L'école comme fabrique anthropologique

 

Les pédagogies actives entendent s'appuyer sur la spontanéité du désir présent en chaque enfant afin de lui permettre de développer sa personnalité. Néanmoins, au sein du système scolaire, cette spontanéité vitale se heurte à d'autres projets.

 

La discipline scolaire constitue l'application d'une règle rationnelle afin de pratiquer un dressage de cette spontanéité.

 

- La pédagogie républicaine et le modèle kantien

 

Le modèle kantien conduit à penser l'enfant comme englué dans sa sensibilité. L'enfant est pris dans l'immédiateté égoïste de ses sensations et de ses sentiments. Une telle conception de l'enfance pourrait être rapprochée du stade pré-conventionnel en moral chez Kohlberg.

 

Néanmoins, l'école doit se donner pour objectif de conduire l'ensemble des élèves, et en particulier des élèves des classes populaires, au stade conventionnel. Il s'agit de faire preuve de conformisme moral et de légalisme. Il faut ainsi inculquer aux élèves issus des classes populaires, les savoirs-êtres nécessaires à la vie en société - dans le cadre d'une démocratie représentative - et aux emplois d'exécution.

 

A l'élite, il revient d'accéder au stade post-conventionnel de la morale. L'institution scolaire doit construire l'individu comme un sujet autonome (Althusser, Foucault). Le sujet autonome est celui qui a intériorisé la capacité à obéir à des règles rationnelles. Il est capable d'y obéir en invoquant non pas une contrainte légale, mais une obligation morale intérieure.

 

Le modèle républicain construit donc les individus en fonction de leur place future dans la hiérarchie sociale et l'appareil de production : conformisme social pour les exécutants et autonomie pour l'élite.

 

- L'école néolibérale et le modèle utilitariste

 

Avec l'introduction des pratiques de management du privé au sein de l'Etat, il est possible de considérer que l'on assiste progressivement au passage d'une école républicaine à une école néolibérale.

 

La spontanéité vitale de l'élève est soumise à des dispositifs scolaires qui visent à le construire comme un homo oeconomicus, c'est-à-dire comme des individus qui soumettent leur désir à une rationalité calculante en vue d'optimiser leur plaisir. Il ne s'agit pas contrairement à ce qu'affirment les pédagogies actives d'agir pour se réaliser en tant qu'individu, mais de désirer pour satisfaire son plaisir dans la consommation.

 

Le principal dispositif de cette transformation, c'est le lien plus étroit qui s'établit entre compétition scolaire, diplôme et emploi. Aller à l'école, c'est avant tout s'inscrire dans une compétition scolaire qui vise l'obtention d'un emploi.

 

La compétition scolaire n'est que le premier moment de la carrière professionnelle, pensée comme une concurrence inter-individuelle. Alors qu'en réalité la compétition est inégale dès le départ, les élèves intériorisent que leurs résultats scolaires ne tiennent qu'au mérite de chacun.

 

A destination de la future élite économique, il faut en outre développer chez eux l'esprit d'initiative entreprenarial. A ce titre la rationalité de l'homo economicus n'est pas suffisante car il ne faut pas seulement être un consommateur, il faut être également un créateur d'entreprise. Il peut être intéressant d'introduire des méthodes actives qui visent à développer la capacité d'innovation chez les futurs manager ou ingénieurs.

 

En fait contrairement à ce que laisse entendre le discours républicain sur l’école, les règles scolaires portaient déjà en elles-mêmes la possibilité de la transformation de l’école en marché. En effet, les règles de la compétition scolaire présentaient déjà des homologies structurales avec le marché. Il était dès lors très aisé de transformer l’école d’une fabrique de clercs à une fabrique d’homo oeconomicus. Ce lien entre la vocation religieuse et l’esprit du capitalisme a déjà été mise en lumière sous une autre forme par Weber.

 

- Les curricula cachés du métier d'élève

 

En exerçant leur métier d'élève, ceux-ci n'apprennent pas seulement le programme officiel, mais également des curricula cachés. S'il s'agit toujours de former des travailleurs, l'ethos qui leur est inculqué s'est transformé. La sélection sociale par les humanités assurait une sélection sur le modèle religieux des clercs. L'école républicaine s'est constituée en prenant pour exemple les écoles religieuses. L'école néolibérale repose sur l'inculcation d'une rationalité calculante dont la sélection par les mathématiques ne constitue que l'un des aspects. L'individu doit apprendre à optimiser ses ressources, à maximaliser le ratio coût/avantage. Il doit apprendre à devenir un homo economicus.

 

A ces curricula cachés de l'institution, répondent les résistances infrapolitique des élèves. Les élèves développent leurs propres stratégies pour répondre à cette discipline et à ces injonctions : ne pas s'intéresser au cours et bavarder, faire semblant de prendre des notes en cours, recopier des corrigés sur internet... Néanmoins, ces techniques ne sont que l'apprentissage des pratiques de micro-résistance qui leur rendront supportable au quotidien leur futur emploi évitant ainsi le risque d'une remise en question plus radicale du système.

 

Mieux encore, les élèves qui sont les plus rétives au quotidien à la discipline scolaire, peuvent être ceux qui l'intériorisent en réalité le mieux dans la vie sociale et pour leur futur emploi. Ils adhèrent à l'idée que la vie sociale suppose un respect le plus conformiste qui soit aux règles légales. Ils admettent que les individus n'étant pas capables par eux-mêmes de se soumettre aux règles, il faut un pouvoir autoritaire et une hiérarchie qui les y contraignent. Ils intériorisent paradoxalement que leur rôle de futur citoyen et de travailleur consistera à se soumettre au mieux aux règles. C'est ce que font d'ailleurs apparaître les bilans de savoir de l'équipe ESCOL. Les élèves les plus en difficultés scolairement retiennent du rôle du bon élève qu'il écoute bien, qu'il ne bavarde pas et qu'il reste tranquille sur sa chaise.

 

- La fonction de l'enseignant

 

L'enseignant continue à exercer ses fonctions disciplinaires traditionnelles : faire régner le silence, imposer de rester assis, contrôler les heures de présences, faire faire des exercices… Autant de savoirs-êtres qu'il est nécessaire que les élèves intègrent dans le cadre de leurs futures fonctions professionnelles...

 

Il doit en outre organiser la compétition en soumettant les élèves à des évaluations. Cette compétition a changée de sens. Elle n'est plus tant l'expression de la méritocratie républicaine qu'une forme de la concurrence interindividuelle au sein du marché scolaire.

 

Enfin, il s'agit pour l'enseignant d'encadrer le projet d'orientation d'étude et professionnelle des élèves. Il faut aider les élèves à optimiser leur ressources. Cela passe par exemple par le fait de leur déconseiller des études présentées comme n'ayant que peu de débouchés professionnels.

 

 

 

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Commentaires : 2
  • #1

    B.Roche (dimanche, 30 mars 2014 19:35)

    "l'ethos qui leur ai inculqué "
    Au risque assumé de paraître vieux jeu, j'estime que la prose d'un institut de recherche se doit, même à minima, de respecter un français élémentaire et de distinguer les auxililiaires être et avoir!

  • #2

    Irène (dimanche, 30 mars 2014 19:44)

    Merci pour votre remarque, c'est corrigé...

    Le français n'étant pas une langue transparente, mais opaque, il possède cette particularité de produire des dyslexiques et des dysorthographiques:
    http://edu.ge.ch/beph/spip.php?article122