Du devoir d’obéissance à l’utilitarisme économique


 

La pédagogie traditionnelle avait mis en avant l’apprentissage de l’obéissance dans ces valeurs centrales. Or l’école managériale suppose également l’obéissance comme le montre la manière dont se mettent en oeuvre les nouvelles organisations du travail dans les entreprises. Comment s’est reconfiguré l’apprentissage de la désobéissance dans Le Nouvel esprit du capitalisme ?

 

 

Du devoir d’obéissance....

 

            La conception républicaine traditionnelle avait mis en avant l’autonomie à travers un devoir d’obéissance aux obligations que l’on s’était soi-même donné. Il s’agissait alors du principe de la démocratie rousseauiste et de la loi morale kantienne.

            Cette importance républicaine accordée à l’obéissance aux lois de la Cité se trouvait également exalté en philosophie à travers la figure de Socrate qui refuse de désobéir même à des lois le condamnant injustement.

            On oublie aujourd’hui que l’on trouvait encore des exercices scolaires en 1974 du type: “« Le chef. Je barre le nom de celui qui doit obéir : le général, le soldat ; le maître, l'écolier ; le roi, le pauvre ; l'ouvrier, le patron ; le chien, le chasseur ; le dompteur, le lion ; le gendarme, le voleur ; le petit frère, le grand frère ; le cheval, le cavalier ; le gardien, le prisonnier ; le menuisier, l'apprenti” (1).

            Pourtant, cette éducation fondée sur l'obéissance a suscité des interrogations après la Seconde guerre mondiale. Ainsi, soumis à l’expérience de Milgram, les ressortissants allemands obtenaient des scores bien plus élevés encore que les autres: 80% contre 60%. Certains accusèrent les pédagogies qui avaient été exaltées en Allemagne ou en Autriche d’avoir favorisé cette situation: c’est une thèse que l’on trouve par exemple chez la psychologue Alice Miller.

            Lors du procès de Eichmann, celui-ci se réfugie derrière l’impératif kantien pour justifier ses actes. Il en retient le devoir d'obéissance laissant de côté la dimension d’autonomie que suppose l’impératif catégorique.

 

...à l’utilitarisme économique

 

            Dans le sillage de mai 68, il semble que notre système éducatif accorde davantage de possibilité à l’élève de discuter l’autorité du professeur et de ne pas admettre le savoir qui lui est transmis sans justification.

            En revanche, si la conception humaniste de la vision républicaine accordait une place au savoir désintéressé, il est sans doute possible qu’aujourd’hui les élèves associent en premier le lieu le fait d’aller à l’école à l’objectif de trouver un bon travail, correctement rémunéré. Avec l’introduction de l’évaluation par compétences des élèves, c’est d’ailleurs le critère d’employabilité qui est le premier retenu par les institutions européennes.

            On pourrait ainsi se dire que si nous formons désormais des individus plus utilitaristes, en revanche le système scolaire forme des individus moins prompts à l’obéissance.

            Néanmoins, lorsque l’on lit les travaux de Christophe Desjours sur la souffrance au travail, il semble au contraire qu’il puisse y avoir une parfaite compatibilité entre les deux. Dans l’entreprise, les nouveaux modes de management mettent en avant une logique du calcul optimal de la rentabilité. Mais l’application de cette logique se met en place avec une obéissance toute bureaucratique des salariés.

            Ne pas obéir, ce serait aller contre les finalités inculquées par l’école managériale: l’employabilité. Celui qui n’obéit pas risque de perdre son emploi.

 

Sortir des logiques de l’obéissance et du calcul économique.

 

            Les pédagogies nouvelles, comme la pédagogie pragmatiste de Dewey ou la pédagogie institutionnelle, ont porté l’espoir de proposer un modèle éducatif alternatif.

            Ce modèle était alternatif à la logique du calcul économique dans la mesure où l’école devait viser l’épanouissement des élèves et non des objectifs de rentabilité économique, de calcul économique.

Elle devait leur fournir des compétences utiles dans la vie, mais il ne s’agissait pas d’une utilité économique, mais sociale. Ces compétences reposaient sur la solidarité que suppose toute vie en société. Le modèle humaniste classique valorise le caractère désintéressé du savoir. C’est le modèle du clerc - l’intellectuel se livrant à une activité contemplative sur le modèle du religieux ou du savant. A ce modèle est opposé, celui de l’homme du commun, du vulgaire - qui a besoin de connaissance utile pour la vie. La force des discours réactionnaires est alors d’amalgamer la demande de connaissance utile pour la vie et les intérêts marchands. Demander à recevoir des connaissances utiles, ce serait soumettre les élèves aux intérêts de la rationalité marchande. Néanmoins, l’utilité pragmatique ne doit pas être confondue avec l’utilitarisme économique.

            Ce modèle se voulait alternatif à celui de l’obéissance car les élèves devaient participer à l’institution des règles de vie dans l’établissement scolaire pour leur apprendre que les règles étaient instituées et qu’il fallait en discuter la légitimité.

 

 

 

(1) Voir à ce propos: Gregory Chambat, “De la contestation de l’école aux écoles de la contestation”.

http://www.contretemps.eu/interventions/contestation-l%C3%A9cole-%C3%A9coles-contestation

 

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