Pour une pédagogie émancipatrice inventive

 

 

Il est possible de se demander si les aspirations à une pédagogie émancipatrice ne se sont pas sclérosées sous le poids de l’histoire de l’éducation nouvelle.

 

Qu’est ce qu’une pédagogie émancipatrice ?

 

On peut distinguer deux aspirations divergentes dans l’histoire des pédagogies nouvelles. Ces aspirations sont assez bien rendues, par exemple, par la distinction qu’effectue Judith Suissa entre éducation anarchiste et éducation libertaire.

 

L’éducation libertaire peut apparaître comme le fait de donner pour finalité à l’éducation l’épanouissement et surtout le bien-être psychologique de l’enfant. On peut considérer que cela est lié au statut que l’enfant a pris en particulier dans les classes moyennes.

 

On peut ainsi considérer que par exemple Alexander Neils ou Carl Rogers se donnent pour objectif de développer une pédagogie visant le bien être psychique.

 

L’éducation anarchiste était au contraire un courant éducatif qui se donnait pour principe l’émancipation des classes ouvrières . L’épanouissement individuel ne pouvait être dans une telle conception détaché de l’émancipation collective et de l’égalité sociale.

 

Cette conception est illustrée par Celestin Freinet ou Paolo Freire qui ont mis au coeur de leur pédagogie une visée émancipatrice des classes populaires.

 

Il s’agit dès lors de se demander ce que peut être une pédagogie de l’émancipation des classes populaires.

 

Pédagogies et psychologies

 

Nombreux sont les pédagogues qui ont cherché à nourrir leur réflexion en s’appuyant sur la psychologie ou qui ont cherché dans la psychologie de leur temps une confirmation de leurs pratiques pédagogiques.

 

Ainsi, Celestin Freinet s’est-il inspiré par certains aspects des apports de la psychologie fonctionnelle d’Edouard Claparède.

 

Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement de l’Education nouvelle, en particulier autour du GFEN en France, a voulu voir dans le constructivisme psychologique, puis le socioconstructivisme, une psychologie qui venait conforter ses pratiques pédagogiques.

 

De son côté Piaget s’était montré méfiant quant à la tendance à vouloir transposer ses théories psychologiques dans des pratiques pédagogiques.

 

Ce lien étroit entre la pédagogie et certaines théories scientifiques a commencé à poser problème à partir du moment où les pédagogues ont omis le fait que les connaissances scientifiques évoluent.

 

Certains se sont mis à fétichiser des pratiques liées à des connaissances fondées sur un état de la science à un moment donné de l’histoire de ces disciplines au détriment de la recherche pertinentes de moyens en vue d’atteindre la fin recherchée. Les pratiques pédagogiques ne valent en effet que si elles permettent d’atteindre les finalités émancipatrices qui sont posées par ces pédagogies.

 

Ainsi, l’on voit nombre de pédagogues continuer à soutenir des théories scientifiques, et en particulier psychologiques, qui ne sont plus dominantes dans le champ scientifique concerné. C’est ainsi que la psychologie cognitiviste a pris le pas sur le socioconstructivisme dont nombre de pédagogues continuent pourtant à se réclamer.

 

Sociologie et pédagogie

 

Mais plus encore, la focalisation de la pédagogie sur la psychologie la conduit à évacuer la prise en compte des inégalités sociales. Or une pédagogie qui vise l’émancipation des classes populaires doit au contraire prendre en compte la sociologie des inégalités sociales.

 

Or force est de constater que les travaux dominants dans le champ de la sociologie de l’éducation font une critique des méthodes issues de l’éducation nouvelle et du socioconstructivisme.

 

Ce qui est paradoxal, c’est que nombre de pédagogues identifient la remise en cause du socioconstructivisme en tant que pratique pédagogique à un retour aux pratiques pédagogiques traditionnelles. Il s’agit là d’une illusion. Il ne peut pas être question de revenir à des pratiques traditionnelles car la société actuelle n’est plus celle d’avant mai 68.

 

Ces crispations sur le passé ne sont ce que l’on peut attendre d’une pédagogie à visée émancipatrice. Celle-ci doit au contraire prendre appui sur les sciences de son époque et en particulier sur l’analyse des réalités sociales que propose la sociologie, pour inventer de nouvelles pratiques pédagogiques qui seront à leur tour évaluées par la recherche scientifique.

 

La visée pédagogique émancipatrice au défi de la sociologie contemporaine

 

La sociologie contemporaine met l’inventivité de la visée pédagogique émancipatrice face au défi suivant:

  • les travaux sociologiques mettent en valeur la nécessité de produire une pédagogie explicite pour ne pas reproduire les inégalités sociales: Qu’est-ce que peut être ’une pédagogie explicite émancipatrice ?

  • les travaux sociologiques mettent en lumière la récupération de l’innovation pédagogique par le nouvel esprit du capitalisme: qu’est-ce qu’une pédagogie émancipatrice capable de lutter contre les récupérations du nouvel esprit du capitalisme ?

 

Pistes pour un renouvellement de la pédagogie émancipatrice:

 

  • L’apprentissage explicite des stratégies d’apprentissage comme l'entraînement à la résistance mentale: l’apprentissage explicite des stratégies d’apprentissage met en lumière la manière dont l’apprenant construit la connaissance par son activité mentale. Cela peut passer pas un ensemble d’opérations critiques qu’effectue l’apprenant pour analyser l’information qui lui est fournie.

 

  • Le rapport dialectique à l’enseignant comme expérience de la résistance à l’autorité: L’enseignant peut mettre en place dans sa relation avec ses élèves un rapport dialectique qui soit à même de les rendre capable de se confronter à l’autorité intellectuelle de l’enseignant. Le rapport dialectique peut être vu comme une lutte de l’élève pour la reconnaissance de sa dignité dans la confrontation intellectuelle critique avec l’enseignant.

 

  • L’affirmation de soi face au conformisme de groupe: L’enseignant peut encourager l’élève à prendre la parole au sein du groupe classe en apprenant la capacité à défendre une position même si elle est minoritaire. La relation au groupe n’est pas vécue uniquement sous le mode de la coopération, mais également de la dissidence.

 

Bibliographie:

 

Suissa, Judith. Anarchism and Education: a Philosophical Perspective. Routledge. New York. 2006

 

 

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