L’hylozoisme, un matérialisme vitaliste  

 

Une tradition de la philosophie occidentale a été avec le christianisme et la science moderne été combattue et rejeté dans les obscurités de l’histoire. L’hylozoïsme affirme le caractère vivant de la matière. Théorie combattue par l’Eglise car elle affirme que la matière n’est pas passive et possède la vitalité créatrice qui lui permet de se passer d’un Dieu transcendant. Théorie combattue par la science moderne car elle spiritualise la matière et entre en contradiction avec les conceptions atomistiques pour considérer qu’il existe des propriétés holistiques de la totalité. Pourtant, du stoïcisme à l’écologie contemporaine, cette théorie ne cesse de ressurgir. Elle ne vise pas à être présentée par ses prometteurs comme une théorie religieuse, mais à prétendre à la scientificité.

 

Extraits textes: Stoïcisme ancien, Giordono Bruno, Denis Diderot, Mikhaïl Bakounine, Jean-Marie Guyau.

 

Extrait de Diogène Laerce, “Zenon”, in Vie et doctrine des philosophes célèbres

 

L’hylozoïsme apparaît présent dans le stoïcisme, en particulier ancien. Le cosmos apparait comme un grand animal vivant. La matière se trouve dotée d’un principe vital spécifique, d’une âme.

 

Ils admettent deux principes de l'univers : principe actif, principe passif. Le principe passif est la substance indéterminée, la matière. Le principe actif est la raison répandue dans la matière, c'est-à-dire Dieu lui-même, être éternel, partout présent au milieu de la matière et organisateur de toutes choses.[...] L'intelligence pénètre le monde tout entier, comme l'âme remplit tout notre corps ; cependant il est des parties dans lesquelles elle est plus ou moins présente : dans quelques-unes elle réside à titre de simple propriété, comme dans les os et les nerfs, dans d'autres à titre d'intelligence, par exemple dans la partie hégémonique. Il suit delà que le monde considéré dans son ensemble est un animal, un être animé et raisonnable. [...] Pour eux le monde est un et fini ; sa forme est sphérique [...] Extérieurement il est embrassé par un vide infini et incorporel. Par incorporel ils entendent ici ce qui n'est pas occupé par le corps, tout en étant susceptible de l'être. Dans le monde il n'y a point de vide; tout se tient étroitement, comme le prouvent l'accord et l'harmonie qui règnent entre les choses célestes et celles de la terre. [...] Par animal ils entendent ici une substance douée d'une âme et possédant la faculté de sentir. Ce qui est animé, disent-ils, est supérieur à ce qui ne l'est pas ; rien n'est supérieur au monde ; le monde est donc un animal. Qu'il ait une âme, c'est ce que prouve l'existence de l'âme humaine qui est comme une partie détachée de celle du monde. [...]

 

Extrait de Giordano Bruno, Le banquet des cendres:

 

Condamné à mort par l’Eglise pour avoir affirmé l’infinité de l’Univers, Giordano Bruno est également le théoricien d’une conception hylozoïste de l’Univers. Les planètes, et l’ensemble des astres, sont considérés comme des organismes vivants.

 

