William Morris ou Le socialisme esthétique comme critique de la modernité



Le britannique William Morris (1834-1896) fut un militant socialiste et l’un des représentants du mouvement artistique Art and Craft. A travers, ses conceptions artistiques, il défend un socialisme critique de la modernité. Il considère possible d’associer des caractéristiques bien souvent opposées par l’individualisme moderne: la solidarité collective et la créativité esthétique. Pour cela, William Morris, comme Pierre Kropotkine, cherche des modèles dans le Moyen-âge. Il en trouve dans la référence au système des guildes d’artisans.


Extraits présentant différentes idées développées par William Morris dans des conférences et des articles:


I- La critique de la modernité capitaliste


William Morris développe une critique du capitalisme industriel qui recouvre plusieurs dimensions.


1-Le capitalisme est un système d’accumulation du profit pour le profit


William Morris définit clairement le capitalisme comme un système économique tourné vers l’accumulation du profit pour le profit à l’exception de toute autre considération. Cela conduit à ne pas produire des biens qui correspondent au besoin réels de la population. D’un côté il en résulte que certains manquent du nécessaire. D’un autre côté, il se produit du gaspillage:


La recherche du profit est considérée comme le but essentiel de toute industrie ; on estime superflu de s’interroger sur l’utilité des marchandises, une fois produites, tant qu’elles trouveront des acheteurs à un prix qui laissera en récompense au patron capitaliste une plus-value, une fois octroyé au travailleur le plus bas niveau de bien-être et de satisfaction des besoins vitaux que l’on sera en mesure de lui imposer”.


2- Une société inégalitaire divisée en classes sociales


Il résulte du fonctionnement du capitalisme, l’existence d’une inégalité économique qui divise la société en classes sociales. Mais l’inégalité économique ne suffit pas à déclencher un mouvement révolutionnaire de la part des opprimés qui craignent de perdre le peu qu’ils possèdent:


“Et ce n’est que trop vrai, s’agissant du moins des individus. Aussi l’état actuel des choses bénéficie-t-il de soutien dans les deux camps : d’abord, ces oppresseurs inconscients, qui vivent à l’aise, estiment avoir tout à perdre du moindre changement qui irait au-delà d’une réforme, fût-elle la plus douce et la plus graduelle possible. Ensuite ces pauvres, que leur existence tourmentée et pénible ne prédispose guère à imaginer qu’un quelconque événement puisse tourner à leur avantage, ne veulent pas prendre le risque de perdre une seule miette de leurs maigres biens en militant pour l’amélioration de leur sort” (Comment nous vivons, comment nous pouvons vivre).


3- Le capitalisme est un système de gaspillage


Le capitalisme produit également du gaspillage. Il en résulte qu’en mettant fin au capitalisme, le socialisme mettrait un terme au gaspillage provoqué par le fait que le marché, la loi de l’offre et de la demande, n’est pas un système qui permet de parvenir à l’équilibre économique, mais est orienté uniquement par la recherche de la spéculation:


Ce que vous offre le Socialisme au lieu de ces famines artificiellement induites, avec leur soi-disant surproduction, c’est, je le répète, la régulation des marchés, l’adéquation de l’offre et de la demande : fini la spéculation ! Fini le gaspillage ! (Comment nous vivons, comment nous pouvons vivre)”


4- La critique de l’aliénation du travail


Sur le plan de la production, le capitalisme conduit à une aliénation du travail tout à fait spécifique qui n’existe pas selon William Morris dans le cas du travail artisanal. Le travailleur n’a plus accès à un travail créateur qui lui permette de se réaliser:


Or telle est la principale accusation que j’ai à porter contre l’état moderne de notre société : il est fondé sur le travail sans art ou sans bonheur de la majorité des hommes. (L’art en ploutocratie)”


La machinisme joue un rôle tout à fait spécifique dans ce processus d’aliénation du travail. Les machines divisent la société en deux classes sociales: celles qui possèdent un savoir de haut niveau et qui maîtrisent les machines d’une part et d’autre part les travailleurs non-qualifiés au service des machines:


"Au terme de cette évolution, l’ouvrier qualifié aura disparu, remplacé par des machines commandées par une poignée de spécialistes de haut niveau et actionnées par toute une foule de petites mains (hommes, femmes et enfants) auxquels on ne demandera ni d’être adroits ni d’être intelligents (L’art en ploutocratie)".


5- La critique du machinisme


L’aliénation du travailleur par les machines est poussé au point où les personnes doivent calquer leur existence sur une norme mécanique qui s’impose non seulement dans le monde du travail, mais également dans la vie quotidienne:


"La société de l’ersatz continuera à vous utiliser comme des machines, à vous alimenter comme des machines, à vous surveiller comme des machines, à vous faire trimer comme des machines ‑ et vous jettera au rebut, comme des machines, lorsque vous ne pourrez plus vous maintenir en état de marche (La société de l’Ersatz)".


