La tentation positiviste en sciences de l’éducation

 

 

La tentation positiviste consiste à adopter une approche en sciences de l’éducation centrée sur une norme qui est celle des sciences expérimentales avec une évaluation quantitative.

Quelles sont les limites de cette approche ?

 

Les tenants de l’approche positiviste

 

Il existe plusieurs courants tenants de l’approche positiviste.

 

L’approche positiviste en sciences de l’éducation peut se référer à un courant de recherche qui consiste à considérer que les méthodes pédagogiques peuvent être déterminées de manière scientifique. Cette approche est très présente en Amérique du Nord où elle s'appuie en particulier sur les travaux sur l’effet enseignant. C’est le cas par exemple de Steve Bissonnette et Clermont Gauthier.

 

Ces théories distinguent la scientificité des études en fonction de trois niveaux: a) le niveau d’une étude de cas ou d’une monographie descriptive b) une expérimentation avec une comparaison (groupe témoin) c) les études comparatives de grandes ampleurs (méta-analyses faisant la synthèse des plusieurs études).

 

Mais l’approche positiviste trouve également un écho du côté d’un management public, inspiré des critères néolibéraux, qui vise à évaluer de manière quantitative la rationalité des politiques publiques.

 

Il est possible de constater que par exemple des think tanks libéraux, comme l’institut Montaigne, incitent à former les enseignants à des méthodes expérimentales issues de l’épidémiologie médicale et en cohérence avec les critères internationaux les plus rigoureux pour expérimenter des pratiques pédagogiques (Institut Montaigne, Le numérique pour réussir dès l’école primaire, 2016).

 

Cela dit, on se demande en passant comment un enseignant peut être formé à ces méthodes dans la mesure où, quand bien même il mènerait une expérimentation dans sa classe, celle-ci à elle seule ne suffirait pas à valider la recherche du fait que ces méthodes supposent le recours à un échantillon.

 

Les limites empiriques à l’approche positiviste

 

Les limites empiriques sont de plusieurs ordres. Il faut tenir compte tout d’abord de l’effet halo. En pédagogie, il n’y a pas que la méthode qui compte, il y a également la croyance que l’enseignant accorde à cette méthode. Cette part importante de la croyance est présente dans l’effet pygmalion: parce que l’enseignant est persuadé qu’il a de bons élèves, ceux-ci deviennent bons. Il est de ce fait peut être plus important que l’enseignant croit en la méthode pédagogique qu’il applique. Il est fort possible qu’il obtienne en définitive de meilleurs résultats qu’avec une méthode bien évaluée, mais en laquelle il ne croit absolument pas.

 

La deuxième limite qu’il est possible de relever, c’est que ces méthodes scientifiques, de type expérimental, sont lourdes à mettre en place. Elle ne sont pas utiles pour que l’enseignant évalue ses pratiques de classe au quotidien. Il est pour cela sans doute plus pertinent de le former à l’aide d’autres méthodes.

 

La troisième limite, c’est que les Etats-Unis, qui s’appuient sur des études nombreuses et anciennes reposant sur ce type de méthodologie, n’ont pas pour autant un système éducatif performant. Cela laisse à penser que l’introduction de pratiques bien évaluées par la recherche ne saurait constituer l’alpha et l'oméga des difficultés de l’enseignement.

 

La quatrième limite tient au fait que certaines compétences sont difficilement quantifiables ou alors elles le sont mais de manière discutable. Par exemple, quantifier l’esprit critique est contestable car il suppose que l’on puisse arrêter de manière indiscutable un ensemble d’activités cognitives qui permettent de produire un résultat qui peut être considéré de manière univoque comme de l’esprit critique. Or ces opérations critiques elles-mêmes sont l’objet de controverses.

 

Il appartient enfin aux sociologues d’étudier l’effet des orientations décidées par les politiques publiques sur le terrain avec les acteurs. Il est peut être possible qu’une méthode scientifiquement bien évaluée donne lieu lors de son application sur le terrain à des difficultés de mises en oeuvre que l’expérimentation n’avait pas laissée entrevoir.

 

Les limites philosophiques

 

Mais le plus gros danger de l’approche positiviste, c’est qu’elle risque de réduire l’éducation à une interrogation uniquement sur les moyens en faisant l’impasse sur les finalités de l’éducation.

 

Elle relève de la domination de la rationalité instrumentale calculante qui caractérise la modernité. Cette rationalité est à l'oeuvre aussi bien dans le marché capitaliste, dans le management, que dans l'administration publique ou dans la rationalité algorithmique des big data.  La tentation positiviste en sciences de l'éducation relève d'une domination de la logique de l'évaluation (voir: Déjours, L'évaluation du travail à l'épreuve du réel, Quae, 2003 et Del Rey Angelique, La tyrannie de l'évaluation,  La Découverte, 2003). 

 

En réalité, il ne peut y avoir d’analyse de l’éducation sans une réflexion philosophique sur les fins que l’on souhaite mettre en oeuvre. Les moyens doivent être subordonnés à ces finalités éducatives.

 

Or l’approche néo-libérale de l’éducation subordonne celle-ci à l’employabilité. Mais l’employabilité n’est pas nécessairement la finalité supérieure d’une éducation publique. Les finalités autres ne font pas consensus et leur hiérarchie elle-même ne fait pas consensus. Une des finalités peut être de former un citoyen. L’éducation citoyenne vise à favoriser un certain nombre de vertus. Mais là encore, il n’y a pas nécessairement consensus sur ces vertus.

 

De fait, l’étude des moyens à mettre en place de manière adéquate à ces finalités suppose d’en avoir préalablement discuté et établi les finalités. Or nous avons en plus pu constater que certaines de ces finalités ne relèvent pas sans discussion d’opérations que l’on peut quantifier, telles que l’esprit critique.

 

 

Conclusion:

La logique positiviste en sciences de l’éducation consiste à réduire la réponse aux questions éducatives à des méthodes expérimentales et quantitatives. Ces méthodes peuvent être utiles. Mais elles ne peuvent pas constituer l’alpha et l’oméga de l’approche en éducation qui implique également une réflexion sur l’adéquation de ces méthodes à des finalités éducatives d’ordre philosophiques.

 

 

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