Activité mentale et émancipation

 

 

Les travaux en psychologie cognitive ont mis en avant l’importance de l’activité mentale autonome des sujets apprenants même dans des situations “magistro-centrées”. Cette activité mentale intervient également lorsque le sujet se trouve en situation d’apprentissage auto-dirigé dans le cas par exemple de pratiques d’autodidaxie. Il peut-être à cet égard intéressant de comparer certains apports de la psychologie cognitive contemporaine avec des pratiques pédagogiques plus anciennes, comme par exemple la méthode d’enseignement universel de Joseph Jacotot (1770-1840).

 

Egalité des intelligences et différentiel de volonté

 

Joseph Jacotot, le Maître ignorant étudié par Jacques Rancière, proclame que les différences dans la réussite des apprentissages ne se situe pas dans une différence d’intelligence, mais dans un différentiel de volonté. Le rôle du maître n’est pas d’intervenir dans la formation de l’intelligence de ses élèves, mais de maintenir leur volonté:

L’homme – et l’enfant en particulier – peut avoir besoin d’un maître quand sa volonté n’est pas assez forte pour le mettre et le tenir sur la voie. Mais cette sujétion est purement de volonté à volonté. Elle devient abrutissante quand elle lie une intelligence à une autre intelligence” (Rancière, Le maître ignorant).

 

Comment interpréter dans les termes de la psychologie moderne la position de Jacotot ?

 

Tout d’abord, Jacotot peut être perçu comme un critique des théories contemporaines du quotient intellectuel qui affirment que le différentiel de réussite scolaire des élèves se trouve dans leur capacité innée de raisonnement logico-mathématique. Thèses d’autant plus critiquable lorsque l’on sait que les défenseurs de ces positions sont également ceux qui mettent en avant les 30% d’échec scolaire des élèves à haut quotient intellectuel.

 

De même, Jacotot pourrait être présenté comme un critique des méthodes d’éducabilité cognitive. En effet, il ne s’agit pas d’améliorer les compétences de raisonnement abstrait pour faire réussir les élèves.

 

Ce qui caractérise ceux qui réussissent et ceux qui connaissent une situation de blocage ne tient pas à une différence d’intelligence, mais dans ce que la psychologie moderne qualifie d’engagement dans la tâche. La psychologue américaine Anne Roe dans une étude sur des scientifiques avait montré que ce qui les caractérisaient par rapport au reste de la population n’était pas des capacités intellectuelles hors du commun, mais leur capacité d’engagement dans la tâche.

 

La méthode des questions et la mise en lien

 

Jacotot précaunise de faire apprendre un premier livre aux élèves. L’enseignant passe dans la méthode de Jacotot un temps important à poser des questions aux élèves qui les oblige pour y répondre à faire des inférences au sujet du livre qu’ils ont appris. Une autre précaunisation de Jacotot consiste en ce que les élèves fassent continuellement des liens entre tout ce qu’ils apprennent et ce premier livre.

 

Aussi étrange qui puisse paraître cette méthode, elle n’est pas totalement décalée avec les résultats obtenus par les études contemporaines en psychologie cognitive. Celles-ci insistent sur l’importance de l’activité mentale de l’apprenant: se poser des questions et chercher à y répondre, faire des liens et établir des relations, sont des méthodes qui favorisent à la fois la compréhension et la mémorisation.

 

A vrai dire, ces études disqualifient certes certaines méthodes, mais elles mettent en relief également pourquoi un certain nombre de stratégies d’apprentissages utilisées depuis fort longtemps fonctionnent. En effet, les méthodes de mémorisation comme le “théatre de la mémoire” (à la Renaissance) reposent sur le fait qu’elles organisent et mettent en lien l’ensemble du savoir. C’est d’ailleurs une recommandation que l’on trouve également présente dans la Grande didactique de Coménius.

 

L’importance de la répetition

 

L’importance que Jacotot accorde à l’apprentissage par coeur et à la répétition peut apparaitre comme désuet. On peut reprocher à cette méthode de risquer de favoriser le “perroquetisme” (pour reprendre une expression de Sebastien Faure critiquant le fait de savoir par coeur sans comprendre).

 

En fait en combinant ce qui a été dit précédement sur les questions et la mise en lien, il est possible d’effectuer un pont entre la méthode de Jacotot et les recherches contemporaines sur la mémoire sémantique.

 

Les travaux d’Alain Lieury ont mis en lumière la corrélation entre la mémoire sémantique (et non le raisonnement) et la réussite scolaire. Or la mémoire sémantique ne se réduit pas à la mémoire lexicale, il s’agit d’une mémoire du sens des mots qui organise des informations liées à un concept. Il s’agit donc d’une mémoire intelligente.

 

Enfin, les travaux sur la mémorisation à long terme montre l’importance de la répétition fractionnée dans le temps pour éviter les effets de “bachotage” (mémoire à court terme).

 

 

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