences sociales).

 

d) L’importance de la dimension axiologique dans l’esprit critique citoyen

 

L’importance d’une conception de la rationalité, qui ne soit pas seulement positive (raison instrumentale), mais également qui implique des jugements de valeurs (raison pratique), peut être mis en valeur dans l’exemple suivant.

 

On trouve souvent cité dans des cours d’histoire, un exercice de mathématiques de l’Allemagne Nazi portant sur l’élimination des personnes aliénées.

(Exemple: http://lewebpedagogique.com/cailleaux/tag/totalitarismes/)

 

On peut se demander si une approche qui se limite à une rationalité positive est suffisante pour effectuer la critique de tels documents. En effet, le jugement critique de l’évaluation de ce problème de mathématiques ne porte pas tant sur un problème de chiffres ou de la logique de la conclusion, mais sur l’idée même de pouvoir penser que l’on peut éliminer des êtres humains pour faire des économies.

 

e) L’esprit critique: une capacité à sortir des cadres établis de pensée

 

L’esprit critique contient en outre une capacité, que l’on trouve également dans la créativité, à sortir du cadre préétabli qui la rend difficilement programmable.

Ainsi, on peut imaginer à partir du précédent exemple l’exercice suivant: “Face à un tel exercice: a) je vérifie que l’enseignant n’a pas fait d’erreur de calcul lors de la correction b) je me demande si les chiffres sont réalistes et même si je peux je trouve des sources fiables pour les corroborer ou les infirmer c) je vérifie que le raisonnement est logique en effectuant un syllogisme pratique.

Il est probable que l’on estime que l’individu qui est capable de faire preuve d’esprit critique est celui qui considère que l’ensemble de ces affirmations est insuffisante et qu’il est nécessaire de se poser la question de la légitimité de la valeur de la personne humaine relativement à des intérêts économiques.

 

Pierre Bourdieu, dans Questions de sociologie, à propos du sondage d’opinion, montre par exemple comment celui-ci peut être biaisé par la construction des questions. Un esprit critique sera alors celui qui le fait remarquer à l’interviewer, mais il est fort à parier que ses commentaires ne soient pas pris en compte lors du sondage.

 

Dans un article, Robert Cox distingue la pensée critique, orientée vers la résolution de problème, telle qu’elle est développée par la psychologie et reprise par le monde de l’entreprise, de la critique telle qu’elle est théorisée dans la tradition de l’Ecole de Francfort. La théorie critique ne cherche pas à proposer des solutions car son interrogation est plus radicale. Elle s’interroge sur le cadre social même qui rend possible la question et la solution à la question.

(http://pedagogiecritique.blogspot.fr/2012/07/ce-quest-la-theorie-critique-robert-cox.html )

 

Conclusion:

La notion d’esprit critique n’est pas une notion positive dont il serait possible de donner une définition claire et à partir de laquelle il serait possible de procéder à des évaluations standardisées. Cela ne signifie pas qu’il s’agit de rejeter toute formation de l’esprit critique s’appuyant sur un rationalisme positiviste. Mais celui-ci s’avère insuffisant pour traiter des problèmes sociaux dans lesquels les citoyens doivent faire preuve de réflexion critique. L’esprit critique citoyen ne se limite pas à l’esprit critique scientifique.

 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    My Vandehey (mardi, 31 janvier 2017 18:56)


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