De la naissance de l’Etat moderne à la critique anarchiste


 

1- Naissance de l'Etat moderne et théories de l'Etat.

 

Dans Le Léviathan (1), Thomas Hobbes propose une théorie de l'Etat moderne à partir d'une anthropologie matérialiste et utilitariste. Les êtres humains sont des êtres matériels qui cherchent à satisfaire leurs désirs. Ils possèdent pour cela la capacité de raisonner, identifiée ici à celle de calculer. L'Etat est une construction artificielle, une machine, issue du calcul d'intérêt à partir des désirs humains. Une fois construite, cette machine devient autonome de ses créateurs qui lui délèguent le pouvoir absolu de faire régner la sécurité et d'empêcher les guerres civiles. L'Etat est, écrit Hobbes, un « Dieu mortel ».

De son côté, Descartes, qui est un contemporain de la mise en place de la monarchie de droit divin en France, fournit également, bien qu'il ne soit pas un philosophe politique, des éléments qui permettent d'analyser la naissance de l'Etat moderne bureaucratique. Pour Descartes, le corps humain est une machine, mais il faut néanmoins à cette machine un esprit, doté d'un entendement et d'une volonté, capable de le commander. La volonté est considérée par ce philosophe comme un pouvoir surnaturel et illimité qui rend l'homme semblable à Dieu. La théorie de Descartes est une théorie de la souveraineté de la volonté consciente. La limite provient néanmoins de l'entendement humain. Cependant, le progrès des sciences pourrait là aussi rendre l'homme « comme » maître et possesseur de la nature. Or il est possible de transposer cette analyse à l'Etat. Depuis l'Antiquité (2), la comparaison entre la constitution de l'individu et celle du pouvoir politique est un exercice classique. L'Etat dans la monarchie de droit divin est comme un individu. La machine administrative bureaucratique, qu'ont renforcée par exemple Richelieu puis Colbert, suppose pour être guidée une force spirituelle, la volonté souveraine du monarque.

 

2- De la monarchie de droit divin à l'Etat républicain

 

Rousseau a été et reste une référence constante dans la constitution de l'Etat républicain français bien qu'il existe chez lui une critique de la représentation politique. Du point de vue de ses positions métaphysiques spiritualistes (3), Rousseau se situe dans l'héritage de Descartes. Il considère la volonté comme un pouvoir sunaturel d'origine divine.

Dans Du Contrat social (4), il entend fonder la légitimité de l'Etat sur la volonté générale, à savoir la volonté du peuple assemblé. La volonté générale possède les caractéristiques d'un pouvoir absolu immanent, d'une transcendance dans l'immanence. La volonté générale n'erre point (5). Une fois celle-ci, constituée quiconque lui désobéit est dans l'erreur et le forcer à y obéir, c'est le rendre libre (6). La République est pour Rousseau le régime du gouvernement par la loi et le respect de la loi républicaine est à ce prix, au risque sinon, de l'inégalité sociale et de la guerre civile. Pour renforcer l'adhésion des citoyens à ce projet politique, il est nécessaire de mettre en place une religion civile qui permette d'entretenir chez le citoyen le sentiment civique, c'est-à-dire l'obéissance aux lois de la république.

L'Etat-nation républicain français s'est constitué sous la Troisième république en s'appuyant sur les justifications de l'idéalisme rationaliste. L'unité nationale est obtenue grâce à l'existence d'une machine administrative puissante et bien organisée. De ce point de vue, la mise en place de l'instruction gratuite, laïque et obligatoire, en est un bon exemple. L'école joue un rôle de construction et d'unification de la nation. Deux modèles d'organisation sont utilisés: l'armée (que l'on retrouve encore aujourd'hui dans la fonction publique avec le système des corps, grades et échelons) et l'Eglise. Les instituteurs ont ainsi vocation à être les hussards et les prêtres de la république. Les cours de morale laïque, qui se substituent au cours de religion, doivent assurer la constitution de valeurs communes. La philosophie de Kant joue de ce fait un rôle tout à fait particulier. Comme le souligne Durkheim (7), la discipline scolaire a pour fonction d'apprendre à l'enfant à obéir à une règle impersonnelle. La laïcité, comme le rappelle Vincent Peillon dans son ouvrage sur Ferdinand Buisson(8), doit être une religion: elle vise à unifier les citoyens autour de l'Etat républicain au moyen d'une communauté de valeurs spirituelles et rationnelles.

L'école prépare l'enfant à se conduire adéquatement dans les organisations bureaucratiques auxquelles il devra obéir adulte: l'administration s'il est fonctionnaire, l'armée lorsqu'il est envoyé au front, l'usine lorsqu'il est ouvrier, l'Etat en tant que citoyen...

 

3- Les anarchistes et la critique du théologico-politique

 

 

Une des principales dimensions de la critique anarchiste de l'Etat chez Proudhon(9), reprise par Bakounine, porte sur la dimension théologique de l'Etat. L'anarchie s'oppose à l'absolu méthaphyique (10) et politique (11). La représentation pose problème aussi bien en théorie de la connaissance qu'en politique. L'absolutisme théocratique de l'Etat n'est pas seulement présent pour Proudhon dans la monarchie de droit divin, mais également dans la république d'inspiration roussseauiste. En effet, Rousseau accorde à la volonté générale du peuple un pouvoir asbolu comparable à la volonté divine (12).

Proudhon dégage une homologie entre l'organisation du pouvoir religieux, du pouvoir patriarcal et l'Etat. Il s'agit dans les trois cas d'une soumission à une volonté et à ses représentants: à la volonté de Dieu par l'intermédiaire de ses représentants, les prêtres; à la volonté du père dont le pouvoir est jugé naturel, à la volonté de Dieu par l'intermédiaire du monarque absolu ou à celle du peuple par la volonté de ses représentants... Néanmoins, Proudhon n'est pas dupe de la capacité des représentants à restituer la volonté du peuple qui est en définitive aussi inconnaissable que celle de Dieu. L'Etat génère son propre système de domination, qui n'est pas réductible à la domination capitaliste. Il existe un rapport social de domination propre à l'Etat, qui oppose les gouvernés et les gouvernants.

Le fédéralisme apparaît au contraire à Proudhon comme un moyen de diviser la souveraineté et d'assurer une limitation du pouvoir contre toute tentation absolutiste. La notion d'équilibre joue de ce fait un rôle central dans la pensée de Proudhon puisqu'elle permet d'éviter le recours à une transcendance divine pour limiter le pouvoir politique.

 

 

1-Thomas Hobbes, Le Léviathan, Paris, Dalloz, 1999.

2- Platon, La République, Paris, Flammarion, 2002.

3- Rousseau Jean-Jacques, « La profession de foi du vicaire savoyard », in L'Emile, Paris, Garnier, 1961.

4- Rousseau Jean-Jacques, Du Contrat social , Paris, Flammarion, 2011.

5- Op.cit.

6- Op.cit.

7- Durkheim Emile, L'éducation morale, Paris, Felix Alcan, 1934.

8- Peillon Vincent, Une religion pour la république, Paris, Seuil, 2010.

9- Hegel, Principes de la philosophie du droit, Paris, Flammarion, 1999.

10- Schmitt Carl, Théologie politique, Paris, Gallimard, 1998; Jourdain Edouard, Proudhon, Dieu et la guerre, Paris, L'harmattan, 2006.

11- Proudhon Pierre-Joseph, « Etude sur les idées », in De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise, Paris, Garnier Frères, 1858.

12- Proudhon Pierre-Joseph, Idée générale de la révolution au XIXe siècle, Paris, Garnier frères, 1851.

13- Op.cit.

 

 

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