Formation de l’intelligence et du jugement critique

 

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Il est possible de s’interroger sur ce qui rend possible la formation de l’intelligence et du jugement critique.

 

L’interaction et la formation de l’intelligence

 

Si l’on admet, comme le font certaines prospectives actuelles, que nombre d’emplois qualifiés vont être détruits par l’intelligence artificielle, les emplois qualifiés qui échapperont à cette automatisation du travail sont ceux qui requièrent une intelligence humaine que la machine ne peut pas simuler.

 

Il existe une tendance actuelle à vouloir substituer les enseignements présentiels par des enseignements virtuels. Néanmoins, cette tendance se heurte à la plainte des étudiants du manque d’interaction avec l’enseignant. On peut alors se demander à quoi correspond ce manque d’interaction. Pourquoi l’interaction avec un enseignant apparaît-elle si importante dans la relation d’apprentissage ?

 

Cette absence d’interaction correspond à une incapacité des machines à pouvoir simuler des interactions humaines - en particulier le jeu de questions-réponses entre l’enseignant et les apprenants.

 

Certains voient dans l’enseignement en ligne l’accès pour tous à un enseignement low cost à domicile. Mais on peut supposer au contraire une opposition entre ceux qui pourront payer des cours avec un enseignant à domicile et ceux qui ne peuvent avoir accès qu’à un soutien en ligne.

 

Car si l’interaction avec une autre intelligence humaine est aussi importante, c’est qu’elle permet de développer les compétences qui ne peuvent pas encore être simulées par un ordinateur et donc qui peuvent être l’apanage des salariés hautement qualifiés qui ne seront pas remplaçables par les machines.

 

Mais quelles sont alors les capacités que l’interaction avec une autre intelligence humaine permet de développer ? Il s’agit de la capacité à interpréter un contenu de manière signifiante, à faire preuve de discernement critique ou encore de créativité.

 

On sait en effet que les digital natives ne possèdent pas de capacité supérieure à sélectionner de manière pertinente l’information en ligne. Comme le montre Internet, la machine n’est pas en capacité de produire cette organisation de l’information. Or une des compétences qui est recherchée à l’heure actuelle dans le marché de l’emploi est la capacité à inférer des informations existantes de nouvelles information qui permettent de générer du profit.

 

On peut donc considérer que ce qui rend irremplaçable l’enseignant humain, c’est cette capacité à entrer en interaction avec l’apprenant. En particulier, par le conflit socio-cognitif, cette interaction contribue à former l’esprit critique des apprenants.

 

La forme scolaire et la renonciation à la critique

 

On peut s’étonner qu’après les événements de janvier 2015 en France, les enseignants, pourtant titulaires d’un Bac + 5 pour la plupart, ont déclaré ne pas être formés pour parler de la liberté d’expression et répondre aux objections des élèves. Cela comme si les enseignants affirmaient qu’ils n’étaient pas formés pour faire preuve d’esprit critique.

 

L’absence de capacité critique des élèves est souvent attribuée à ce qui se passe à l’extérieur de l’école: emprise du religieux, logiques marketing, médias de masse...

 

Mais le système scolaire joue certainement aussi son rôle dans cette absence de capacités critiques:

  • transmission de connaissances trop limitées à la restitution

  • apprentissage de la soumission à l’autorité par la discipline scolaire

  • conformisme de groupe lié à la socialisation de groupe en classe.

  • limitation des enseignants à un traitement factuel des programmes

 

Le harcèlement à l’école a été mis en relief depuis les années 2010 comme une problématique que doit combattre l’institution scolaire. Pourtant, les phénomènes de harcèlement reposent sur ces mécanismes bien connus de la psycho-sociologie que sont la soumission à l’autorité (le rôle de leader négatifs dans le harcèlement) et le conformisme de groupe (la présence de suiveurs et de spectateurs passifs).

 

De fait, par exemple, la lutte contre le harcèlement à l’école suppose de la part des élèves de prendre leurs distances avec des attitudes sociales qui sont également largement construites au sein du système scolaire.

 

Cela suppose donc que l’enseignant adopte un rapport critique aux savoirs scolaires et ne se contente pas de demander aux élèves un travail de restitution de connaissances. C’est en particulier dans ses interactions orales avec les élèves qu’il peut construire ce rapport critique au savoir.

 

Conclusion:

 

La formation de l’intelligence et du jugement critique des élèves suppose de la part des enseignants une capacité à mettre en place des interactions avec leurs groupes classes qui conduisent à leur permettre d’interroger leurs stéréotypes, leurs idées reçues, leurs préjugés en créant un conflit socio-cognitif.

 

 

On peut pour conclure se demander si la lutte contre les intégrismes religieux doit avant tout passer par une réaffirmation de la laïcité ou par la formation du jugement critique. En particulier cet esprit critique peut être utile pour distinguer le cadre légal de la laïcité et l’excès de zèle laïc à connotation raciste qui va au-delà du cadre légal. De même, cet esprit critique pourrait être intéressant pour remettre en perspective la montée des ultra-conservateurs à la lumières des inégalités sociales et des discriminations. En effet, les valeurs de la république comprennent également la lutte contre les discriminations. L’esprit critique est en effet nécessaire pour ne pas transformer l’enseignement moral et civique en cours de religion laïque.

 

Annexe:  Einstein, Comment je vois le monde (extrait):

 

Il ne suffit pas d’apprendre à l’homme une spécialité. Car il devient ainsi une machine utilisable mais non une personnalité. Il importe qu’il acquière un sentiment, un sens pratique de ce qui vaut la peine d’être entrepris, de ce qui est beau, de ce qui est moralement droit. Sinon il ressemble davantage avec ses connaissances professionnelles, à un chien savant qu’à une créature harmonieusement développée. Il doit apprendre à comprendre les motivations des hommes, leurs chimères et leurs angoisses pour déterminer son rôle exact vis-à-vis des proches et de la communauté.

            Ces réflexions essentielles livrées à la jeune génération, grâce aux contactes vivants avec les professeurs, ne s’écrivent absolument pas dans les manuels. Ainsi s’exprime et se forme d’abord toute culture. Quand je conseille ardemment « Les Humanités » c’est cette culture vivante que je recommande, et non pas un savoir desséché, surtout en histoire et en philosophie.

            Les excès du système de compétition et de spécialisation prématurée sous le fallacieux prétexte d’efficacité, assassinent l’esprit, interdisent toute vie culturelle et suppriment même les progrès dans les sciences d’avenir. Il importe enfin, pour la réalisation d’une parfaite éducation, de développer l’esprit critique dans l’intelligence du jeune homme. Or la surcharge de l’esprit, par le système de notes, entrave et transforme nécessairement la recherche en superficialité et absence de culture. L’enseignement devrait être ainsi : celui qui le reçoit le recueille comme un don inestimable mais jamais comme une contrainte pénible.

 

 

 

 

 


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