Fabien Truong, Jeunesses françaises

 

Editions La Découverte, 2015, 280 p., 22 euros

 

Fabien Truong est professeur agrégé en sociologie à l’Université de Paris 8. Avant cela, il avait été professeur de SES en lycée en Seine Saint-Denis et également chargé de cours en science politique à l’IEP de Paris. Ces différentes expériences professionnelles lui ont permis de mettre en place une enquête sociologique par entretiens l’amenant à effectuer un suivi longitudinal de plusieurs de ses anciens élèves de lycée ayant entamé des études dans le supérieur. Les étudiants suivis ont en commun une même origine géographique : la banlieue du nord-est parisien. En revanche, ils présentent des profils sociologiques relativement variés de par leur origine migratoire, la profession de leurs parents, leurs pratiques (ou absence de pratique) religieuses, leur sexe… Mais ils se différencient également par leurs orientations dans le supérieur : classes préparatoires, université, filières professionnelles post-bac... L’ouvrage, dans un premier temps, présente les trajectoires des étudiants en les différenciant en fonction de leurs orientations. Un second moment est consacré à leur insertion professionnelle.

 

Quels sont les grands éléments que l’on peut retenir qui semblent caractériser ces trajectoires par delà la diversité des parcours évoqués ? En effet, au travers de la lecture de l’ouvrage, il est possible de dégager certains traits communs à plusieurs profils ou certaines problématiques récurrentes. Ainsi, plutôt que de rédiger un compte rendu linéaire, on s’intéressera à effectuer une lecture transversale de l’ouvrage en faisant ressortir ce qui nous est apparu, nécessairement avec une certaine subjectivité, comme des points marquant de ces parcours.

 

Tout d’abord, l’auteur insiste sur l’importance du capital culturel familial que possèdent les élèves issus de quartiers populaires qui effectuent des études supérieures. Cela tient à un niveau d’étude plus élevé des parents ou de la fratrie. Des travaux antérieurs sur les trajectoires d’enfants d’immigrés ont par exemple mis en avant l’importance de la réussite scolaire de sœurs aînées dans la réussite de garçons issus de l’immigration.

En outre, l’auteur insiste sur ce qu’il appelle le « collectif d’alliés ». Les étudiants qui réussissent à poursuivre leurs études, aussi bien à l’Université, en STS ou en écoles de commerce par exemple, s’insèrent et trouvent un soutien dans un groupe qui les aide à acquérir une rigueur dans l’organisation du temps nécessaire à la réussite des études et une « ascèse scolaire ». De ce point de vue, la question de la maîtrise du temps, comme dans Les classes préparatoires décrites par Muriel Darmon, apparaît comme une compétence de la condition d’étudiant.

Plusieurs de ces étudiants connaissent également une mutation de leur rapport à eux-mêmes par exemple, dans la manière de s’habiller ou dans leur rapport à leur pratique religieuse. L’auteur met en lumière la manière dont l’expérience estudiantine, surtout lorsqu’elle implique de sortir de la banlieue pour aller à Paris ou en province, suppose de construire un va et vient entre deux univers de référence. C’est ce qu’il appelle « le cheval à bascule » : un principe de coupure, un principe de reconnaissance, un principe de continuité et un principe de singularisation. On pourrait ici rapprocher cette expérience de la « triple autorisation » (Jean-Yves Rochex). Pour réussir à l’école, il faut que l’élève se sente autorisé à changer. Ici, dans le cas de ces trajectoires d’étudiants de banlieue, pour changer, il faut que ces étudiants parviennent à trouver un équilibre, dans leur existence, entre leur milieu d’origine et les nouvelles réalités sociales auxquelles ils sont confrontés.

Pour plusieurs d’entre eux, cette confrontation est liée en particulier à leurs pratiques religieuses musulmanes. Ces étudiants doivent réussir à créer une sociabilité dans un univers où les fêtes estudiantines sont fortement marquées par la consommation d’alcool. Parfois, c’est tout simplement le fait de se déclarer « musulmane » qui confronte l’étudiante à des réactions perçues comme « islamophobes ».

L’auteur met en lumière, concernant les étudiants qui visent l’accès à l’IEP de Paris que ce soit par la voie « ZEP » ou par une autre préparation spécifique, qu’il s’agit de profils particuliers. Ces élèves sont certes originaires de banlieue, mais dans les cas qui ont été suivis par Fabien Truong, les parents, et en particulier le père, occupent une profession de cadre supérieur. Autre particularité que l’auteur met en avant concernant les étudiants qui effectuent des classes préparatoires dans le « 93 », c’est la nécessité de convaincre les familles qu’il s’agit d’un investissement scolairement rentable. Aucun de ces élèves ne vise une classe préparatoire littéraire. Ceux qui accèdent à des classes préparatoires sont souvent « recrutés » par des classes préparatoires de proximité qui les convainquent que le taux de réussite et les niveaux de salaires qui en découleront vaudront le « coût ». Néanmoins, certains des élèves qui font des choix d’orientation élitistes sont bloqués dans leur trajectoire par des conditions sociales : refus paternel de l’éloignement du foyer, absence de nationalité française…

Néanmoins, au fil du temps, le rapport « utilitariste » au savoir connaît chez plusieurs d’entre eux un changement sous l’effet de la confrontation avec les écoles de commerce. Deux des étudiants - mais pas parmi ceux qui sont pas passés par des écoles de commerce – s’orientent en définitive vers l’enseignement dans l’Education nationale. Ceux qui sont passés par des écoles de commerce essaient de s’appuyer sur un réseau d’alliés qui ont la même trajectoire qu’eux pour favoriser leur insertion professionnelle et compenser leur manque de capital social.

 

 

Fabien Truong de par ses références et ses proximités théoriques et méthodologique, est proche du travail de Stéphane Beaud dans 80% au bac et après… Les deux ouvrages présentent néanmoins plusieurs différences. Tout d’abord, géographique : il s’agit bien dans les deux cas de deux banlieues, mais celle de Stéphane Beaud, est la banlieue de Montbéliard, ville de province marquée par la trajectoire d’ouvriers d’industrie des pères. Ensuite, il s’agit d’une différence temporelle : l’ouvrage de Stéphane Beaud a été publié en 2002. En outre, l’ouvrage de Fabien Truong, plus que celui de Beaud, est marqué par des trajectoires de réussites scolaires paradoxales. Il y a de ce point de vue sans doute également un effet de perspective. En effet, Fabien Truong suit des trajectoires d’études longues. On perd de vue, à quelques exceptions près, le cas des étudiants et étudiantes, qui abandonnent rapidement leurs études. Enfin, à la différence de l’ouvrage de Stéphane Beaud, on ne suit pas seulement la trajectoire de garçons, mais également de filles. Par ailleurs, signe des temps, le rapport à la religion apparaît beaucoup plus présent dans ces trajectoires, surtout du fait du poids du regard social actuel sur la religion musulmane.  

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