Critiques de la techno-science et de l’utilitarisme



Il est possible de repérer à travers l’histoire de la pensée et de la philosophie les critiques de la rationalisation utilitariste du monde.


I- Rationalité technique et rationalité scientifique


Les critiques peuvent adopter deux angles: certaines se centrent d’avantage sur la rationalité scientifique calculante, tandis que d’autres discours se concentrent davantage sur la critique de l’instrumentalisme.


A la base, l’instrumentalisme et la rationalité scientifique ne sont pas nécessairement liés. La technique traditionnelle, artisanale, n’a pas besoin de la rationalité scientifique pour se développer: elle vise uniquement une efficacité technique. A l’inverse, la rationalité scientifique peut être tournée vers une connaissance reposant sur l’abstraction mathématique sans qu’y entre la recherche d’une application technique.


Ce sont deux tendances qui conduisent à la fusion de la rationalité scientifique moderne et de l’instrumentalisme. C’est tout d’abord à travers la techno-science que les deux aspirations fusionnent. La rationalité scientifique permet de construire des dispositifs techniques plus puissants et efficaces que la technique artisanale. C’est dans l’utilitarisme économique également que fusionnent une conception instrumentale de l’agir humain et une rationalité calculante. La modernité occidentale semble donc caractérisée par la domination d’un paradigme qui conjoint dans un même mouvement utilitarisme libéral et techno-science.


II- Ce qui échapperait à l’utilitarisme techno-capitaliste


Plusieurs discours philosophiques se sont développés sur les limites de ce paradigme à saisir l’intégralité de l’expérience du monde.


1) Ce qui échapperait à la rationalité scientifique:


La rationalité scientifique moderne se caractériserait par plusieurs éléments: l’objectivisme, le matérialisme, la réduction quantitative, la prévisibilité rationnelle.


a) L’expérience phénoménologique de la subjectivité: L’objectivité scientifique serait incapable de rendre compte de l’expérience phénoménologique de la subjectivité: qu’est-ce que l’on ressent lorsque l’on éprouve des sentiments ? qu’est-ce qu’une expérience existentielle ? qu’est-ce que c’est que d’éprouver de la souffrance ?


b) L’interrogation sur le sens: La prétention de la science à connaître le monde ne peut répondre aux interrogations sur le sens: quel sens donner à l’existence ? qu’est-ce que bien agir ?


c) L’imprévisibilité: Certaines critiques philosophiques insistent au nom du libre-arbitre ou d’une aspiration existentielle à créer son existence sur l’incapacité de la science à une prévisibilité totale de la réalité.


Face au discours scientifique moderne, les discours religieux ont prétendu constituer une alternative seule à même de répondre à ces interrogations sur le sens.


2) Ce qui échapperait à l’utilitarisme:


L’utilitarisme se caractérise par plusieurs éléments. Il s’agit d’une réduction anthropologique à un individu dont les pensées et les actions se caractérisent par les éléments suivants: a) la recherche du plaisir b) le calcul c) la relation moyen/fin d) l’individualisme méthodologique.


Il est nécessaire de remarquer que la définition de l’utilité qui est adoptée dans l’utilitarisme relie la notion d’utilité à une conception sensualiste de l’être humain. L’utilité est lié à un calcul d’optimisation du plaisir. Mais certaines conceptions considèrent l’utilité indépendamment de la notion de plaisir. C’est le cas par exemple du pragmatisme philosophique qui considère qu’est utile non pas ce qui augmente le plaisir, mais qui est efficace pour la survie. L’utilitarisme et le pragmatisme se distinguent au moins sur deux points: a) la rationalité calculante b) le plaisir comme finalité.