Le Nolain répondit que si Lucien, en présentant la Lune comme une terre habitée et cultivée au même titre que la nôtre, entendait se moquer de ces philosophes qui affirment l'existence de nombreuses terres (à commencer par la Lune, dont la ressemblance avec notre globe est d'autant plus sensible qu'elle est plus proche de nous), eh bien, loin d'avoir raison, il s'est montré aussi ignorant et aveugle que les autres. Car à bien examiner la question, on constatera que la Terre et nombre d'autres corps, appelés astres, forment les principaux membres de l'univers ; comme ils dispensent vie et nourriture aux choses en restituant toute la matière qu'ils empruntent, ils sont eux-mêmes doués de vie, dans une mesure bien plus grande encore ; et vivants, c'est de manière volontaire, ordonnée et naturelle, suivant un principe intrinsèque, qu'ils se meuvent vers les choses et à travers les espaces qui leur conviennent. Il n'existe pas d'autres moteurs, de moteurs extrinsèques susceptibles de mettre en mouvement des sphères imaginaires et de déplacer ces corps comme s'ils étaient cloués aux sphères ; s'il en était vraiment ainsi, la violence du mouvement excéderait la nature du mobile, le moteur serait plus imparfait, le mouvement et le moteur seraient agités et laborieux ; sans compter bien d'autres inconvénients. Que l'on considère donc ceci : de même que le mâle est porté vers la femelle et la femelle vers le mâle, tout végétal et tout animal se trouvent portés, de façon plus ou moins expresse, vers leur principe vital comme vers le Soleil et les autres astres ; l'aimant est porté vers le fer, la paille vers l'ambre, et chaque chose enfin se dirige vers la chose semblable, en fuyant la chose contraire. Tout procède du principe interne et suffisant qui provoque une activité naturelle, et non d'un principe externe — comme c'est toujours le cas des choses que nous voyons animées d'un mouvement extérieur ou contraire à leur propre nature. La Terre et les autres astres se meuvent donc chacun dans un espace différent, en vertu du principe intrinsèque qui constitue leur âme propre. — « Pensez-vous, dit Nundinio, que cette âme-là soit sensitive ? » — « Pas seulement sensitive, répondit le Nolain, mais aussi intellective ; pas seulement intellective comme la nôtre, mais peut-être plus encore. » Nundinio se tut alors, et s'abstint de rire.

 

(Voir également Spinoza: Deus sive Natura - Dieu ou la nature)

 

Extrait de Diderot, L’entretien entre d’Alembert et Diderot:

 

Influencé par les théories de l’école de médecine vitaliste de Montpellier, Diderot entend défendre le matérialisme et l’athéisme, et se passer du recours à une âme transcendante, en supposant la sensibilité de la matière et donc une continuité entre la matière inerte, la matière sensible et l’esprit.

 

Diderot: [...] Si vous avouez qu’entre l’animal et vous il n’y a de différence que dans l’organisation, vous montrerez du sens et de la raison, vous serez de bonne foi ; mais on en conclura contre vous qu’avec une matière inerte, disposée d’une certaine manière, imprégnée d’une autre matière inerte, de la chaleur et du mouvement on obtient de la sensibilité, de la vie, de la mémoire, de la conscience, des passions, de la pensée. Il ne vous reste qu’un de ces deux partis à prendre ; c’est d’imaginer dans la masse inerte de l’œuf un élément caché qui en attendait le développement pour manifester sa présence, ou de supposer que cet élément imperceptible s’y est insinué à travers la coque dans un instant déterminé du développement. Mais qu’est-ce que cet élément ? Occupait-il de l’espace, ou n’en occupait-il point ? Comment est-il venu, ou s’est-il échappé, sans se mouvoir ? Où était-il ? Que faisait-il là ou ailleurs ? A-t-il été créé à l’instant du besoin ? Existait-il ? Attendait-il un domicile ? Homogène, il était matériel ; hétérogène, on ne conçoit ni son inertie avant le développement, ni son énergie dans l’animal développé. Écoutez-vous, et vous aurez pitié de vous-même ; vous sentirez que, pour ne pas admettre une supposition simple qui explique tout, la sensibilité, propriété générale de la matière, ou produit de l’organisation, vous renoncez au sens commun, et vous précipitez dans un abîme de mystères, de contradictions et d’absurdités.

 

Extrait de Bakounine, Dieu et l’Etat:

 

Cette vision hylozoïste de la matière est également présente chez Bakounine. Elle lui permet, comme chez Diderot, d’éviter d’avoir à recourir à un principe spirituel extérieur à la matière pour expliquer la spontanéité et l’activité.

