Sorel lecteur de Nietzsche (II)

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Deuxième partie: Le type de l’américain comme exemple contemporain d’une éthique des vertus

 

De manière étonnante, à première vue, Sorel voit dans les colons américains le persistance actuelle du type humain dont les vertus correspondent à la morale du maître. Une citation empruntée à De Rousiers montre comment Sorel établit un lien entre ce type moral chez Nietzsche et les théories de Bergson sur l’élan vital. L’éthique du maître est celle de l’homme d’action, de celui qui crée une nouvelle civilisation avant tout par l’action plutôt que par les oeuvres de l’esprit:

 

Je crois que si Nietzsche n'avait pas été autant dominé par ses souvenirs de professeur de philologie, il aurait vu que le maître existe encore sous nos yeux, et que c'est lui qui fait, à l'heure actuelle, l'extraordinaire grandeur des États-Unis ; il aurait été frappé des singulières analogies qui existent entre le yankee, apte à toutes les besognes, et l'ancien marin grec, tantôt pirate, tantôt colon ou marchand ; il aurait surtout établi un parallèle entre le héros antique et l'homme qui se lance à la conquête du Far-West. P. De Rousiers a peint, d'une manière excellente, le type du maître: «Pour devenir et rester américain, il faut considérer la vie comme une lutte et non comme un plaisir, y rechercher l'effort victorieux, l'action énergique et efficace, plus que l'agrément, plus que le loisir embelli par la culture des arts, et les raffinements propres à d'autres sociétés. Partout... nous avons constaté que ce qui fait réussir l'Américain, ce qui constitue son type,... c'est la valeur morale, l'énergie personnelle, l'énergie agissante, l'énergie créatrice».

 

[...]

 

Sorel parvient à la première conclusion de son argumentation. Il s’agit bien de montrer à travers les exemples précédents que le type d’homme correspondant à la morale aristocratique n’est pas propre à une époque particulière, qu’il n’a pas disparu avec la Grèce classique:

 

Je ne suis pas de ceux qui regardent le type achéen, chanté par Homère, le héros indompté, confiant dans sa force et se plaçant au-dessus des règles, comme devant disparaître dans l'avenir. Si on a cru souvent à sa future disparition, c'est qu'on s'est imaginé que les valeurs homériques étaient inconciliables avec d'autres valeurs issues d'un principe tout autre ; Nietzsche avait commis cette erreur, qui devait s'imposer à tous les gens qui croient à la nécessité de l'unité dans la pensée. Il est tout à fait évident que la liberté serait gravement compromise si les hommes en venaient à regarder les valeurs homériques (qui sont bien près des valeurs cornéliennes) comme étant seulement propres aux peuples barbares. Bien des problèmes moraux cesseraient de forcer l'humanité au progrès, si quelque personnage révolté ne forçait le peuple à rentrer en lui-même. Et l'art, qui est bien quelque chose aussi, perdrait le plus beau fleuron de sa couronne.

 

C’est en particulier dans la création artistique que Sorel voit l’expression de ce type humain. La valorisation de la création artistique est un motif récurrent de la pensée de Sorel. Cela correspond tout d’abord au fait que l’art renvoie pour lui au mouvement de la création et de l’action: ce que la science inspirée de la méthode physique ne peut pas expliquer. De fait, l’écriture scientifique devrait pour Sorel s’inspirer au moins en partie de la production littéraire. Il s’agit d’une thématique qu’il reprend aux Données immédiates de la conscience de Bergson. Un second aspect apparaît dans cette valorisation de l’art, c’est la thèse selon laquelle les idées naissent de l’action et non le contraire. Il s’agit d’une thèse présente chez Proudhon. Cette valorisation de l’action s’oppose au spiritualisme dominant en philosophie. Dernier aspect, l’artiste et l’ouvrier sont tous les deux des créateurs. La poiesis (le faire) de l’artiste et de l’ouvrier sont de même nature:

 

Les philosophes sont mal disposés à admettre le droit pour l'art de maintenir le culte de la «volonté de puissance» ; il leur semble qu'ils devraient donner des leçons aux artistes et non en recevoir d'eux ; ils estiment que, seuls, les sentiments brevetés par les universités ont le droit de se manifester dans la poésie. L'art, tout comme l'économie, n'a jamais voulu se plier aux exigences des idéologues ; il se permet de troubler leurs plans d'harmonie sociale ; l'humanité s'est trop bien trouvée de la liberté de l'art pour qu'elle songe à la subordonner aux fabricants de plates sociologies. Les marxistes sont habitués à voir les idéologues prendre les choses à l' envers et, à l'encontre de leurs ennemis, ils doivent regarder l'art comme une réalité qui fait naître des idées et non comme une application d'idées”.