Les critiques de l’utilitarisme adoptent différents angles:


a) La critique de l’instrumentalisme: certains discours philosophiques se concentrent sur la critique de l’instrumentalisme c’est-à-dire la réduction de toute action à une relation moyen/fin. Cette critique prend souvent la forme d’une critique morale ou esthétique, qui affirme l’existence d’une valeur en soi: valeur en soi de la personne humaine, valeur en soi de la nature, de l’oeuvre d’art….


b) La critique de la rationalité calculante: Cette critique porte sur la réduction quantitative. Nombre d’aspects de l’existence ne seraient pas réductibles à une approche quantitative: la subjectivité, les décisions, les actions…


c) La critique du plaisir comme finalité de l’existence:

Cette critique du plaisir comme finalité a pu être menée au moins selon deux voies.

La première que l’on trouve aussi bien dans le stoïcisme que dans le kantisme tend à rejeter le plaisir au nom du devoir qui aurait une valeur en soi.

La seconde voie de la critique du plaisir est effectuée au nom d’une affirmation de l’intensification de l’existence, de l’augmentation de la puissance. Le vivant ne rechercherait pas le plaisir, mais la croissance ou la création (la fécondité). On trouve cette thèse chez les philosophes vitalistes comme Guyau, Nietzsche ou Bergson.


d) La critique de l’individualisme social et de l’atomisme ontologique: Face à l’atomisme ontologique et à l’individualisme, certaines philosophies développent un discours holiste. Cet holisme peut se situer au niveau du vivant en s’appuyant sur la notion d’éco-système ou se trouver développé au niveau de la société en considérant que l’organisation sociale n’est pas réductible aux actions des individus qui la compose.


III- Les visions du monde éliminées par l’utilitarisme techno-scientifique


La fusion de l’instrumentalisme et de la rationalité scientifique moderne tend à renvoyer dans l’obscurantisme un certain nombre de visions du monde qui ressortent de ce qu’on appelle l’animisme, le vitalisme ou le spiritualisme.


a) L’animisme: On désigne généralement par animisme une vision du monde qui tend à attribuer un esprit aussi bien aux choses, aux êtres vivants qu’aux êtres humains. Un certain nombre de positions philosophiques peuvent être renvoyées à cette conceptions animiste.


- Le pneuma des stoïciens: Les philosophes stoïciens dans l’Antiquité tendent à considérer la nature comme un grand être vivant. Ils adoptent donc une vision du monde holiste et animiste. L’être humain dans une telle conception apparaît comme une partie de cette totalité vivante et il tire sa rationalité de l’organisation rationnelle de cette totalité.


- L’hypothèse Gaïa de James Lovelock: Conçue comme une hypothèse scientifique par l’écologue James Lovelock, elle est considérée par ses détracteurs comme une hypothèse animiste et donc irrationnelle. En effet, elle semble se rattacher à une conception philosophique: l’hylozoisme. Cette dernière considère la matière comme douée de vie en elle même.


b) Vitalisme et energétisme vital


Le vitalisme admettrait que la matière vivante serait dotée d’un principe spirituel ou d’une énergie propre échappant à l’analyse scientifique.


- L’âme chez Artistote: Aristote dote le vivant d’un principe spécifique par rapport à la matière: l’âme. Celle-ci est à la fois la cause formelle et la cause finale du vivant. Il distingue trois types d’âme qui sont organisées selon une hiérarchie normative: a) âme végétative pour les plantes (fonctions de nutrition) b) âme sensitive pour les animaux (sensibilité). Il ajoute pour certains êtres vivants, la faculté motrice qui s’adjoint à l’âme pour permettre la mobilité c) âme intellective pour les êtres humains (capacité de penser). Chaque niveau supérieur sur l’échelle des êtres possèdent également l’âme inférieure.


- Le vitalisme: Développé au XVIIIe siècle, par l’’école de médecine de Montpellier, le vitalisme affirme l’existence d’un principe vital spécifique pour le vivant qui le rendrait irréductible à la matière inerte. Les vitalistes sont fascinés par les propriétés du vivant, en particulier par sa capacité à se régénérer. Mais la biologie moderne a renvoyé le vitalisme du côté de l’irrationalité. Les instruments scientifiques ne permettent pas de détecter une force vitale spécifique au vivant. En outre, des spécificités apparentes du vivant peuvent s’expliquer par des phénomènes physico-chimiques et électriques.


