Corcuff Philippe, Où est passée la critique sociale ?

 

Paris, La Découverte, 2012, 317 p., 24 euros

 

L'ouvrage que propose Philippe Corcuff entend se situer à la croisée des discours savants et des cultures ordinaires. Sans omettre les discontinuités qui existent entre les deux registres, l'auteur propose un livre-atelier. De manière générale, l'ouvrage s'inscrit dans la continuité d'une problématique présente également dans De la critique (Gallimard, 2009) de Luc Boltanski. Comment est-il possible d'articuler discours critiques de la domination et pratique sociologique d'émancipation ? L'émancipation est ici définie comme « une autonomie individuelle et collective supposant certaines conditions sociales » (p.8). Pour cela, l'auteur recours à une approche inspirée des cultural studies, selon une perspective proche par exemple de celle du philosophe pragmatiste Richard Shusterman. Les cultures ordinaires (la chanson, le cinéma...) peuvent suggérer au sociologue des pistes théoriques qui sont à l'image de la modestie qu'induit la remise en cause des conceptions totalisantes.

C'est à un parcours divisé en trois parties, passant par douze chapitres, que le lecteur se trouve ainsi convié.

 

Première partie : Fragments d'un état des lieux de la critique sociale contemporaine

 

Les deux premiers chapitres de cette partie sont consacrés à l’articulation entre critique de la domination et perspective d’émancipation. L'auteur y revient en particulier sur l’opposition entre Rancière et Bourdieu. Il s’inspire des ressources d’une chanson de Michel Jonaz ou de la série Ally Mac Beal pour repenser cette tension.

Le troisième chapitre s’attache à cerner ce qui échappe en pratique à la domination dans des situations d’interaction en face à face à partir d’une enquête menée auprès d’employées de la CAF. L’auteur met en particulier en relief les ressources morales de la compassion en s’appuyant la philosophie d’Emmanuel Levinas.

Dans le dernier chapitre de cette première partie, Philippe Corcuff discute les apports et les limites dans la sociologie pragmatique à partir d’une position qu’il qualifie d’ « ironie douce », évoquant le style des chansons d’Eddy Mitchell et en particulier « La fille aux yeux couleur menthe à l’eau ».

 

Deuxième partie : Présupposés et écueils de la critique sociologique

 

Le premier chapitre propose une analyse des présupposés d’anthropologie philosophique à l’œuvre dans différentes sociologies. Cette approche a l’avantage de montrer, contrairement à ce que peut prétendre une conception positiviste et réductionniste de la sociologie, que celle-ci n’est pas totalement détachée de la philosophie et que cette dernière discipline peut au contraire permettre d’éclairer les implicites théoriques à l’œuvre dans les différentes positions sociologiques.

Le second chapitre met en valeur la place qu’a pris l’historicité dans l’analyse des phénomènes sociaux. C’est en particulier pour une pluralisation des modèles d’historicité que plaide l’auteur.

Le troisième chapitre s’attache à une critique de la tentation de la « totalité », issue de Hegel, qui serait encore à l'œuvre dans les sciences sociales. L’enjeu est ici de défendre une vision des sciences sociales qui renonce à l’illusion de produire une théorisation qui pourrait rendre compte de la totalité des phénomènes sociaux. Pour cela, l’auteur s’appuie sur des ressources issues par exemple de Pierre-Joseph Proudhon, de Merleau-Ponty, de Lévinas…

Le dernier chapitre résume l’esprit de cette seconde partie : l’auteur propose des pistes afin d’emprunter une voie qui renonce à la totalisation hégelienne sans tomber dans l’émiettement post-moderne. Ce qu’il avait par ailleurs appelé, dans un article publié en 2006, des lumières tamisées, par références à la philosophie des Lumières.

 

Troisième partie : Cheminements pluriels de la critique sociale émancipatrice

 

 

Dans le premier chapitre, l'auteur traite en nuances la question des rapports entre sciences sociales, valeur et engagement. Il effectue en particulier une relecture de Weber qui relativise la vulgate positiviste qui entoure l'expression de « neutralité axiologique ».

Dans le second chapitre, il s’intéresse à la place que pourrait occuper aujourd'hui l'économie sociale et solidaire dans une critique du capitalisme. Il s'agit en particulier d'élargir la critique sociale pour qu'elle ne s'arrête pas uniquement à la contradiction capital/travail, mais incorpore également les contradictions : capital/démocratie, capital/individualité, mais également la question féministe et postcoloniale. Cette nouvelle modalité de la critique doit en outre accorder une plus grande place à l'expérimentation d'alternatives dans lesquelle l'économie sociale et solidaire peut avoir toute sa place.

