Manifeste anarcha-ecoféministe




Du travail vivant au travail du care


Toute l'histoire a été d'abord l'histoire de l'invisibilisation de l'exploitation du travail de la classe de sexe des femmes.


Les penseurs socialistes (Proudhon, Marx…) ont bien montré l'origine naturelle des sociétés édifiées sur la base d'un travail visant en premier lieu la satisfaction des besoins vitaux. Mais, ils ont invisibilisé le travail reproductif en le naturalisant, et en faisant du travail productif, celui par exemple de l'ouvrier, la source du processus d'anthropisation.


Ce que les auteurs socialistes ont invisibilisés, c'est que le caractère créatif du travail humain ne prend pas sa source dans le travail productif, mais dans la vie biologique elle-même et se prolonge de manière spécifiquement humaine dans le travail reproductif. Celui-ci est celui par lequel la vie se crée et se conserve.


Le travail reproductif est le travail que les femmes, en tant que sexe social, ont été contraintes d' effectuer au profit de la classe de sexe des hommes. Ce travail se situe par delà nature et culture. Il est naturel en tant qu'il renvoie à la reproduction biologique de la vie. Mais il est toujours en même temps culturel comme l'atteste la diversité anthropologique des formes qu'il a pu prendre selon les sociétés. Il est donc à la fois naturel et construit socialement.


Contraintes aux tâches de reproduction de la vie, les femmes ont produit des cultures, qui sont à la base des cultures humaines, les cultures du care :


- c'est tout d'abord par les relations interpersonnelles que se constitue le sentiment d'empathie qui nourrit les relations d'entr'aide. Kropotkine rappelle dans La morale anarchiste comment la vie tend à se rependre hors d'elle-même par sa fécondité. Ainsi, la moralité est alors la plus grande affirmation de soi dans la coopération. Il rappelle comment cette morale est présente dans les actes anonyme de la vie quotidienne, en particulier dans les relations de « care », qui sont souvent le fait de femmes.


- c'est dans ces relations interpersonnelles que se transmet également dans l'éducation, le monde, proprement humain, des significations culturelles à travers l'apprentissage de la langue « dite maternelle ».


- c'est également dans le travail reproductif que se sont constitués tout au long de l'histoire un ensemble de savoirs-faire et de pratiques de la vie quotidienne, en particulier liées à la vie domestique.


La reproduction sociale des rôles sociaux sexués


L'une des marques de la persistance des rapports sociaux de sexe apparaît dans la manière dont la socialisation des femmes et leur activité reste liée à la culture du care dans nos sociétés :


- cela apparaît dans la manière dont les filles : maîtrisent davantage que les petits garçons les compétences liées au langage ; sont socialisées à se soucier d'autrui ; investissent les activités de communication, par exemple, par les réseaux sociaux…


- cela se poursuit également sur le plan des orientations scolaires et professionnelles : les filles s'orientent plus particulièrement vers les études et les professions mettant en jeu des compétences liées au langage, aux activités d'accueil, d'enseignement ou aux carrières sanitaires et sociales. Au contraire, les garçons sont sur-représentés dans les études scientifiques et techniques. Cela se traduit par exemple par une sur-représentation chez les ingénieurs, en particulier en informatique.


- enfin, cette reproduction sociale est visible également par le rôle que jouent encore les femmes dans la prise en charge de l'éducation des enfants et en particulier de leur scolarité.


La cage d'acier du technocapitalisme à l'assaut du care


Cette culture du « care », produit de la contrainte des femmes au travail reproductif, n'en contribue pas moins à rendre le monde humain plus vivable face à l'exploitation et à l'inégalité sociale. Il s'oppose à une culture socialement liées à la masculinité : de maîtrise de la nature par la technique, de compétition et de concurrence...


