Lecture: La machine est ton seigneur et ton maître

La machine est ton seigneur et ton maître, Paris, Agone, 2015, 110 p., 9,5 euros.


La machine est ton seigneur et ton maître est la reprise d'une brochure qui avait été initialement publiée par le collectif « Dans le monde une classe en lutte » en 2013. Il s'agit d'un recueil de textes contenant à la fois des écrits de sociologues et des témoignages d'acteurs. L'ouvrage est consacré aux conditions de travail dans les usines chinoises du secteur de l'électronique et plus particulièrement à la plus grande entreprise industrielle du monde : Foxconn. Celle-ci fabrique des smartphones, des liseuses ou des consoles de jeux video pour les plus célèbres marques du secteur.

 

 

L'ouvrage se compose de trois textes. Le premier est celui de Yang, étudiant et ouvrier, dans lequel il décrit l'aliénation ressentie durant son travail sur les chaînes d'assemblage. Le deuxième est un texte de la sociologue Jenny Chang. Il retrace la trajectoire sociale de Tian Yu, une ouvrière migrante. Le cas de cette jeune femme a eu un retentissement public du fait de sa tentative de suicide liée aux conditions de travail dans l'usine qui l'a laissée fortement paralysée. Le texte décrit l'organisation du travail (le système des « 8S ») et la souffrance au travail qui ont pu conduire à cet acte de désespoir. Il décrit également les mesures prises par Foxconn pour tenter d'enrayer les vagues de suicide comme par exemple le fait d'essayer d'imposer lors du recrutement une promesse de non suicide. Le troisième texte est un recueil de poèmes de Xu Lizhi, un ouvrier qui s'est suicidé à l'âge de 24 ans. Ses poèmes décrivaient les conditions de travail dans l'usine.


La postface du recueil oppose des figures de travailleur du capitalisme mondialisé actuel : d'un côté l'aliénation des travailleurs industriels des pays émergeant et de l'autre la creative class californienne. Les deux participent à la même chaîne de production, mais les conditions de travail de ceux qui sont des concepteurs et de ceux qui sont des exécutants sont à l'opposé. On ne peut être en effet que marqué par la proximité dont les travailleurs industriels chinois décrivent leur conditions et celles dont des témoins de l'avènement du taylorisme ont pu décrire dans les années 1930 l'aliénation des travailleurs. « Les machines ressemblent à d'étranges créatures qui aspirent les matières premières, les digèrent et les recrachent sous forme de produit fini. Nous avons perdu la valeur que nous devrions avoir en tant qu'êtres humains. Nous sommes devenus leurs domestiques. J'ai souvent pensé que la machine était mon seigneur et maître » (Yang, 2012). « L'instant décisif, quant à l'asservissement du travailleur, n'est plus celui où, sur le marché du travail, l'ouvrier vend son temps au patron, mais celui où, à peine le seuil de l'usine franchi, il est happé par l'entreprise. On connaît, à ce sujet, les terribles formules de Marx : « Dans l'artisanat et la manufacture, le travailleur se sert de l'outil ; dans la fabrique, il est au service de la machine. » [...] Si l'on néglige la manufacture, qui peut être regardée comme une simple transition, on peut dire que l'oppression des ouvriers salariés, d'abord fondée essentiellement sur les rapports de propriété et d'échange, au temps des ateliers, est devenue par le machinisme un simple aspect des rapports contenus dans la technique même de la production. À l'opposition créée par l'argent entre acheteurs et vendeurs de la force de travail s'est ajoutée une autre opposition, créée par le moyen même de la production, entre ceux qui disposent de la machine et ceux dont la machine dispose » (Simone Weil, 1934). 

Écrire commentaire

Commentaires : 0