Les réticences des enseignants à vendre la mèche

 

Beaucoup d’éléments ont déjà été soulignés sur la distance sociale entre les enseignants originaires des classes moyennes et leurs élèves de milieux populaires. On s’attachera à reprendre ici cette question à partir des rapports entre pédagogie et émancipation des élèves des milieux populaires en faisant état de réactions constatées chez des enseignants issus des classes moyennes.

 

Le malaise des enseignants de classe moyenne face à la pédagogie critique

 

Lorsque l’on aborde la question de la pédagogie critique et de la conscientisation des élèves de milieux populaires avec des enseignants issus des classes moyennes, force est de constater leurs réticences.

 

Outre le fait qu’ils idéalisent l’enfance, supposant que les enfants des classes populaires n’ont pas conscience de leur origine sociale, ils se montrent mal à l’aise pour effectuer ce travail de conscientisation.

 

Pourquoi les enseignants issus de classes moyennes hésitent à vendre la mèche ? Cela provient pour une part du fait qu’ils se savent appartenir à la catégorie des privilégiers et qu’ils n’hésitent pas à reproduire leurs privilèges sociaux auprès de leurs enfants. Ainsi, les enseignants sont les champions des dérogations à la carte scolaire par exemple.

 

Le rapport des enseignants de classes moyennes aux élèves de milieux populaires se doublent parfois de discours fantasmatiques sur un grand remplacement. Si on fait réussir à l’école les enfants de classes populaires, ils vont changer de classe sociale et devenir des bourgeois. Ce discours relève chez les enseignants qui le tiennent d’une méconnaissance des logiques sociales qui font que la réussite scolaire n’est pas une condition suffisante à la réussite sociale. Ainsi, les filles immigrées d’origine populaires connaissent un taux de réussite scolaire paradoxale important, mais lorsqu’elles arrivent sur le marché de l’emploi, elles subissent les discriminations sociales à l’emploi lié à leur statut de femmes. Même les élèves garçons de milieux populaires qui parviennent à accéder aux grandes écoles paient leur manque de capital social pour accéder aux meilleurs stages et emplois. Le capital scolaire ne suffit pas, loin de là, à garantir une réussite sociale qui permette l’accès aux places des dominants.

 

Cela explique d’ailleurs pourquoi il est illusoire et malhonnête de donner pour seule finalité à l’école, et particulier pour les enfants issus de milieux populaire, de trouver un emploi. L’éducation doit fournir aux enfants des classes populaires des armes critiques pouvant les aider en vue de leur émancipation.

 

Le malaise des enseignants de classe moyenne face à l’enseignement explicite

 

Ces enseignants de classes moyennes ont en outre intériorisé une vulgate concernant la mise en autonomie de l’élève qui lui permet de construire lui-même ses stratégies de résolution de problème.

 

Cet effacement de l’enseignant est considéré comme un posture émancipatrice. Chez certain d’entre eux, elle se justifie même de la position du maître ignorant de Rancière.

 

Néanmoins, la sociologie de l’éducation depuis trente ans ne cesse de faire apparaître que cette posture d’autonomie tend à favoriser les élèves de classes moyennes supérieures au détriment des élèves de milieux populaires.

 

Les élèves de milieux favorisés sont plus à l’aise face à ces pédagogies car ils ont déjà en réalité construit des capacités à l’autonomie scolaire dans leur famille. L’autonomie n’est pas une donnée naturelle comme le prétend le libéralisme. Elle est une construction sociale: c’est ce que met en avant la sociologie. Les enseignants, en laissant les élèves à leur spontanéité, oublient que celle-ci est déjà construite par une socialisation primaire dans les familles.

 

Or il est tout à fait intéressant de remarquer la réaction de ces mêmes enseignants lorsqu’il s’agit de leurs propres enfants. Ils ne se contentent pas de les laisser en autonomie. Ils vendent la mèche cognitive. C’est à dire qu’ils leur explicitent des stratégies qu’ils possèdent afin que leurs propres enfants soient à même de résoudre les problèmes scolaires auxquels ils sont confrontés.

 

Bien souvent le discours des enseignants confond deux aspects. Le premier consiste à donner la réponse à l’enfant, à faire à sa place. Ce genre d’attitude est stigmatisée dans l’éducation des milieux populaires comme constituant un obstacle relativement à ce qui est demandé à l’école.

 

En revanche, dans les familles de milieux favorisés, on laisse l’enfant chercher par lui-même la réponse. Mais ce faisant, on n’hésite pas à l’aider en lui suggérant des stratégies lorsqu’il est en difficulté. Par exemple, lorsqu’il fait un puzzle: commence plutôt par les bords, tu peux trier par couleurs… Ces stratégies s’appuient souvent sur celles que le parent-enseignant, qui a été lui même un bon élève, a utilisé pour réussir à l’école.

 

Conclusion:

Les enseignants issus des classes moyennes sont souvent réticents à “vendre la mèche” tant sur le plan social que sur le plan cognitif.

Sur le plan social, ils éprouvent une malaise à expliciter les rapports sociaux dont eux et leurs enfants tirent privilège au sein du système scolaire et ainsi à aviver la lutte des classes sociale.

 

Sur le plan cognitif, ils prétextent une attitude émancipatrice auprès de leurs élèves, qu’ils n’adoptent pas curieusement avec leurs propres enfants et contribuent ainsi à la reproduction des inégalités sociales en termes de capital culturel.   

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