 

Nous pourrions leur répondre que la matière dont parlent les matérialistes, matière spontanément. éternellement mobile, active, productive, matière chimiquement ou organiquement déterminée, et manifestée par les propriétés ou les forces mécaniques, physiques, animales et intelligentes qui lui sont foncièrement inhérentes, que cette matière n'a rien de commun avec la vile matière des idéalistes. Cette dernière, produit de leur fausse abstraction, est effectivement un être stupide, inanimé, immobile, incapable de produire la moindre des choses, un caput mortuum,une vilaine imagination opposée à cette belle imagination qu'ils appellent Dieu, l'Être suprême vis-à-vis duquel la matière, leur matière à eux, dépouillée par eux-mêmes de tout ce qui en constitue la nature réelle, représente nécessairement le suprême Néant. Ils ont enlevé à la matière l'intelligence, la vie, toutes les qualités déterminantes, les rapports actifs ou les forces, le mouvement même, sans lequel la matière ne serait pas même pesante, ne lui laissant rien que l'impénétrabilité et l'immobilité absolue dans l'espace ; ils ont attribué toutes ces forces, propriétés et manifestations naturelles, à l'Être imaginaire créé par leur fantaisie abstractive ; puis, intervertissant les rôles, ils ont appelé ce produit de leur imagination, ce fantôme, ce Dieu qui est le Néant : "l'Être suprême" ; et, par une conséquence nécessaire, ils ont déclaré que l'Être réel, la matière, le monde, était le Néant. Après quoi ils viennent nous déclarer gravement que cette matière est incapable de rien produire, ni même de se mettre en mouvement par elle-même, et que par conséquent elle a dû être créée par leur Dieu.

Qui a raison, les idéalistes ou les matérialistes ? Une fois que la question se pose ainsi, l'hésitation devient impossible. Sans doute, les idéalistes ont tort, et seuls les matérialistes ont raison. Oui, les faits priment les idées, oui, l'idéal, comme l'a dit Proudhon, n'est qu'une fleur dont les conditions matérielles d'existence constituent la racine. Oui, toute l'histoire intellectuelle et morale, politique et sociale de l'humanité est un reflet de son histoire économique.

 

Extraits de Guyau Jean-Marie, L’irreligion de l’avenir:

 

Dans L’irreligion de l’avenir de Guyau, on trouve une analyse des deux aspects pris par l’hylozoïsme. Tout d’abord dans la préface, Guyau analyse comment c’est une tendance ancienne des religions que de prendre une forme animiste. Mais pour lui, l’animisme religieux constitue l’expression d’une conception ontologique du monde: à savoir que l’univers forme une totalité dans laquelle tous les éléments sont liés entre eux. L’animisme est l’expression d’un holisme cosmologique.

A la fin de son ouvrage, il pense que l’expression religieuse de l’holisme cosmologique sera dépassé par une conception scientifique. La science selon lui doit être conduite à adhérer à une conception hylozoïste du monde. Force est de constater que sur ce point, il n’en est rien. L’hylozoïsme constitue une théorie considérée la plupart du temps (à l’exception controversée de l’hypothèse Gaia) comme scientifiquement fausse.

 

 

Extrait de la Préface:

 

Que toute religion soit ainsi l'établissement d'un lien, d'abord mythique, plus tard mystique, rattachant l'homme aux forces de l'univers, puis à l'univers même , enfin au principe de l'univers, — c'est ce qui ressort de toutes les études religieuses ; mais , ce que nous voulons mettre en lumière , c'est la façon précise dont ce lien a été conçu. Or, on le verra mieux à la fin de cette recherche, le lien religieux a été conçu ex analogia societatis humanœ : on a d'abord étendu les relations des hommes entre eux, tantôt amis, tantôt ennemis, à l'explication des faits physiques et des forces naturelles, puis à l'explication métaphysique du monde, de sa production, de sa conservation, de son gouvernement ; enfin on a universalisé les lois sociologiques et on s'est représenté l'état de paix ou de guerre qui règne entre les hommes, entre les familles, les tribus, les nations, comme existant aussi entre les volontés quon plaçait sous les forces naturelles ou au delà de ces forces. Une sociologie mythique ou mystique, conçue comme contenant le secret de toutes choses, tel est, selon nous, le fond de toutes les religions. Celles-ci ne sont pas seulement de anthropomorphisme, d'autant plus que les animaux et les êtres fantastiques ont joué un rôle considérable dans les religions; elles sont une extension universelle et Imaginative de toutes les relations bonnes ou mauvaises qui peuvent exister entre des volontés, de tous les rapports sociaux de guerre ou de paix, de haine ou d'amitié, d'obéissance ou de révolte, de protection et d'autorité, de soumission, de crainte, de respect, de dévouement ou d'amour : la religion est un sociomorphisme universel. La société avec les animaux, la société avec les morts, la société avec les esprits, avec les bons et les mauvais génies, la société avec les forces de la nature, avec le principe suprême de la nature, ne sont que des formes diverses de cette sociologie universelle où les religions ont cherché la raison de toutes choses, aussi bien des faits physiques comme le tonnerre, la tempête, la maladie, la mort, que des relations métaphysiques, — origine et destinée, — ou des relations morales, — vertus, vices, loi et sanction. [...]

