Des tactiques de résistance à la norme scolaire

 

 

La notion de « tactique » est empruntée à Michel De Certeau. Pour cet auteur, qui les distingue de la stratégie : « les tactiques misent sur une habile utilisation du temps, des occasions qu’il présente et aussi des jeux qu’il introduit dans les fondations d’un pouvoir » (De Certeau).

 

1- Le questionnement comme méthode de résistance

 

La première attitude de résistance est le questionnement. Aristote a écrit que la philosophie est fille de l'étonnement. Le questionnement est l'acte par lequel il est possible d'interroger les évidences sociales et de les problématiser. Le questionnement est la condition de possibilité de l'esprit critique.

 

Un enseignant qui développe une pédagogie de la résistance se montre ouvert au questionnement de ses élèves et résiste à la tendance à évacuer les questions au profit uniquement du traitement du programme.

 

2- Accepter de parler des problèmes sociaux et existentiels

 

L'enseignant qui pratique une pédagogie de la résistance à la norme scolaire accepte de parler des questions sociales et existentielles. Il ne se laisse pas enfermer par le programme.

 

«Je leur enseigne aussi à lire. Entendez, à comprendre et qu’ils lisent, à faire attention. - Ils m’avaient réclamé ce tour depuis longtemps : un mercredi, nous lûmes le journal. D’abord, plusieurs journaux. […] Parce qu’un de ces enfants en avait souffert, j’ai parlé du divorce. Parce que tous en souffraient, j’ai parlé de ce qu’on appelle amour. Je ne sais pas encore si c’est la plus courageuse tentative ou la plus forte sottise que j’aie faites. Je me suis adressé à ces jeunes garçons comme un père sérieux à son fils sage » (Albert Thierry).

 

3- Favoriser l'expression d'une « voix propre » : l'esprit critique

 

Une pédagogie de résistance à l'aliénation par la forme scolaire doit favoriser la confiance en soi (Emerson) nécessaire aux apprentissages et à la pensée critique. L'enseignant doit donc favoriser la capacité des élèves à faire entendre leur « voix » propre (Laugier).

 

L'enseignant doit de ce fait inciter les élèves à prendre la parole devant leurs pairs pour gagner en confiance en eux-mêmes et en capacité à exprimer un avis critique argumenté.

 

Cela peut passer par le fait de proposer des exercices de réflexion ouverts, ne reposant pas sur la restitution d'un cours, de manière à entraîner les élèves à oser réfléchir sans le support d'un cours.

 

Mais cela suppose que l'enseignant également s'entraîne à cet exercice de faire entendre sa voix en tant que citoyen afin qu'il puisse aider ses élèves à devenir des citoyens qui fassent entendre leurs voix.

 

4- Relier les connaissances entre elles

 

Une pédagogie de la résistance tend à s'opposer à la fragmentation des savoirs, à leur émiettement postmoderne. Elle cherche à aider l'apprenant à construire un sens en mettant en lien les savoirs découpés en disciplines.

 

Une pédagogie de la résistance propose aux élèves de mettre en lien les connaissances pour leur permettre d'accéder à une pensée complexe. La pensée complexe suppose d'accéder à une réflexion globale :

 

« Le global est plus que le contexte, c'est l'ensemble contenant des parties diverses qui lui sont liées de façon inter- rétroactives ou organisationnelle. Ainsi, une société est plus qu'un contexte : c'est un tout organisateur dont nous faisons partie » (Morin).

 

L'enseignant incite les élèves à faire des liens entre les différentes connaissances et à les organiser.

 

5- Construire du sens

 

Une pédagogie de la résistance lutte contre la tendance à ne pas s'interroger sur les enjeux des connaissances apprises. Elle aide l'apprenant à construire du sens. On peut appeler « mécaniste » la tendance à faire apprendre aux élèves des connaissances qu'ils savent restituer sans en dégager le sens. On peut appeler « utilitariste » la tendance à réduire la construction de sens à l'utilité pratique.

 

Mais les êtres humains ne cherchent pas à connaître pour des raisons utilitaristes, mais vitales. Le processus de connaissance consiste en une description de la réalité qui est inséparable de la production d'une interprétation de cette réalité.

 

Cela peut passer par le fait de faire réfléchir les élèves sur des situations significatives et complexes proches de la vie réelle afin de voir s'ils sont capables de transférer leurs connaissances.

 

6- Subvertir la notation

 

La forme scolaire impose une évaluation du travail scolaire qui est marquée par la compétition scolaire et le classement hiérarchisé. Les enseignants tendent à évaluer la performance.

 

Subvertir la notation consiste à valoriser le travail et non pas seulement la performance. Il ne peut y avoir développement d'une expertise dans un domaine sans travail. La théorie d'Anders Ericsson montre que le développement de l'expertise est indissociable d'une pratique sur le long terme.

 

Il s'agit de faire en sorte que l'élève ne soit pas mu par des motivations extrinsèques, mais qu'il soit engagé dans la tâche sous l’effet de motivations intrinsèques.

 

7- Maîtriser son temps

 

Le philosophe Hartmut Rosa a montré comment l'aliénation de la vie quotidienne, sa colonisation par le techno-capitalisme, se traduit par une perte de maîtrise de son temps sous l'effet de l'accélération du temps social.

