Chamayou Grégoire, Théorie du drone.

 

Editions La Fabrique, 2013, 370 p., 14 euros

 

 

 

Tout commence comme une scène de jeu de simulation de tir aérien dans une salle de jeux vidéo, sauf qu’il ne s’agit pas d’adolescents, mais de militaires américains, et qu’il ne s’agit pas de cibles virtuelles, mais de combattants afghans situés à des milliers de kilomètres de là.

 

Le 20 mai 2013, France Info diffusait une petite chronique enthousiaste sur les développements civils des drones, dont l’une application récente a été la prise d’images aériennes du tour de France. Pourtant, Grégoire Chamayou le rappelle, l’armée américaine elle-même s’est demandée si ce type de drone, utilisé par exemple pour des reportages, ne pouvait pas être employé à commettre des attentats.

 

Mais ce n’est pas tant à ce genre d’usages, armes des faibles ou applications civils, que Grégoire Chamayou s’intéresse. C’est à l’emploi bien réel de ces petits avions téléguidés sans pilote dans les conflits militaires qu’il consacre sa réflexion. Il s’étonne. Tout un discours philosophique et militaire met en avant le rôle éthique du drone dans les conflits. Pourtant ce n’est pas à larguer des colis humanitaires qu’est employé le drone, et pas non plus seulement à surveiller, mais à tuer. Car il y a bien eu une transformation profonde dans l’ontologie du drone : d’instrument de surveillance, il est devenu une arme létale.

 

Gregoire Chamayou, chercheur en philosophie au CNRS, a décidé de faire du drone un objet de réflexion philosophique. Comme il le note, si la philosophie a pour fonction de penser des transformations profondes d’une époque, alors le drone dans l’art de la guerre présente un exemple historique de ce genre.

 

Le drone, comme l’invention des armes à feu à la fin du Moyen-âge, conduit à une transformation profonde de la pratique et de l’éthique militaire. Lorsque les armes à feu ont été introduites, elles ont permis de limiter le corps à corps tout en transperçant les armures les plus solides. Cela a été la fin de la chevalerie. C’est à une transformation semblable que nous conduit à réfléchir l’auteur, celle de la fin des chevaliers du ciel. Le drone, c’est la mise au rancart de Top Gun.

 

Il est ainsi possible de reprendre quelques exemples de dimensions philosophiques sur lesquelles s’interroge Grégoire Chamayou.

 

Tout d’abord la question de la distance spatiale : avec le drone, il devient possible de tuer en se situant au delà de la distance que peut viser la vue humaine. La cible se trouve à des milliers de kilomètres. Le drone réalise un vieux fantasme militaire. Il permet d’éliminer l’adversaire en préservant l’intégrité physique de ses propres combattants.

 

Mais se pose alors une question éthique. Certes, les défenseurs américains de l’éthique militaire du drone mettent en avant cette préservation de l’intégrité physique des combattants américains. Néanmoins, on peut s’interroger sur ce que cela signifie par rapport aux valeurs traditionnelles guerrières, qui reposaient sur le courage des combattants qui risquaient leur vie. Qu’est-ce qu’un soldat qui tue un combattant sans risquer sa propre intégrité physique alors que l’adversaire, lui, est exposé à ce risque ?

 

Cette question se pose avec d’autant plus d’acuité lorsque cette inégalité dans le risque entre combattants est creusée par l’inégale maîtrise technique liée à une inégalité économique. Car l’éthique militaire du drone sacralise la vie du militaire occidental tout en légitimant la mort du combattant de guérilla des pays économiquement sous développés. Il est une marque pour les Etats-Unis du triomphe de leur supériorité économique et technologique.

 

A travers ces pages, Gregoire Chamayou ne partage pas seulement une réflexion philosophique, mais laisse transparaître le sentiment d’indignation morale que fait naître en lui l’usage militaire de ces drones.

 

 

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