Selon nous, c'est toujours au point de vue social qu'il en faut revenir. Le sentiment religieux commence là où le déterminisme mécanique paraît faire place dans le monde à une sorte de réciprocité morale et sociale, là où nous concevons un échange possible de sentiments et même de désirs , une sorte de sociabilité entre l’homme et les puissances cosmiques, quelles qu'elles soient. L'homme ne croit plus alors pouvoir exactement mesurer d'avance le contre-coup mécanique, le choc en retour d'une action, — par exemple d'un coup de hache donné à un arbre sacré; — car, au lieu de considérer l'action brute, il lui faut désormais regarder aux sentiments ou aux intentions qu'elle exprime, et qui peuvent provoquer des sentiments favorables ou défavorables chez les dieux. Le sentiment religieux devient alors le sentiment de dépendance par rapport à des volontés que l’homme primitif place dans l'univers et qu'il suppose elles-mêmes pouvoir être affectées agréablement ou désagréablement par sa volonté propre. Le sentiment religieux n'est plus seulement le sentiment de la dépendance physique où nous nous trouvons par rapport à l'universalité des choses; c'est surtout celui d'une dépendance psychique, morale et en définitive sociale. Cette relation de dépendance a en effet deux extrémités, deux termes réciproques et solidaires : si elle rattache l'homme aux puissances de la nature, elle rattache celles-ci à l'homme; l'homme a plus ou moins prise sur elles, il peut les blesser moralement, comme il peut en être lui-même frappé. Si l'homme est dans la main des dieux, il peut pourtant forcer
cette main à s'ouvrir ou à se fermer. Les divinités mêmes dépendent donc de l'homme, peuvent de son fait souffrir ou jouir.

 

Extrait de “Le monisme naturaliste”:

 

