La société de la culture technicienne



La société techno-capitaliste se caractérise par une hybridation de plus en plus poussée entre la rationalité capitaliste et la rationalité techno-scientifique. De fait, la culture technicienne tend à étendre son emprise.


Les caractéristiques de la culture technicienne


La culture technicienne ne doit pas être confondue avec la culture artisanale. La culture technicienne est née à l’époque moderne en lien avec le développement de la rationalité calculante issue des sciences modernes.


La mentalité technicienne se caractérise par les traits suivants:


  • la réduction du monde à un monde d’objets et non d’être vivants et de personnes

  • la prise en compte uniquement de critères d’efficacité mesurables quantitativement

  • la prise en compte uniquement des questions portant sur le “comment” sans tenir compte des questions portant sur d’autres dimensions de l’existence telle que l’évaluation des finalités ou encore l’interrogation morale.


La culture technicienne est en définitive celle qui conduisait Eichmann à ne se soucier prioritairement que du fait que les trains partent à l’heure (voir à ce propos le documentaire et l’ouvrage: Un spécialiste - portrait d’un criminel moderne ).


Le développement de l’emprise de la culture technicienne dans l’enseignement :

les risques d’une éducation sexuée


La réduction de l’éducation au numérique à un enseignement du code à l’école marque un pas de plus dans la domination de la culture technicienne qui avait été préparée par la domination des mathématiques.


Les mathématiques ne se réduisent pas à la culture technicienne, mais la culture technicienne s’est développée sur la base de la quantification mathématique. De fait, la culture technicienne bénéficie de l’évincement des humanités par les mathématiques.


L’introduction dès le primaire jusqu’au lycée d’une culture informatique, en particulier du code, comme annoncé par François Hollande le 7 mai, marque une nouvelle étape dans la diffusion et la domination de la culture technicienne.


Cette culture du numérique tournée vers la culture informatique ne semble pas telle qu’elle est présentée mettre en avant une formation à l’esprit critique permettant à l’élève de comprendre le sens des contenus et de s’interroger sur les finalités des machines qu’il utilise.


Cette culture est marquée par la domination d’un rapport socialement masculin au monde:

  • mise en avant des compétences logico-mathématiques plutôt que des compétence verbales sémantiques. Or l’on sait que les garçons sont socialement avantagés par ce type de compétences alors que les filles sont plutôt tournées vers les compétences verbales.

  • valorisation des interactions avec les choses plutôt qu’avec les personnes: les filles sont socialisées à développer les relations avec les personnes.

  • valorisation de la relation quantitative au monde plutôt que de la relation basée sur le sens. Les activités liées au langage et aux relations avec autrui reposent sur la compréhension du sens des paroles et des actions d’autrui. Ces qualités liées à la socialisation féminine ne sont pas autant mise en avant, dans la transformation du système scolaire, que la formation au code.


Pour reprendre le vocabulaire d’Howard Gardner, il est possible de dire que la culture technicienne met en avant l’intelligence logico-mathématique, alors que la socialisation féminine conduit les femmes à développer une intelligence verbale et interpersonnelle.


A l’inverse de la culture du code, il est possible de prendre l’exemple de la pédagogie développée par Isabelle Peloux dans l’Ecole du colibri ( L’école du colibri, Acte Sud, 2014). Dans son école primaire, il n’y a pas d’objets numériques. En revanche, Isabelle Peloux met en avant une éducation qui valorise l’interaction entre l’enfant et l’environnement naturel (plantes, animaux…). Son éducation accorde également beaucoup de place à la coopération et à développer des qualités sociales. Cela passe en particulier par une “éducation à la paix” qui repose sur la verbalisation des sentiments et la gestion des conflits.


Cet exemple montre le cas d’une pédagogie élaborée par une femme. Il ne faut donc pas s’étonner que cette pédagogie mette en valeur les compétences socialement intériorisées par les femmes.


Ainsi, il est possible de s’interroger sur le sens d’une éducation qui donne de plus en plus d’importance à une culture technique de la quantification valorisée par le système capitaliste néo-libéral au détriment de compétences qui sont socialement liées à la socialisation féminine. En effet, par leur dimension de care (éthique de la sollicitude), ces compétences sociales à tendance morale et coopérative s’accordent peu avec les valeurs de l’homme économique.


Il est possible de noter la valorisation à l’inverse dans le monde informatique de la relation au monde des personnes atteintes du syndrome d’Asperger. Certaines entreprises recrutant en priorité ce type de profil (voir: Jean-Michel Besnier, L’homme simplifié). Ce syndrome atteint la capacité à analyser les relations sociales, mais se combine souvent avec des compétences fortes en raisonnement logico-mathématique.


On peut ainsi se demander ce qu’implique au niveau de ses effets, une éducation qui valorise un rapport technicien au monde basé sur la maîtrise des objets et la quantification au détriment d’une éducation basée sur la compréhension du sens et des relations humaines.



Conclusion:

Le renforcement de la culture informatique au sein de l’enseignement et de la société risque de se traduire par un renforcement des inégalités de genre au détriment des filles.

En effet, actuellement les professions liées à l’informatique sont majoritairement investies par les hommes. Cela tient à une socialisation anticipatrice précoce, dès l’enfance et l’adolescence, qui favorise cela. Il est douteux de penser que la simple introduction de la culture du code à l’école suffise à atténuer les inégalités de genre en la matière. En effet, celles-ci sont ancrées dans toute une distribution socialement sexuée de compétences.  

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