- Le mesmérisme: Les prétentions à la scientificité du mesmérisme ont été également récusées par la science moderne. Le magnétisme animal n’a pas pu faire l’objet d’une observation considérée comme valable selon les critères de scientificité admis par la communauté savante officielle.


- Le “chi”: Dans les arts martiaux traditionnels chinois, mais également japonais (sous le terme de “ki”), le corps humain est conçu comme traversé par une énergie dont le pratiquant apprend à maîtriser la circulation. Les médecines traditionnelles liées à ces conceptions reposent également sur la supposition de l’existence de cette énergie.

Certaines philosophies tendent à établir une continuité entre vitalisme et spiritualisme, c’est le cas par exemple de Bergson. D’autre au contraire, font du vitalisme, une arme du matérialisme contre le spiritualisme, c’est le cas de Diderot ou encore de Bakounine.


c) Le spiritualisme


Présent dans la tradition platonicienne et chrétienne, il se développe à l’époque moderne plus spécifiquement à partir de la philosophie de Descartes pour se poursuivre aujourd’hui plus spécifiquement dans la phénomènologie en s’appuyant sur la notion d’intentionnalité de la conscience.

L’esprit se trouve en particulier réservé aux êtres humains par opposition à la matière inerte, voire au vivant animal.


Le spiritualisme se trouve en particulier attaqué par les neurosciences qui tendent à nier la spécificité de l’esprit et à le réduire au fonctionnement de l’activité cérébral.


IV- Actualité des courants philosophiques critiques de l’utilitarisme techno-scientifique


a) Le spiritualisme:

C’est principalment sous la forme du spiritualisme que s’effectue actuellement la critique de l’utilitarisme techno-scientifique en philosophie. Cette critique prend appuie sur une anthropologie philosophique: l’être humain est considérée comme une personne morale et spirituelle. Cette conception de l’être humain entend fonder un humanisme qui accorde une valeur sacrée à la personne humaine contre une réduction de celui-ci à un simple animal ou à une chose matérielle.


b) Le vitalisme:

Récusé par les formes dominantes du spiritualisme et par le rationalisme scientifique, le vitalisme a perdu l’aura qu’il avait depuis le XVIIIe siècle jusqu’à la première moitié du XXe siècle. La critique humaniste spiritualiste a vu dans le vitalisme un ferment du fascisme: son apologie de la force et son indistinction entre le vivant et la personne humaine auraient justifiés philosophiquement le sacrifice sans considération morale d’être humains.


C’est aujourd’hui dans certaines formes d’ethiques environnementales s’appuyant sur des conceptions néo-hylozoïstes que l’on peut percevoir des survivances du vitalisme. Mais là également, ces conceptions sont accusées de pouvoir véhiculer des formes d’anti-humanisme pouvant conduire à sacrifier l’être humain au nom de la totalité conçu comme un organisme vivant.


c) L’existentialisme:

Les existentialistes des années 1950 ont cité parmi leurs précurseurs Kierkegaard. Ce dernier avait mis en avant l’impossibilité de l’abstraction conceptuelle et du raisonnement logique à rendre compte de l’expérience subjective de l’existence. L’existentialisme prend alors appuie sur un spiritualisme qui considère que l’existence est une expérience spécifique à un être doté d’une conscience réflexive de sa propre finitude.

Cette expérience existentielle de soi devient alors le support d’une philosophie de l’authenticité. Face à cette expérience radicale que constitue l’existence dans un monde absurde, l’individu se trouve confronté à une exigence ethique de lucidité. Ainsi, il s’agit par exemple pour Sartre de refuser la facticité d’une existence s’abritant derrière la mauvaise foi, pour créer une existence authentique reposant sur les choix du sujet.