Le troisième chapitre propose des pistes à partir de Bourdieu et de Foucault pour essayer d'articuler d'un côté la critique des pouvoirs et de la domination et de l'autre l'émancipation des individus. Le dernier chapitre de l'ouvrage est un hommage à Daniel Bensaïd prenant la forme d'un itinéraire autour de la notion de mélancolie qu'il a thématisée,.

 

La conclusion

Pour terminer ce volume, l'auteur énonce quinze propositions « pour une épistémologie de la fragilité », qui reprennent les points clés développés durant l'ouvrage.

 

Remarques générales :

L'auteur propose ici des pistes de renouvellement de la critique sociale qui se caractérisent par plusieurs points. Le premier est la prise en compte de la critique pragmatiste de la position de dévoilement effectuée à l'encontre des formes de critique sociale traditionnelles. Le second point consiste dans la prise en compte d'un certain nombre de thématiques de la postmodernité, en particulier concernant la totalité ou le caractère monolithique des formes de domination. Le dernier point porte sur la place de l'individu. Les réponses apportées visent le plus souvent à proposer des pistes alternatives à des positions antinomiques traditionnelles qui peuvent apparaître bien souvent trop tranchées, que ce soit par exemple sur le rapport entre science/engagement ou Lumières/postmodernité...

 

Irène Pereira

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Marie-Pierre Najman (mardi, 07 mai 2013 10:02)

    Bonjour,

    J'ai apprécié dans cet ouvrage, comme vous le résumez très bien, "la prise en compte de la critique pragmatiste de la position de dévoilement" ainsi que celles de "la totalité ou (du) caractère monolithique des formes de domination". L'auteur met donc en garde contre un usage simpliste des "positions antinomiques traditionnelles", un usage qu'il faut garder "ouvert" et pluraliser. Néanmoins, il me semble qu'il crédite d'encore trop de puissance opératoire beaucoup de dualismes.

    Quand on réfléchit collectivement une situation pour la problématiser, c'est-à-dire en abstraire des "choses" et des "relations", c'est de fait rarement de simples dualismes qu'on établit ensemble (quand on y parvient) mais des configurations relationnelles avec davantage d'éléments que deux, et des relations autrement plus subtiles que des "contradictions". C'est vrai que nous avons tous des habitudes simplifiantes, dualisantes, mais quand il faut agir durablement à plusieurs sur des questions vitales, dans un quartier, une entreprise, un squat…, on s'aperçoit que ces habitudes dualisantes ont peu de prise et sont souvent des entraves : en bref, "ça se complique"… Il ne s'agit plus seulement de parader dans le champ politique institutionnel ou "underground" mais de créer des prises pour transformer la situation.

    Enfin, ça fait un moment que je me dis que la propension à distinguer des paires d'opposés est quelque chose dont il serait bon de se méfier a priori : il est trop facile de hiérarchiser ces duos, c'est même une fatalité puisqu'ils "sont en conflit", l'un doit l'emporter sur l'autre et la fameuse "tension" n'est qu'un moyen bâtard de mettre du mouvement sous forme de va et vient, avec la tentation d'un "équilibre" au mieux "dynamique" mais qui aboutit à renier le devenir. Alors que si on admet vraiment qu'un "ça passe" est premier, si on pense vraiment selon un devenir créatif, alors s'ouvrent à nous davantage de possibilités d'abstraction, on peut vraiment concevoir "abstraire" comme une activité, et même une trajectoire, et pas un patrimoine à cultiver pour se distinguer ou exister en tribus. (J'ai remarqué qu'alors, questionner le rythme des activités que nous menons en situation devient très important pour parvenir à abstraire de manière opératoire…)

    On entend parfois que c'est la dualité sexuelle massive qui nous entraîne à penser en termes de dualismes, mais n'exagère-t-on pas le déterminisme de cette relation analogique ? C'est différencier pour penser qui est nécessaire. Dans la vie courante, n'est-on pas habitué à naviguer avec beaucoup plus de deux écueils en vue ? L'important semble qu'à priori on veuille ou doive s'entendre, qu'on se sente solidaires d'un même monde avec une dimension locale et très concrète…

    Marie-Pierre Najman
    Jardinière et militante convaincue que déjouer toutes les dominations est indispensable à l'écologie politique