Pédagogie et nouvelles technologies

 

 

Dans la société néolibérale, à l'heure du « capitalisme connexionniste » (Luc Boltanski), les enseignants reçoivent du plus en plus d'incitation à utiliser les nouvelles technologies numériques pour les appliquer à l'enseignement.

 

Les industries culturelles occupent dans l'économie du capitalisme connexionniste, une place non négligeable. Au sein de celles-ci, le jeu video est devenu la première industrie culturelle devant le cinéma. Pour l'essentiel, la forme capitaliste réduit les productions de jeux videos à n'être que des jeux haschich (pour reprendre l'expression de Celestin Freinet).

 

Suivant l'anthropologie utilitariste qui considère qu'il faut s'appuyer sur le plaisir pour faire apprendre l'enfant, les enseignants sont incités à utiliser ce qui peut s'apparenter au jeu. Dans le monde numérique, cela prend la forme du serious game. Il s'agit d'utiliser des « jeux » dit sérieux pour faire apprendre les élèves en s'appuyant sur le plaisir du jeu. L’abolition de la distinction entre le jeu et le sérieux participe de l’ironie postmoderne.

 

On peut également se demander dans quelle mesure l’usage du tableau numérique interactif ne participe pas de la société du spectacle dans laquelle nous vivons. Il s’agit alors de transformer le cours en un spectacle avec des images et des animations. Mais il est possible de se demander alors si cette spectacularisation de l’enseignement ne risque pas de s’effectuer au détriment du contenu, dans une logique de la captation de l’attention des élèves, au détriment d’une construction active des enseignements. Il s’agit pour l’école de résister à la concurrence engendrée par l’économie de l’attention.

 

De Proudhon à Simone Weil, les penseurs du mouvement ouvrier ont insisté sur la sujétion que l'industrie introduisait entre le travailleur et la machine : au lieu d'être le maître de la machine, l'ouvrier se trouvait réduit à être au service de la machine. Proudhon déjà en son temps mettait en relief comment la machine n'avait pas seulement disqualifiée le travail humain, mais qu'elle n'avait pu le faire que parce qu'elle-même pouvait prétendre à une compétence égale au travailleur. La machine introduit alors une dualisme entre le corps et l’esprit du travailleur: son corps est sollicité, mais son esprit s’abrutit dans son travail. L'économie industrielle depuis le XIXe siècle a organisé la concurrence entre les travailleurs et les machines.

 

Cela conduit à formuler trois séries de question sur le devenir des nouvelles technologie dans l’enseignement :

 

a) La première : Consiste à savoir si l'introduction de ces nouvelles technologies ne conduit pas à disqualifier le travail de l'enseignant ? Si celui-ci ne se trouvera pas réduit à terme à ne plus être qu'un instrument au service des machines éducatives ? S'il ne se trouvera pas contraint d'organiser sa pédagogie relativement à la configuration technique de ces nouvelles technologies au lieu de s'adapter aux besoins des élèves ?

 

b) La deuxième : Est-ce que ces nouvelles technologies ne vont pas conduire à appauvrir le travail des élèves et donc leur personnalité ? Plus la machine devient performante, plus elle peut prendre en charge des savoirs faire que l'élève n'apprend plus à développer: disparition du calcul mental, de l’écriture cursive...

 

c) La troisième : Des syndicalistes révolutionnaires, comme Edouard Berth, avaient développé une pensée qui opposait le travail vivant des ouvriers et l'abstraction rationnelle de la machine étatique. Avec l'introduction des nouvelles technologies, se pose deux questions relativement aux effets cognitives de ces technologies.

Peut-on considérer que les enseignants seront capable de développer les qualités intellectuelles des élèves qui leur permettront d'éviter de devenir obsolète dans la compétition qui les opposera aux machines ?

Au contraire, ne risque-t-on pas d'assister à un alignement de la pensée des élèves sur les formes cognitives des nouvelles technologies ? En étant formé sur ces nouvelles technologies numériques, les élèves ne vont-ils pas développer une forme de pensée logique au détriment d'autres types de pensée plus intuitives ou émotionnelles.

Le livre par exemple était un support de la pensée humaine, mais il ne développait pas en lui-même sa propre logique de pensée. Or l'ordinateur fonctionne selon une seule modalité de pensée qui est celle de la logique binaire.

Quelles places peuvent avoir dans un monde dominé par la logique de la machine, les sentiments, les évaluations morales ou encore les questions sur le sens de l'existence ?

 

 

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