Mais l’existentialisme et sa recherche d’authenticité se verra en définitive accusée d’avoir fait le jeu de la société de consommation. L’aspiration à une existence individuelle authentique est devenu un argument de vente masquant la standardisation technique de la production marchande capitaliste. En définitive, l’aspiration existentialiste ne serait que l’expression de la naïveté d’un individualisme et d’un subjectivisme inconscient des déterminations sociales qui pèsent sur le sujet.


V- Ce qui serait perdu


A quoi ressemblerait le monde et l’existence si la rationalité utilitariste techno-scientifique devenait hégémonique:

a) Nous ne concevrions plus la nature que comme un assemblage de particules que nous pourrions ré-assembler selon nos désirs.

b) Le monde pourrait être conçu comme entièrement prévisible selon une rationalité algorithmique.

c) Nous concevrions uniquement la nature et les êtres vivants comme des ressources à notre service.

d) Nous considérerions les êtres humains comme des individus en concurrence les uns avec les autres pour la satisfaction de leur plaisir.

e) Les progrès rationnels des techniques seraient le moyen le plus efficace pour atteindre le bonheur car la technique nous facilite la vie et donc augmente notre bien-être.

f) Nous percevrions nos actions uniquement orientée en fonction d’un calcul stratégique pour réaliser ce qui est le plus utile pour atteindre notre plaisir.

g) Nous accepterions que notre existence soit entièrement régie par des règles rationnelles visant à optimiser notre plaisir.


Qu’aurions nous alors perdu si cette vision du monde devenait hégémonique ? La possibilité de penser et de vivre autrement que selon cette unique conception du monde. Le sentiment, peut-être illusoire, mais esthétique, qui rend la vie plus intéressante, de pouvoir menée une vie plus spontanée et orientée vers un dépassement de soi:

a) Une existence dans laquelle l’illusion de l’imprévisibilité a une place, qui ne repose pas uniquement sur le calcul, sur des règles techniques décidées rationnellement.

b) Une existence dans laquelle les actions ne reposent pas uniquement sur l’intérêt, mais sur l’illusion possible de l’altruisme et de la générosité. Une existence dans laquelle agir au nom de valeurs qui vous sont chères a une valeur esthétique et éthique.

c) Une existence qui ne vise pas uniquement le plaisir comme finalité, mais où le dépassement de soi au risque de se confronter à des épreuves et donc à la souffrance a encore un sens.

d) Mener une existence qui a un sens subjectif pour soi et les autres où l’on ne répond pas uniquement à la question “comment”, mais également où se demander “pourquoi” à encore un sens.


Ainsi, la question de l’hégémonie de l’utilitarisme techno-scientifique n’est pas que celle de savoir s’il est possible objectivement de réaliser une telle “utopie” (ou “dystopie”), mais de savoir si cela est désirable par rapport à ce que nous risquons de perdre dans notre rapport à notre existence, à autrui et à la nature.


Lorsque l’on constate comment la philosophie stoïcienne tend à nous devenir incompréhensible par rapport l’épicurisme, nous avons là un exemple du type de subjectivité qu’est en train de détruire l’utilitarisme techno-capitaliste. Peut-être arrivera-t-il un temps, celui du dernier homme (selon Nietzsche), où les textes des stoïciens seront devenus totalement étrangers à notre subjectivité.


Conclusion:


Ainsi, existentialisme et vitalisme subissent les critiques d’une part du rationalisme scientifique et d’autre part du spiritualisme moral: l’un se trouve accusé de sacrifier l’individu à la totalité vivante tandis que l’autre se trouve accusé d’entretenir les illusions sur la toute puissance de la subjectivité individuelle.

Ce qui se trouve alors interrogé, c’est la capacité de la philosophie à produire une critique de l’utilitarisme techno-scientifique. Ce qui est interrogé, c’est la capacité à produire une interprétation du monde qui réintègre l’être humain dans la totalité naturelle et sociale sans sacrifier l’aspiration à mener une vie individuelle authentique. Ce qui est interrogé, c’est la capacité de la philosophie à produire une résistance à la régulation de l’ensemble de nos existences par la rationalité calculante de l’utilitarisme capitaliste.   

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