Néanmoins, nous arrivons à une nouvelle ère du capitalisme : le technocapitalisme. Le capitalisme s'est appuyé depuis l'époque moderne sur les inventions des technosciences pour asseoir son emprise sur les travailleur-euses. Mais le technocapitalisme marque une nouvelle étape, celle de la convergence technologique qui vise à utiliser l'informatique, les sciences de la matière et de la vie (génétique et neurosciences) pour intensifier la bio-exploitation.


Cette bio-exploitation menace le travail vivant du care :


- Tout d'abord les technocapitalistes remplacent par des automates, un certain nombre de fonction de service et d'accueil. Mais, ils entendent également si possible pouvoir en faire autant pour des fonctions liées à l'enseignement ou au soin. Mais, les automates ou les cours en ligne, s'ils sont rentables, ne sont pas en mesure d'assurer les fonctions de care impliquées dans la relation humaine interpersonnelle et d'entretenir nos sentiments d'empathie. Il n'y a pas d'empathie vis-à-vis d'une machine. Ce qui compte c'est l'efficacité et la rentabilité. Le risque est alors que la domination de ce type de relation avec la machine colonise l'ensemble de nos relations avec les êtres humains et les autres êtres vivants.


- Mais les technocapitalistes entendent également grâce aux robots compagnons simuler les relations empathique de « care ». Néanmoins, une telle simulation permet-t-elle de reconstituer la richesse des relations humaines ou n'en constitue-t-elle pas nécessairement une version appauvrit ? En effet, la simulation par l'intelligence artificielle ne reproduit pas le fonctionnement cognitif et neurologique, mais imite seulement ses effets.


- Lorsqu'il ne peut pas simuler le fonctionnement du travail vivant, le technocapitalisme s'accapare à son profit la puissance de créativité de la vie. C'est le capitalisme de l'innovation.


- La gouvernementalité technocapitaliste entend s'appuyer sur l'analyse des big data pour prévoir les comportement humain et prendre les décisions politiques. L'inter-compréhension en face à face que suppose le dialogue dans une démocratique authentique est remplacé par une politique technoscientifique.


- Les objets techniques et les productions standardisées du technocapitalisme colonisent nos vies quotidiennes et remplacent les objets faits mains et les savoir-faire du quotidien. Mais ces objets ne sont pas neutres, ils induisent des comportement tournés vers la rentabilité. Il s'agit par exemple d'amener le consommateur à effectuer un travail gratuit comme d'imprimer lui-même son billet.


- La culture technicienne tend à devenir hégémonique et disqualifie une culture symbolique qui tente de donner une signification au monde. Il ne s'agit pas d'effectuer un travail qui a un sens pour le sujet, mais d'être efficace et performant sans ce soucier des finalités de son action. L'utilité sociale et le sens que la travailleuse du care peut trouver à son action – protéger le vie, l'aider à se développer... - sont sans valeur.


- Les technocapitalistes essaient enfin d'étendre leur emprise sur le vivant en général et les corps humains, en particulier celui des femmes. C'est le rôle des biotechnologies. Les technocapitalistes désirent maîtriser en particulier le processus de la production et de la reproduction de la vie. Les technocapitalistes font croire que les revendications autour de l'identité sexuelle et la filiation ne peuvent être résolus que par les biotechnologies. C'est nier l'inventivité anthropologique des institutions symboliques concernant l'identité sexuelle et la filiation qui existaient dans des sociétés traditionnelles extra-européennes.


Résister


Résister, c'est refuser que le technocapitalisme devienne hégémonique :

- en assurant la domination du calcul utilitariste marchand sur la relation d'empathie à autrui ;

- en faisant dominer un rapport au monde technicien qui ne s'interroge pas sur le sens et les finalités de l'agir humain ;

- en standardisant nos existences par des dispositifs techniques orientés vers l'action économiquement rentable ;

- en assurant son emprise sur l'ensemble du vivant par les biotechnologies ;

- en assurant son emprise sur nos corps par le contrôle de la reproduction humaine ;

- en exerçant un gouvernement de nos vies par l'analyse algorithmique des big data.





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