Lutte des places et lutte des classes à l’école

 

 

L’école se présente officiellement comme un espace de compétition scolaire méritocratique où s’effectue une lutte des places. Mais au-delà de la lutte des places, l’école se présente comme un espace où s’exerce de la lutte des classes au travers des mécanismes de reproduction sociale.

 

Le rapport aux enseignants à la lutte des classes

 

Bien souvent issus des classes moyennes, les enseignantes ont vécu le système sous l’angle de la lutte des places. Lorsqu’elles ont un regard critique sur l’institution scolaire, c’est du fait du stress que produit cette lutte des places.

 

La notion de lutte des places tend à s’opposer à celle de lutte des classes. Elle est en adéquation avec une conception de la société réduite à une vaste classe moyenne. Elle est en adéquation avec la théorie économique libérale qui analyse la société comme un espace d’individus qui sont en concurrence les uns avec les autres.

 

Les enseignantes issues des classes moyennes, lorsqu’elles sont conscientes de l’existence de la reproduction sociale, sont très mal à l’aise pour en parler avec leurs élèves. Elles ne sentent pas légitimes pour leur parler d’une reproduction dont elles ont bénéficié et dont leurs propres enfants bénéficient.

 

Elles se sentent mal à l’aise pour analyser l’écart entre les familles populaires et l’école. Elles en méconnaissent les réalités. Elles ont l’impression de se situer dans une position condescendante vis-à-vis de “ces familles là” et de ces “enfants là”. Le “là” exprime bien l’extériorité et la distance entre les enseignantes et les élèves de milieux populaires.

 

L’attitude de ces enseignantes contribue à reproduire l’invisibilité des mécanismes sociaux de reproduction sociale.

 

L’espace des possibles pédagogiques

 

Il est possible d’analyser la manière dont se distribuent plusieurs variables - individu/collectif, lutte/coopération - dans l’espace des possibles pédagogiques

 

- L’individualisation des parcours: prônée par le monde libéral, l’individualisation repose sur une analyse des parcours scolaires en termes de stratégie individuelle. Il s’agit d’individualiser les parcours comme on individualise les carrières. Les élèves doivent se comporter en homo oeconomicus scolaire: il s’agit d’apprendre à optimiser ses ressources.

 

- La coopération: La coopération dans les pratiques pédagogiques est ambivalente. Elle est prônée par deux courants différents. Elle peut être mise en avant dans la pédagogie Freinet de manière à augmenter la puissance d’agir des dominés. Mais on la retrouve également pronée par la pédagogie entrepreneuriale. Il s’agit de développer les capacités de coopération de manière à accaparer une plus grande force collective des travailleurs.

 

- La lutte des classes: Elle passe selon Paulo Freire par la conscientisation. Il s’agit de permettre aux opprimés d’acquérir la “science de leur malheur” (Pelloutier) et des armes pour combattre. Une pédagogie de lutte des classes développe des capacités de critique sociale. Elle développe des capacités au dissensus: insoumission à l’autorité injuste, résistance aux mécanismes de conformisme aux normes dominantes…

 

Les pratiques pédagogiques dans l’espace des possibles

 

L’école a en particulier pour fonction politique de trier et de sélectionner les élèves en particulier afin de dégager une élite sociale. Selon les époques, les élites accordent une préférence à tel ou tel système d’enseignement. Les élites traditionnelles valorisent la rigueur et la discipline. On retrouve par exemple ces qualités dans l’élite militaire. Les nouvelles élites économiques valorisent la créativité et les capacités de négociation. Elles attendent du système d’enseignement qu’elles dotent leurs enfants des compétences des cadres supérieurs.

 

La pédagogie traditionnelle: La pédagogie traditionnelle repose sur une autorité verticale et l’instauration d’une discipline basée sur la contrainte. Elle correspond aux attentes d’une société basée sur l’Etat administratif bureaucratique et une organisation du travail tayloriste. Elle rencontre également les attentes des franges conservatrices de la société, qui y voient le moyen d’inculquer le respect de l’ordre social, à commencer par l’ordre social des sexes.

 

La pédagogie entrepreneuriale: Elle correspond aux attentes de l’organisation du nouveau management: à la fois en entreprise et dans le management public. L’ordre social n’est pas imposé directement par l’action d’une contrainte physique, mais par un dispositif pédagogique et/ou technologique. Les élèves sont laissés en autonomie et l’enseignant est en retrait. Son rôle est de concevoir un dispositif pédagogique qui contraint de manière invisible l’élève à se comporter de telle ou telle manière pour acquérir des compétences: coopération, créativité, empathie… Cette manière de maintenir l’ordre social correspond à la société de contrôle.

 

La pédagogie critique: Il s’agit d’une pédagogie qui vise à lutter contre la reproduction des inégalités sociales de classe et de sexe. Elle entraîne les élèves à la critique sociale. Elle lutte contre les mécanismes d’intériorisation de la soumission à l’autorité injuste et le conformisme aux normes de domination sociale. Elle développe un répertoire de tactiques de résistance dans les interstices de la forme scolaire afin de saboter l’ordre de la reproduction scolaire: inégalités sociales de classe, de sexe, soumission au pouvoir hiérarchique.

 

 

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