 

Une pédagogie de la résistance est donc une pédagogie qui rappelle à l'enseignant et aux élèves l'importance de préserver leur temps en menant une réflexion sur ce qui est important dans l'existence et ce qui est futile. C'est à cette réflexion que nous invite Sénèque dans De la brièveté de la vie :

 

« Non : la nature ne nous donne pas trop peu : c'est nous qui perdons beaucoup trop. Notre existence est assez longue et largement suffisante pour l'achèvement des œuvres les plus vastes, si toutes ses heures étaient bien réparties. Mais quand elle s'est perdue dans les plaisirs ou la nonchalance, quand nul acte louable n'en signale l'emploi, dès lors, au moment suprême et inévitable, cette vie que nous n'avions pas vu marcher, nous la sentons passée sans retour. Encore une fois, l'existence est courte, non telle qu'on nous l'a mesurée, mais telle que nous l'avons faite ; nous ne sommes pas pauvres de jours, mais prodigues ».

 

De ce fait, l'enseignant peut prendre le temps en classe d'avoir des discussions à visée philosophique sur la hiérarchie des valeurs dans l'existence.

 

Les deux activités suivantes peuvent apparaître comme des pratiques de résistance à l'aliénation de l'existence et peuvent être encouragées dans une pédagogie de la résistance.

 

8- La lecture comme pratique de résistance

 

La lecture personnelle est une pratique de résistance à l'aliénation de son existence et de son rapport au savoir. En effet, il s'agit d'une activité ascétique qui entraîne l'esprit humain à résister aux distractions, qui impose de se concentrer, qui apprend à ne pas craindre la solitude.

 

Dans Fahrenhiet 451, Ray Bradbury décrit comment la lecture constitue une activité de résistance. Il n'est pas nécessaire d'imaginer qu'un régime autoritaire brûle les livres pour en faire une pratique de résistance. Le fait même que nombre de nos contemporains affirment ne pas avoir le temps de lire des livres montre en quoi lire des ouvrages en entier constitue bien un acte de résistance face à l’aliénation de l'existence dans la société spectaculaire-marchande (Debord).

 

La lecture permet l'accumulation d'un capital culturel indispensable à la constitution de l'expertise aussi bien du côté de l'enseignant que de l'élève. Un enseignant expert doit tendre à avoir un niveau de culture générale élevé.

 

9- L'écriture comme pratique de résistance

 

L'écriture constitue une autre pratique de résistance. L'écriture par Marc-Aurèle de pensées pour lui-même atteste de ce rôle de l'écriture dans la construction d'une citadelle intérieure.

 

Là encore des expériences historiques extrêmes ont pu montrer que la tenue d'un journal personnel devenait le lieu où pouvait se réfugier la critique dans une société autoritaire. Parmi les exemples de ce type figure le journal que tint Victor Klemperer sur la langue du troisième Reich.

 

La tenue d'un « journal des pratiques » (Remi Hess) peut constituer un outil d'élaboration d'une pédagogie de la résistance.

 

Inciter les élèves à écrire pour eux-mêmes et leur proposer de lire également leur production s'ils le désirent peut être une manière de les aider à accéder à des processus de secondarisation qui sont nécessaires à l'élaboration d'une pensée réflexive et métadiscursive.

 

10- « Résister, c'est créer » (Deleuze)

 

Une pédagogie de la résistance est indissociable d'une double incitation à l’imagination créatrice.

 

La créativité doit être du côté de l'enseignant qui doit faire preuve d'innovation afin de pouvoir résister à l'aliénation de ses pratiques dans les interstices de la forme scolaire.

 

La créativité est également du côté des travaux que l'enseignant propose à ses élèves. Il ne leur impose pas seulement d'appliquer ce qu'ils ont appris. Grâce à des travaux ouverts, il leur permet de faire preuve de créativité. Une tâche ouverte suppose qu'il y ait plusieurs réponses possibles et qu'il soit possible d'inventer des possibilités de réponse auxquelles l'enseignant n'a pas lui même pensé.

 

L'enseignant peut également proposer, aux élèves, des exercices d'entraînement à la créativité.

 

11- “Rien de grand dans le monde ne s’est fait sans enthousiasme” (Emerson)

 

Une pédagogie de la résistance à l’aliénation du rapport au savoir par la société spectaculaire-marchande et la forme scolaire favorise l’enthousiasme d’apprendre.

 

Elle laisse un espace aux élèves pour exprimer dans le cadre scolaire leurs passions et leurs permettre de présenter leurs propres recherches. Cela peut consister, comme en pédagogie Freinet, à permettre aux élèves de faire des petites conférences (exposés) sur des sujets qui les intéressent.

 

12- "Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer" (Marx)

Une pédagogie de la résistance à la norme scolaire montre qu’au-delà de l’interprétation du monde, nous connaissons également pour pouvoir transformer le monde, lutter contre les inégalités sociales.

Cependant une pédagogie de la résistance ne vise pas à embrigader. Mais à la manière d’Albert Thierry :

"Je n’ai pas menti. J’ai dit simplement : - Voilà ce qui existe. Mais j’ai ajouté : - Ça peut changer."

 

Conclusion :

Une pédagogie de la résistance à la norme scolaire ne consiste pas à ne pas réaliser les attendus de l’institution. L’enseignant continue à faire ce que lui demande l’institution : traiter le programme, évaluer les élèves... Mais il va au-delà de ce qui lui est demandé : il fait également ce que l’institution ne lui demande pas. Cela suppose une grande efficacité dans le traitement des attendus scolaires pour pouvoir dégager un temps volé à l’institution pour desserrer par moment les barreaux de la "cage d’acier" (Weber) de la forme scolaire.

 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    christin bessa (vendredi, 22 janvier 2016 14:16)

    Merci!