D’une radicalité pragmatique à l’étude des rapports sociaux (I)

Conférence d’Irène Pereira . mercredi 23 octobre 2013 donnée à Bruxelles à l’invitation de l’Université Saint Louis.

 

Présentation des travaux de recherche:

 

Sans vouloir utiliser les techniques du « storytelling », mais en accord avec ce qui me semble caractériser l’approche pragmatiste telle que je la conçois, je souhaite en particulier mettre en lien mon travail universitaire avec ma trajectoire sociale.

Cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que l’approche pragmatiste suppose pour moi une méthode d’enquête qui n’introduit pas une coupure entre la science et la vie. Elle implique une continuité existentielle de l’expérience. Cette idée, je la reprends au philosophe américain John Dewey, en particulier dans la lecture qu’en fait Richard Shusterman dans son ouvrage Vivre la philosophie.

De fait, je n’aurai sans doute pas été conduite à élaborer et à travailler sur l’hypothèse d’une « radicalité pragmatique », si je n’avais pas été engagée dans un mouvement social au moment où je rédigeais mon mémoire de Master II en philosophie sur John Dewey. En effet, les hypothèses sur lesquelles j’ai travaillé durant ma thèse de doctorat et qui ont ensuite donné lieu à l’ouvrage Peut-on être radical et pragmatique ? ont commencé à émerger de mon expérience en 2006 durant le mouvement contre le CPE (Contrat première embauche). Ce projet, porté par un gouvernement de droite, visait à employer les jeunes dans une situation de précarité qui devait durer deux ans sous prétexte de lutter contre leur chômage.

Mais cette expérience militante me renvoie plus profondément encore à une trajectoire sociale. Je dirai qu’aujourd’hui c’est cette expérience là qui oriente encore davantage mes travaux. Quelle est cette expérience ? Sartre, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, a théorisé l’expérience de l’absurde pour une génération. Ma réflexion actuelle est marquée, non pas tant par une expérience existentielle, mais une expérience sociale de l’absurde. Ce sentiment de l’absurdité sociale est certainement celui de nombre de jeunes qui sont actuellement confrontés au décalage entre leur investissement dans la réussite scolaire et universitaire, et les débouchés professionnels de cet investissement.

Les études comparatives internationales PISA sur le système scolaire français montrent que, plus que beaucoup d’autres systèmes, il reproduit les inégalités sociales, en particulier vis-à-vis des personnes issues des classes populaires et immigrées. Les deux sont d’ailleurs bien souvent liés : les enfants issus de l'immigration ont des parents occupant des emplois qui sont ceux des classes populaires. Bien qu’issue des classes populaires immigrées, j’ai pu poursuivre des études, néanmoins au prix d’un certain nombre de difficultés. En 2006, lorsqu’a éclaté le mouvement anti-CPE, j’étais non seulement étudiante, mais salariée. Pour tout dire, j’ai effectué mes études en philosophie par correspondance, car pour vivre, je travaillais comme surveillante de salles de musées. Lorsque j’ai achevé ma thèse de doctorat, malgré la publication de plusieurs ouvrages tirés de cette thèse et d'autres travaux, j’ai été confrontée, comme la plupart des docteurs en sciences sociales, à la pénurie de postes. Cette situation n’est pas propre aux sciences sociales : de manière générale, il est possible de dire que la durée où l’on est un « jeune précaire » qui cherche à s’insérer sur un emploi stable dans le marché du travail va pour beaucoup de jeunes jusqu’à au moins 30 ans et souvent au moins 40 ans lorsque l’on est chercheur.

Pour améliorer ma situation sociale, j’ai donc passé le concours de professeur de philosophie dans le secondaire en 2011. Je vais à cet égard prendre un exemple tout à fait significatif de ce que j’appelle l’expérience de « l’absurdité sociale ». En 2011, j’ai été invitée dans un important colloque de science politique à l’Université de Louvain-la-neuve à effectuer une conférence en plénière. Dans le même temps, l’institution scolaire où j’enseignais a jugé que je « ne maîtrisais pas le français pour enseigner et communiquer » et que je n’agissais pas comme fonctionnaire de l’Etat. Cette dernière accusation n’a jamais été justifiée. On m'a alors contrainte à refaire une année de stage. J’ai donc connu une période d’essai de deux ans : ce que j’avais combattu lors du mouvement anti-CPE. Je pourrai multiplier ce genre d’exemples décrivant ce que j’appelle l’expérience de l’absurdité sociale. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une expérience individuelle, mais de la situation à laquelle sont confrontés bon nombre de jeunes actifs, en particulier lorsque, comme moi, ils sont issus de l’immigration et des classes populaires….

Ce qui m’apparaît le plus absurde dans cette situation, c’est l’accent qui est mis aujourd’hui dans le discours public sur la lutte contre la reproduction des inégalités sociales par le système scolaire. Pourtant, lorsque je prends l’exemple de mon expérience – qui n’est pas isolée – je ne pense pas que l’institution scolaire et la société française soient prêtes à se donner les moyens de ces objectifs. Je vais prendre pour l’illustrer et terminer cette introduction un dernier exemple. Lors de la rentrée de septembre 2013, on m’a demandé d’assurer des cours de remédiation cognitive pour des élèves en difficulté scolaire. Il m’a été en particulier demandé de leur donner des cours d’orthographe. J’ai répondu que je ne pouvais pas le faire car j’ai un problème de dyslexique. On m’a répondu, mais alors qu’est-ce que vous allez bien pouvoir leur apprendre ?

 

  Cette introduction, qui s’appuie sur des éléments tirés d’une expérience personnelle permet, je pense, d’éclairer les orientations de mon travail. Certes, je partage avec ce que j’appellerai une conception postmoderne ou post-structuraliste le souci de mettre en relief les capacités d’émancipation des acteurs. A vrai dire, ma trajectoire sociale est bien également l’illustration de cela : la lutte d’un individu pour s’émanciper de la reproduction sociale. Mais en même temps, je ne peux souscrire à une approche par trop « idéaliste » qui invisibilise les « assignations sociales » au profit d’un simple discours sur les capacités. C’est pourquoi, si je devais résumer le travail que je vais présenter dans ces grandes lignes en une phrase, je dirais qu’il consiste, à partir d’une approche pragmatique, à étudier les rapports sociaux. Cette méthode je l’appelle matérialisme pragmatique.

 

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