Communisme et féminisme dans la controverse entre Déjacque et Proudhon

 

Tout au long de son oeuvre, Proudhon s’est montré opposé au communisme et au mouvement d’émancipation des femmes. Ces deux positions ont été critiquées par l’anarchiste Joseph Déjacque. La question que l’on peut alors se poser est la suivante: Y-a-t-il un lien entre ces deux positions ? Et si oui, pourquoi ?

 

Proudhon reproche au communisme son caractère autoritaire et liberticide pour l’individu. S’il voit dans le patriarcat l’origine du principe d’autorité que l’on trouve dans le pouvoir théologique et étatique, pour autant il refuse de considérer qu’il doit y avoir une analogie de traitement entre la famille et la cité. Il voit là encore dans le maintien de la famille un rempart contre l’intrusion du pouvoir politique dans la sphère de l’intime1.

 

Déjacque ne partage pas du tout ces vues de Proudhon. L’objectif pour lui, c’est de rétablir l’humanité comme une communauté fraternelle. Mais cela n’est possible qu’en remettant en cause l’inégalité sociale:

 

Proclamez la liberté, l'égalité, la fraternité, l'indivisibilité de l'être-humain. Dites cela : c'est de salut public. Déclarez l'Humanité en danger; appelez en masse l'homme et la femme à rejeter hors des frontières sociales les préjugés envahisseurs” (Lettre de 1857)

 

Or l’inégalité sociale liée à l’exploitation, on la trouve entre la bourgeoisie et le prolétariat, et entre l’homme et la femme. Il s’agit donc de parvenir à l’égalité sexuelle et économique. Il faut donc pour cela pour Déjacque abolir le contrat. En effet, la forme contractuelle est la condition de possibilité juridique de l’inégalité car elle garantit la propriété privée et les liens du mariage:

 

Sans doute le droit conventionnel, le contrat, la loi, même universellement et directement exercés, ne sont pas le droit naturel, la justice. C’est un compromis entre l’anarchie et l’autorité, et tout ce qui n’est pas complètement la justice est l’injustice. L’échange direct, cette réforme inaugurée dans les idées populaires par Proudhon, est encore du juste-milieu” (“L’échange”, in Le libertaire, n°6, 1858)

 

Il s’agit donc pour Déjacque d’abolir le contrat afin d’instaurer une forme de communisme, non pas autoritaire, mais reposant sur le libre-échange:

 

Arrivez-en à la communauté-anarchique, c’est-à-dire l’état social où chacun serait libre de produire et de consommer à volonté et selon sa fantaisie sans avoir de contrôle à exercer ou à subir de qui que ce soit ou sur qui que ce soit, où la balance entre la production et la consommation s’établirait naturellement, non plus par la détention préventive et arbitraire aux mains des uns ou des autres, mais par la libre circulation des forces et des besoins de chacun.(Lettre de 1857)

 

Sur le plan des relations entre les sexes, en abolissant le contrat de mariage, se mettrait en place une communauté reposant sur un libre-échange amoureux:

 

Hommes et femmes font l’amour quand il leur plaît, comme il leur plaît, et avec qui leur plaît. Liberté pleine et entière de part et d’autre. Nulle convention ou contrat légal ne les lie. L’attrait est leur seule chaîne, le plaisir leur seule règle. “ (L’humanisphère)

 

Dans sa critique de l’Etat, Déjacque établit une analogie entre le contrat comme instrument de l’échange économique inégalitaire et la loi comme principe du gouvernement:

 

C’est ce que je ne pouvais moins faire. En effet, si le contrat est la loi entre les travailleurs, la loi est le contrat entre les habitants. Une administration nationale ou départementale ou communale ne doit pas plus faire la loi qu’une administration agricole ou industrielle ne doit faire le contrat.

 

Il s’agit par conséquent dans les trois cas, pour Déjacque, de substituer à l’échange enserré par du droit l’échange naturel qui repose sur la spontanéité des relations entre êtres humains.

 

Conclusion:

A l’époque actuelle où la revendication d’un contrat de mariage apparaît comme l’expression de la reconnaissance de la liberté amoureuse et de l’égalité des droits, il peut être intéressant de rappeler qu’à d’autres époques c’est au contraire la revendication d’une abolition du contrat en général, et de mariage en particulier, qui a pu apparaître comme la condition de l’égalité et de la liberté la plus radicale.

 

1 Il faut en outre rappeler qu’en s’appuyant sur une vision du communisme tiré de la La République de Platon, un certain nombre de critiques y voit non seulement la mise en place d’une communauté économique, mais d’un communisme sexuel où les femmes sont mises en commun. Il est de ce point de vue intéressant de rappeler les analyses de l’anthroplogue Levi-Strauss sur la parenté qui ont mis en valeur comment les femmes peuvent être analysées comme des marchandises au sein d’un système d’échange.

 

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Commentaires : 1
  • #1

    luc nemeth (jeudi, 22 janvier 2015 14:44)

    1°) je suis surpris de la présentation complaisante qui est ici faite -et à propos de laquelle un simple regard sur les termes de la controverse d'époque permet de remettre les pendules à l'heure. Il n'y eut pas en effet, de la part de Déjacque, simple... désaccord, dans le cadre duquel les positions de part et d'autre auraient été légitimes, mais protestation contre les positions ordurières de Proudhon ; et ce, au moyen de l'admirable brochure "De l'Etre-humain, mâle et femelle".
    2°) c'est afficher une conception très extensive du... contrat, que de conférer au pater familias le droit de vie et de mort sur "sa" femme : car c'est bien de cela que pour Proudhon il s'agissait, même si aujourd'hui encore il y a des gens qui ne veulent pas l'admettre (et spéculent sur la crédulité du lecteur en affirmant que Proudhon aurait été banalement contaminé-par-les-préjugés-de-l'époque).
    3°) contrairement à ce qui est ici indiqué ce n'est pas la seule notion de "contrat" qui était en cause, chez Proudhon, mais l'édifice social tout entier tel qu'il le concevait et qui reposait sur la notion de PRODUCTEURS (notion par ailleurs fort ambigüe et utilisée par l'extrême-droite, quand elle entend contourner le terme "prolétariat"). "La femme", par lui considérée comme inférieure par définition et donc IMPRODUCTIVE, ne pouvait avoir sa place à égalité dans un tel édifice. Et c'est là ce qui explique tout aussi bien sa haine de... l'Anglais, et du Juif : le premier, identifié au commerce des marchandises, et le second, au commerce de l'argent -activités à ses yeux, IMPRODUCTIVES.