William Morris récuse l’affirmation selon laquelle les machines auraient pour fonction de diminuer la pénibilité du travail. Les machines industrielles ont avant tout pour fonction de générer du profit. Elles sont des inventions au service de l’économie capitaliste:


"À n’en point douter, c’est que, à l’époque toute récente où l’on a effectivement inventé quantité de machines, le but n’était nullement de supprimer les aspects pénibles d’une tâche donnée. Quand on parle de « machines permettant d’économiser de la main-d’œuvre », c’est une ellipse ; cela veut dire en fait « machines qui permettent de faire des économies sur le coût de la main-d’œuvre elle-même » (L’art en ploutocratie)"


6- La critique de la laideur industrielle


La critique de l’âge industriel par Wiliam Morris est également une critique esthétique. La production industrielle, standardisée, a renoncé à la dimension esthétique présente dans la production artisanale:


"Force est de le constater : à présent tout ce qui est produit de main humaine est d’une laideur patente, à moins qu’un effort spécifique ne vienne l’embellir (L’art en ploutocratie)"


7- La critique de l’idéologie libérale


William Morris dénonce l’affirmation du triomphe du libéralisme économique fondé sur la croyance que la concurrence interindividuelle est la base de l’évolution humaine:


"L’opinion courante veut actuellement, je le sais, que le système de concurrence ( « que le meilleur gagne et malheur au vaincu ! » ) constitue le dernier système économique que le monde connaîtra ; que c’est le système parfait ; qu’on a atteint là l’absolu (L’art en ploutocratie)"


Le système de la concurrence et du libre-échange n’est pas une réalité naturelle atemporelle. Il s’agit d’un système historique qui apparait avec la civilisation industrielle. Au contraire, William Morris fait de l’association le principe anthropologiquement déterminant de l’espèce humaine:


"Je considère entièrement bestial l’état de concurrence entre les hommes ; je considère humain l’état d’association. Les relations interpersonnelles du féodalisme et les tentatives des artisans des guildes pour s’associer firent que la concurrence resta embryonnaire au Moyen Age et ne trouva son plein développement qu’au dix-neuvième siècle dans le système du laissez-faire, qui est en train de donner naissance, à partir de sa propre anarchie et dans la mesure même où il s’ingénie à perpétuer cette anarchie, à un esprit d’association fondé sur l’antagonisme auquel sont imputables tous les changements intervenus dans la condition passée des hommes. (L’art en ploutocratie)"


II- Le socialisme esthétique


Cette croyance en l’importance de l’association pour caractériser la vie sociale humaine conduit William Morris à défendre le socialisme contre le libéralisme économique et le capitalisme:


1- La collectivisation des moyens de production


William Morris défend un socialisme radical qui implique une collectivisation des moyens de production qui doivent être considérés comme des biens communs à l’instar de ce qui existait au Moyen-Age:


"Tous les moyens de production et de distribution de la richesse doivent être déclarés propriété commune et traités comme tels (Manifeste de la Socialist league)"


2- Le travail créateur


Le travail de l’ouvrier dans la société industrielle a perdu sa dimension créatrice et esthétique à la différence du travail artisanal. Pour William Morris, il n’y a pas de différence de nature entre l’artisanat et l’art. C’est pourquoi Art and Craft est un mouvement d’artisanat d’art tourné vers les arts décoratifs. Il y a dans le travail artisanal pas uniquement une visée utilitaire, mais également esthétique. Cette création esthétique n’est possible que parce que l’artisan est le maître de ses conditions de travail et du produit de son travail. Son travail n’est pas aliéné à un capitaliste qui l’organise et l’exploite:


"Car les choses étaient très différentes tout le temps du Moyen-Age, du XII° à la fin du XVII° siècle, alors que la classe moyenne se formait des serfs affranchis, des paysans et des artisans des corporations (guildes). Durant cette période, au moins, tout objet manufacturé, tout ce qui est susceptible d'ornement, était fait plus ou moins beau ; et la beauté n'y était pas ajoutée comme un article séparé ; tous les artisans, en effet, étaient plus ou moins artistes, et ne pouvaient s'empêcher de mettre de la beauté aux choses qu'ils faisaient. Il est facile de voir que cela n'aurait pu se produire s'ils avaient travaillé pour le bénéfice d'un maître. Ils travaillaient, au contraire, dans de telles conditions qu'ils étaient eux-mêmes les maîtres de leur temps, de leurs outils et de leurs matériaux, et, pour la plus grande partie, leurs produits étaient échangés par le simple procédé du client achetant au producteur (La vie ou la mort de l’art)".


De fait, dans la société socialiste, telle que l’imagine William Morris, le recours aux machines n’est pas uniquement guidé par un principe visant l’efficacité et la facilité. Les travailleurs peuvent au nom d’autres principes tel que le plaisir esthétique ou la qualité du produit décidé d’avoir recours au “fait main”:


"Et s’il appert que dans un secteur donné de l’industrie le recours à la main plutôt qu’à la machine permettra d’accroître à la fois le plaisir de l’ouvrier et la qualité du produit, l’on ne manquera pas de se débarrasser des machines : la chose sera alors faisable. (Comment nous vivons, comment nous pouvons vivre)".