 

[...]

 

Sorel, à la différence de Nietzsche, n’effectue pas avant tout une critique de Socrate, mais c’est plutôt dans l’oeuvre d’Aristote qu’il voit un affadissement et une transformation de la morale aristocratique. Cela tient tout d’abord à un contexte sociologique: la place moindre qu’occupent la production dans les activités sociales et la guerre dans l’élite urbaine. Il s’ensuit un accent mis sur le bonheur chez Aristote. Cela se caractérise également par la valorisation de la philia (l’amitié). Enfin, la morale d’Aristote, est une morale de la vertu définie comme juste milieu. Ce qui est éliminé, c’est d’une part la conflictualité et d’autre part l’excès que suppose toute existence qui accepte de risquer sa vie.

Sorel fait ensuite un lien entre la morale d’Aristote et l’économie utilitariste. En effet, dans cette dernière, la finalité de l’existence est la réalisation du bonheur par optimisation de son plaisir. Aristote, par l’accent mis sur le bonheur et la juste mesure, indique la voie vers le type d’individu que Nietzsche appelle “le dernier homme”:

 

Les idées qui ont cours chez les moralistes modernes viennent, pour une très notable partie, de la Grèce décadente ; Aristote, vivant dans une époque de transition, combina des valeurs anciennes avec les valeurs qui devaient dominer de plus en plus ; la guerre et la production avaient cessé de préoccuper les gens les plus distingués des villes, qui cherchaient à s'assurer une douce existence ; il s'agissait surtout d'établir des rapports d'amitié entre des hommes bien élevés et la règle fondamentale sera donc de demeurer toujours dans un juste milieu ; la nouvelle morale devra s'acquérir surtout par les habitudes que prendra le jeune grec en fréquentant une société cultivée. On peut dire que nous sommes ici sur le terrain de la morale des consommateurs ; il ne faut pas s'étonner si des théologiens catholiques trouvent encore la morale d'Aristote excellente, car ils se placent, eux aussi, au même point de vue des consommateurs.”

 

[...]

 

L’enjeu de cette discussion apparaît lorsque Sorel introduit la question du monde ouvrier. En effet, pour lui, la morale des producteurs ne renvoie pas à l’esclave tel que le décrit Aristote: celui d’un instrument au service des citoyens. Au contraire, le syndicalisme révolutionnaire, par la manière dont il revendique ses droits - y compris par l’usage de la violence -, montre que les ouvriers ne correspondent pas au type d’homme que décrit Aristote lorsqu’il parle des esclaves. Cette conception provient du fait qu’Aristote supprime de l’activité de production toute capacité intellectuelle. Celles-ci se trouvent réservées au loisirs: la politique et la philosophie.

Pour Sorel, les socialistes, qui s’appuient sur l’Etat, réitèrent cette division sociale du travail entre le corps et l’esprit, entre les activités manuelles et intellectuelles. L’usage qui est fait de la science apparaît ainsi comme un instrument de domination technocratique de cette classe d’intellectuels.

 

Il est facile d'observer que, pendant très longtemps, les modernes n'ont pas cru qu'il y eût autre chose à dire des travailleurs que ce qu'en avait dit Aristote : on leur donnera des ordres ; on les reprendra avec douceur comme des enfants ; on les traitera comme des instruments passifs qui n'ont pas besoin de penser. Le syndicalisme révolutionnaire serait impossible si le monde ouvrier devait avoir une telle morale de faibles; le socialisme d'État s'en accommoderait parfaitement, au contraire, puisqu'il est fondé sur la division de la société en une classe de producteurs et une classe de penseurs appliquant à la production les données de la science.”

 

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