Au lieu de chercher à fondre la matière dans l'esprit ou l'esprit dans la matière , nous prenons les deux réunis en cette synthèse que la science même, étrangère à tout parti pris moral ou religieux, est forcée de reconnaître : la vie. La science étend chaque jour davantage le domaine de la vie, et il n'existe plus de point de démarcation fixe entre le monde organique et le monde inorganique. Nous ne savons pas si le fond de la vie est « volonté », s'il est « idée », s'il est « pensée », s'il est “sensation », quoique avec la sensation nous approchions sans doute davantage du point central ; il nous semble seulement probable que la conscience, qui est tout pour nous, doit être encore quelque chose dans le dernier des êtres, et qu'il n'y a pas dans l'univers d'être pour ainsi dire entièrement abstrait de soi. Mais, si on laisse le hypothèses, ce que nous pouvons affirmer en toute sûreté de cause, c'est que la vie, par son évolution même, tend à engendrer la conscience ; le progrès de la vie se confond avec le progrès même de la conscience, où le mouvement se saisit comme sensation. Au dedans de nous, tout se ramène, pour le psychologue, à la sensation et au désir, même les formes intellectuelles du temps et de l'espace; au dehors de nous, tout se ramène, pour le physicien, à des mouvements; sentir et se mouvoir , voilà donc les deux formules qui semblent exprimer l'univers intérieur et extérieur, le concave et le convexe des choses ; mais sentir qu'on se meut, voilà la formule exprimant la vie consciente de soi, encore si peu fréquente dans le grand Tout, qui pourtant s'y dégage et s'y organise de plus en plus. Le progrès même de la vie consiste dans cette fusion graduelle des deux formules en une seule. Vivre, c'est en fait évoluer vers la sensation et la pensée.
En même temps que la vie tend ainsi à prendre possession de soi par la conscience, elle cherche à se répandre par l’action, par une action toujours plus envahissante. Vie, c'est fécondité. Tandis que la vie la moins consciente n'aboutit qu'à l'épanouissement intérieur de la cellule solitaire, la vie la plus consciente se manifeste par la fécondité intellectuelle et morale L'expansion , loin d'être ainsi contre la nature de la vie, est selon sa nature; elle est même la condition de la vie véritable, de même que, dans la génération, le besoin d'engendrer un autre individu fait que cet être devient comme une condition nous-même. C'est que la vie n'est pas seulement nutrition, elle est production, et l'égoïsme pur, au lieu d'être un agrandissement, serait une diminution et une mutilation de soi. Aussi l'individualité, par son accroissement même, tend-elle à devenir sociabilité et moralité. C'est cette sociabilité qui, après avoir fait le fond de l'instinct moral, crée l'instinct religieux ou métaphysique, en ce qu'il a de plus profond et de plus durable. La spéculation métaphysique, comme l'action morale, se rattache ainsi à la source même de la vie. Vivre, c'est devenir un être conscient, moral, et, finalement, un être philosophique. La vie se traduit naturellement par l'action sous ses deux formes, qui se ramènent plus ou moins l'une à l'autre : l'action morale, et ce qu'on pourrait appeler l'action métaphysique, c'est-à-dire l'acte de la pensée reliant l'individu à l'univers.
Jusqu'à présent, nous n'avons fait appel à aucune idée de finalité. La moralité, selon nous, pas plus que l'instinct dit religieux, n'a son principe primordial dans la finalité; elle est simplement à l'origine une fécondité plus ou moins aveugle, inconsciente ou mieux subconscienle. Cette fécondité , en prenant mieux conscience de soi, se règle, se rapporte à des objets de plus en plus rationnelle: le devoir est un pouvoir qui arrive à la pleine conscience de soi et s'organise. De même que l'idée d'une fin préconçue n'a pas besoin de régler, dès le début, la marche de l'humanité, elle n'a pas besoin non plus de régler celle de la nature.
Avec ces données positives, il s'agit de savoir quel aspect prendra pour nous l'homme et le monde. Le naturalisme moniste laisse-t-il une place aux espérances sur lesquelles s'est toujours appuyé le sentiment moral et métaphysique dans ses efforts pour faire de la pensée et de la bonne volonté autre chose que « vanité? »


Si on peut concevoir l'évolution comme ayant un but dès le commencement et étant providentielle en son ensemble — hypothèse métaphysique qui. malheureusement, ne s'appuie sur aucune induction scientifique — , on peut aussi la concevoir comme aboutissant à des êtres capables de se donner à eux-mêmes un but et d'aller vers ce but en entraînant après eux la nature. La sélection naturelle se changerait ainsi finalement en une sélection morale et, en quelque sorte, divine. C'est là sans doute une hypothèse encore bien hardie, mais qui est pourtant dans la direction des hypothèses scientifiques. Rien ne la contredit formellement dans l'état actuel des connaissances humaines. L'évolution naturelle a pu et dû produire des espèces, des types supérieurs à notre humanité : il n'est pas probable que nous soyons le dernier échelon de la vie, de la pensée et de l'amour. Qui sait même si l'évolution ne pourra ou n'a pu déjà faire ce que les anciens appelaient des « dieux ? »


De celte manière peut se trouver conservé le fond le plus pur du sentiment religieux : sociabilité non seulement avec tous les êtres vivants et connus par l'expérience, mais encore avec des êtres de pensée et des puissances supérieures dont nous peuplons l'univers. Pourvu que ces êtres n'aient rien pour ainsi dire d'anti-réel, pourvu qu'ils puissent se trouver réalisés quelque part, sinon dans le présent, du moins dans l'avenir, le sentiment religieux n'offre plus rien lui-même d'incompatible avec le sentiment scientifique.

 

 

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