3- L’autonomie dans le travail


L’autonomie des personnes dans la société socialiste passe par une éducation qui leur fassent acquérir des savoirs faire permettant d’assurer leur subsistance. Le travailleur ne doit pas être spécialisé au point de n’être réduit à n’être qu’un travailleur manuel ou intellectuel:


"La plupart des gens devraient savoir ferrer un cheval, tondre un mouton, moissonner un champ, le labourer avec une charrue (car je crois que nous renoncerons assez vite aux machines agricoles lorsque nous serons libres). Je pense à d’autres activités encore comme cuisiner, boulanger, coudre, etc., que chaque individu sensé peut apprendre en quelques heures et devrait parfaitement maîtriser. Tous ces arts élémentaires doivent entrer dans les moeurs, tout comme l’art d’écrire, de lire, ainsi que celui de réfléchir qui, à ma connaissance, n’est encore enseigné aujourd’hui ni à l’école ni à l’université (La société de l’avenir)".


William Morris dénonce en même temps que la perte des savoirs faire domestique, la perte de la qualité de la production qui se trouve soumise aux logiques marchandes. La société socialiste doit renouer avoir les savoirs faire domestique pour des raisons de qualité sanitaire:


"Aujourd’hui, le pain préparé par les boulangers des villages est plus mauvais encore que celui des villes. Les gens des campagnes, du moins de celles que je connais, ont cessé de fabriquer leur propre pain. Ils l’achètent à la boulangerie locale, tandis qu’il y a encore trente ans, ils le cuisaient chez eux (La société de l’Ersatz)".


4- Travail social et loisir individuel


Le travail dans la société socialiste suppose que tous s’associent et coopèrent pour réaliser les travaux nécessaires à la vie sociale. Mais ce travail socialisé n’occupe qu’une partie du temps du travailleur. Le reste de son temps, celui-ci dispose d’un loisir qui lui permet d’avoir le temps de penser et de se livrer à des projets personnels:


"Ils ressentiront davantage la nécessité de s’associer dans leur travail et dans leur vie en général. L’amélioration des conditions matérielles qu’entraînera un travail libre laissera à tous plus de loisirs et plus de temps pour penser (La société de l’avenir)".


"La somme de travail que chaque individu devra fournir pour accomplir la tâche essentielle de la société sera réduite à quelque chose comme deux ou trois heures par jour ; si bien que chacun aura d’abondants loisirs pour s’adonner à des projets intellectuels ou autres, conformes à sa nature (Manifeste de la socialist league)".


Mais en réalité, dans la société socialiste, la distinction entre travail et loisir n’est pas rigide, mais elle constitue un continnum. En effet, même lorsque les travailleurs réalisent un travail nécessaire à la survie, il ne sont pas poussés à la recherche de la rentabilité et de l’efficacité. De fait, ils peuvent prendre le temps de rendre ce travail esthétique et y trouver du plaisir. Le travail et le loisirs se trouvent alors confondus:


"En d’autres termes, une grande partie du travaille mieux fait sera pris sur le temps de loisir d’hommes délivrés de la hantise de la subsistance et désireux, comme le sont tous les hommes, voire tous les animaux, de mettre en valeur leurs talents spécifiques (Comment nous vivons, comment nous pouvons vivre)".


Si les machines ne disparaissent pas toutes, leur rôle n’est pas central dans le socialisme tel que le pense William Morris. Les travailleurs peuvent les utiliser pour diminuer la pénibilité du travail, mais ils peuvent éprouver également un plaisir ou une fierté à réaliser des travaux ardus par eux-mêmes et donc décider de ne pas y avoir recours. Là encore, l’efficacité n’est pas la valeur supérieure:


"Les machines auront probablement atteint largement leur objectif en permettant aux travailleurs d’abolir les privilèges et, à mon avis, leur nombre diminuera beaucoup. Parmi les plus importantes, certaines machines seront considérablement perfectionnées tandis que la plupart deviendront inutiles. Et puisque presque tout le monde aura le choix, selon son désir, de s’en servir ou non, si par exemple nous décidons de voyager, nous ne serons pas contraints comme aujourd’hui d’emprunter les chemins de fer pour le seul bénéfice de leurs propriétaires mais nous pourrons satisfaire nos inclinations personnelles et cheminer dans un chariot bâché ou à dos d’âne (La société de l’avenir)".


En conclusion:


La société socialiste telle que l’imagine William Morris ne repose pas sur la domination de la raison instrumentale. Elle ne repose pas sur l’efficacité, la maîtrise de la nature, la production de machines, la recherche du profit et l’exploitation des travailleurs. Il imagine alors une société se développant sur la base de communautés organisées de manière autonomes et donc plurielles dans leurs fonctionnement:


"Dans cette société, la vie sera simple, plus humaine et moins mécanique, car nous aurons renoncé en partie à la maîtrise de la nature, quitte pour cela à accepter quelques sacrifices. Cette société sera divisée en petites communautés, dont les dimensions varieront selon l’éthique sociale de chacune, mais qui ne lutteront pas pour la suprématie et écarteront avec dégoût l’idée d’une race élue (La société de l’avenir)".

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